Le SMSI sous haute surveillance, mais sans suivi ?

Berne: A la veille du Sommet mondial de l’information à Tunis, les ONG suisses très critiques

Berne, 10 novembre 2005 (Apic) Après Genève en décembre 2003, la deuxième phase du Sommet mondial de l’ONU sur la société de l’information (SMSI) se tiendra du 16 au 18 novembre à Tunis sous la haute surveillance des services du président Ben Ali. comunica-ch, qui regroupe les ONG actives dans le processus du SMSI, est très critique.

Cette nouvelle étape du SMSI, qui devrait être celle des solutions concrètes pour combler le fossé numérique entre « info-riches » et « info-pauvres », risque d’être « une occasion manquée », a souligné jeudi 10 novembre à Berne Chantal Peyer, qui fera partie de la délégation comunica-ch à Tunis. Chargée du dossier au sein de l’ONG protestante « Pain pour le Prochain », elle fait partie de la délégation de comunica-ch composée de Guillaume Chenevière, du Conseil Mondial de Radio-télévision (CMRTV), une initiative de la société civile pour la radio-télévision publique, de Wolf Ludwig, du syndicat comedia et d’Yves Steiner, d’Amnesty International.

La délégation de comunica-ch participera aux travaux du « Sommet Citoyen », organisé par les sociétés civiles internationale et tunisienne, mais dont le lieu est encore tenu secret, car plusieurs endroits ont déjà décommandé cet événement sous la pression des autorités tunisiennes. L’alternative du « Sommet Citoyen », estime comunica-ch, est donc un test grandeur nature pour les autorités tunisiennes à l’égard de la liberté d’expression et d’opinion.

comunica-ch, la coalition suisse pour la société de l’information, qui regroupe une vingtaine d’organisations de journalistes, d’universitaires, de défense des droits humains et d’ONG actives dans le développement, a fait part jeudi de ses doutes: Tunis devait être le sommet de l’action, des solutions et des engagements concrets pour combler le « fossé numérique » et faire en sorte que, d’ici à 2015, plus de la moitié des habitants de la planète aient accès aux technologies de l’information et de la communication, les fameuses TIC.

Les pays industrialisés veulent laisser faire le marché

Les beaux textes adoptés par l’ONU ne suffisent pas, lance Chantal Peyer, « il faut passer aux actes! » Les objectifs annoncés à Genève en 2003 sont loin d’être réalisés: « Aux pays en développement demandant une coopération internationale pour combler le fossé numérique, les pays industrialisés répondent qu’ils n’ont pas d’argent.Ils veulent laisser faire le marché. »

Les pays industrialisés – que ce soit l’Union Européenne, les Etats-Unis, le Japon ou la Suisse – refusent tout engagement financier supplémentaire. « On compte sur la privatisation des services et les ressources privées pour développer la société de l’information, mais on voit bien que c’est insuffisant. il faut également des politiques publiques », insiste Chantal Peyer.

Et aujourd’hui, notamment sous la pression des Etats-Unis, ils font pression pour qu’il n’y ait pas de suivi des plans d’actions adoptés lors de la première phase du SMSI. « Dans les faits, cette position permet aux pays occidentaux de reporter sur les seuls gouvernements des pays pauvres la responsabilité de réduire le fossé numérique.

Et en empêchant la création de tout forum ou de toute coordination internationale, ils veulent se dédouaner d’un débat politique qui, après Tunis, prendrait en compte la voix des pays du Sud ». Ainsi, pour la société civile suisse, le Sommet de Tunis risque de se résumer à une occasion manquée.

L’une des chances de la globalisation en marche, a souligné pour sa part Guillaume Chenevière, « c’est de globaliser la dignité humaine, car la mondialisation ne doit pas être laissée seulement aux multinationales ou au terrorisme. » Abordant le très grave problème de la défense des droits humains en Tunisie, hôte du SMSI, il a mis au défi le régime du président Ben Ali de se conformer aux principes de la société de l’information approuvés à Genève par tous les gouvernements, dont celui de la Tunisie. C’est-à-dire une société de l’information ouverte, au service des citoyens, organisant le partage de l’information et des connaissances en référence à l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme sur la liberté d’expression.

Les droits humains font partie de la société d’information

L’ancien directeur de la TSR a déploré que le gouvernement tunisien – dont il espérait un peu d’ouverture à l’occasion du SMSI – censure ses médias, harcèle la société civile indépendante et emprisonne ceux qui usent librement de l’internet. Sept opposants, dont le président des journalistes tunisiens, observent depuis des semaines une grève de la faim en signe de protestation contre la suppression des libertés d’expression et d’information. Et le président du CMRTV de regretter que la Tunisie ait réussi à échapper à la critique parce que les vraies priorités depuis quelques années sont la lutte contre le terrorisme international et la croissance économique. « Alors que les droits humains font partie de la société d’information! »

Libertés étouffées en Tunisie

Auteur d’une intervention parlementaire sur le SMSI à Berne, Carlo Sommaruga estime que sans aspect démocratique et sans respect des droits humains, le transfert de technologie n’a aucun sens. Le conseiller national socialiste genevois, dénonçant « la perversité du régime » en place en Tunisie, relève que la répression ne frappe pas seulement le citoyen tunisien x ou y, mais également les avocats et les magistrats qui les défendent.

Alors que ce pays apparaît aux yeux de l’opinion comme un pays en développement se rapprochant des standards européens, la situation sur le terrain est toute autre. Sommaruga se dit choqué de la timidité avec laquelle le Conseil fédéral considère la question des droits humains dans le cadre du SMSI. « Si on ne conditionne pas notre participation au respect des droits humains, nous faisons preuve de mépris envers ceux qui se luttent en Tunisie! »

Porte-parole du Conseil National des Libertés en Tunisie (CNLT), la journaliste Sihem Bensedrine a invité, par le biais d’un message à comunica-ch, la société civile et les autorités suisses à débattre dans le cadre du « Sommet Citoyen ». Elle souhaite que cet événement soit « un moyen de donner la parole aux organisations tunisiennes non accréditées au SMSI ». Ces organisations sont muselées en Tunisie, « un pays quasiment en état de siège » où le régime de Ben Ali tente d’organiser un sommet « off shore » isolé de la vie politique du pays: une armada d’agents de sécurité ont été mobilisés, les accès au Palexpo où a lieu le sommet sont verrouillés pour empêcher l’accès au public tunisien, écoles et universités ont été fermées durant le SMSI, une cyberpolice bloque les sites internet « malveillants » et contrôle le courriel.

L’approche de ce sommet n’a pas provoqué de décrispation du régime, bien au contraire: la répression a frappé l’Association des Magistrats Tunisiens (AMT), le Syndicat des Journalistes Tunisiens (SJT) et la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH). Comme pour illustrer cette atmosphère délétère, durant la conférence de presse à Berne, un « agent » – qui a certes nié être envoyé par l’ambassade de Tunisie – a pris des photos des participants et a collecté toute la documentation disponible. (apic/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/berne-a-la-veille-du-sommet-mondial-de-l-information-a-tunis-les-ong-suisses-tres-critiques/