Mgr Tomas Balduino, président de la Commission pastorale de la terre au Brésil

Apic interview

«L’agrobusiness constitue un obstacle pour la réforme agraire»

Michel Bavarel, à Genève

Genève, 8 novembre 2005 (Apic) Evêque de Goias, au Brésil, durant 31 ans, Dom Tomas Balduino préside toujours, alors qu’il va fêter son 83ème anniversaire, la Commission pastorale de la terre qui soutient la paysannerie. Lors de son récent passage en Suisse, l’Apic s’est entretenu avec lui sur des questions qui agitent en ce moment son pays.

On parle abondamment, y compris et surtout dans la presse, des scandales de la corruption qui éclaboussent, entre autres, le PT, le Parti des Travailleurs du président Lula, qui vient de recevoir le président Bush à Brasilia. Cependant, pour Dom Tomas, le malaise remonte plus avant. «Lula a pris une distance par rapport aux exigences sociales. Son gouvernement respecte les engagements souscrits envers le capital international. Il considère le paiement de la dette du Brésil comme une priorité».

Voilà qui ne laisse guère de ressources pour faire face aux problèmes affectant la vie quotidienne des millions de Brésiliens vivant sous le seuil de la pauvreté. Ni pour la nécessaire réforme agraire. «Celle-ci n’avance que très lentement et tout ce que nous avons obtenu jusqu’à présent l’a été à la suite de pressions. Au lieu que le gouvernement mette en place cette réforme selon son propre plan, d’une manière paisible, les paysans doivent l’arracher en occupant des terres. Cela occasionne de la violence et un énorme retard dans le processus».

En septembre, un autre évêque brésilien, Dom Luiz Cappio, a entamé une grève de la faim contre la dérivation d’une partie des eaux du fleuve São Francisco vers certaines régions du Nordeste, fréquemment frappées par la sécheresse. Il a mis fin à cette grève au bout de onze jours, le 6 octobre, à la suite d’un message du président Lula et d’une intervention du Vatican. «Ce geste de Dom Luiz a pris tout le monde par surprise, y compris l’épiscopat. Il a provoqué une espèce de tremblement de terre», commente Dom Tomas Balduino.

Certains évêques du Nordeste soutiennent le projet du São Francisco, d’un coût estimé à 2 milliards de dollars. Pour Dom Tomas, il va surtout favoriser les latifundistes et les gros producteurs de fruits, «tandis que les pauvres continueront à avoir soif et à perdre leur terre». Quoi qu’il en soit, la grève de la faim de Dom Luiz a eu au moins un résultat positif: «Toute une population proche du fleuve, qui auparavant ne pouvait pas faire entendre sa voix, est en train de s’organiser grâce à ce geste de l’évêque».

Des devises au prix de la destruction de l’environnement

En tant que l’un des principaux exportateurs de produits agricoles, le Brésil fait pression, avec d’autres, au sein de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et ailleurs, pour l’ouverture des frontières des pays du «premier monde». Dont la Suisse, au grand dam des agriculteurs de ce pays. Comment le président de la CPT voit-il la question? «Elle ne concerne pas les paysans brésiliens, mais l’agrobusiness. Les planteurs de soja, de canne à sucre, d’orangers, de coton ou d’eucalyptus, dont on tire la cellulose, ont tout l’appui du gouvernement, parce qu’ils rapportent des devises. Cependant, ces monocultures ravagent l’environnement, provoquent la désertification. Et l’argent qui entre ainsi au Brésil reste entre les mains d’un petit nombre de personnes».

Pour Dom Tomas, l’agrobusiness constitue un obstacle pour la réforme agraire. «Il accapare les terres et achète d’énormes machines agricoles, ce qui lui permet de renvoyer les travailleurs, accroissant le chômage». Il n’y a donc pas de contradiction entre les intérêts des petits paysans de Suisse et du Brésil? «Au contraire. Ils pourraient s’unir et s’appuyer mutuellement».

La crise actuelle provoque une immense déception au sein de la population brésilienne. «Le PT est entré dans le même système que les autres partis: il a cherché à obtenir des alliances par l’argent. L’accusation est toutefois portée par des députés qui ont commis les mêmes crimes. De ce point de vue, elle est pharisaïque». N’empêche que le PT se trouve en mauvaise posture pour avoir justement prétendu être différent des autres. «Oui. Cependant, il y a PT et PT. Il y a des dirigeants corrompus par le pouvoir. Et une base qui continue une histoire de trente ans. Il est dommage que cette base ne dispose plus de la force d’un parti».

Fin octobre, huit mille militants d’une quarantaine de mouvements et d’organisations – dont des «pastorales» de la Conférence des évêques – ont tenu une «assemblée populaire» à Brasilia. «Ce qui est clair pour nous, et c’est un fruit de cette crise, relève Dom Tomas Balduino, c’est que la société civile doit compter sur elle-même, au lieu de se tourner vers le palais présidentiel. Elle cherche aujourd’hui ses propres moyens pour continuer la lutte politique». (apic/mba/pr)

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