Rome: Charles de Foucauld sera béatifié dimanche
Rome, 11 novembre 2005 (Apic) La béatification du fondateur de l’ordre des Petits frères et des Petites soeurs de Jésus, Charles de Foucauld, tué en 1916 à Tamanrasset, en plein Sahara algérien où il avait choisi de vivre, aura lieu dimanche à Rome. Cette cérémonie intervient au terme d’un long procès, ouvert en 1927.
La procédure avait été suspendue en 1956, pendant la guerre d’Algérie. Il aura fallu attendre l’intervention de Paul VI pour que les travaux reprennent en 1967. Selon l’évêque de Laghouat-Ghardaïa (Algérie), Mgr Claude Rault, «le fait que Charles de Foucauld ait vécu dans un contexte colonial a pesé très lourd dans le ralentissement de sa béatification».
L’officier français né à Strasbourg, indiscipliné et fortuné, devenu ermite au Sahara, est un personnage aux multiples facettes. Explorateur infatigable du Maghreb, scientifique passionné du patrimoine des Touaregs, le vicomte de Foucauld est devenu l’une des plus grandes figures spirituelles du XXe siècle. Mais il est aussi le symbole du dialogue entre chrétiens et musulmans et évoque le souvenir de l’histoire de l’Algérie française. D’une Algérie colonisée, convoitée.
Rien ne semblait prédisposer cet aristocrate fortuné à troquer un jour son costume d’officier pour une humble robe de moine. Formé à Saint-Cyr, le jeune sous-lieutenant découvre le désert algérien après avoir mené une vie dissolue en garnison. Fasciné, il démissionne de l’armée pour explorer le Maroc (1883-1884). De retour à Paris, il fait la connaissance de l’abbé Huvelin, et se convertit en octobre 1886.
Ordonné prêtre à l’âge de 43 ans, en 1901, il part pour le sud algérien. En 1905, il pose les bases d’une nouvelle fraternité à Tamanrasset où son ermitage est ouvert à tous, chrétiens et musulmans. Il consacre une grande partie de son temps à l’étude de la langue et des moeurs des Touaregs dont il partage l’existence. Il soigne les malades, accueille les démunis, lutte contre l’esclavage des colons français.
Durant la première guerre mondiale, «le marabout chrétien» était un homme très respecté par les Touaregs, il garantissait la stabilité de ce peuple dans le conflit. On ne le lui pardonnera pas. Il sera assassiné en 1916 à Tamanrasset (Sahara algérien) par des supposés pillards.
«La spiritualité de Charles de Foucauld, qui s’incarne aujourd’hui dans les congrégations et associations de vie spirituelle constituées autour de son héritage, est une présence importante pour les relations entre chrétiens et musulmans», a dit de lui Mgr Teissier, l’archevêque d’Alger. Qui anticipe quelques réactions critiques envers cet explorateur et trappiste, vénéré des Touaregs, et également ancien officier français.
Cause de béatification ralentie par les guerres
Quoiqu’il en soit, «le père de Foucauld a diffusé ce message de fraternité universelle», relevait alors Mgr Teissier, rappelant «qu’un Algérien, le professeur Ali Merad, avait publié en 1975 un livre intitulé Charles de Foucauld au regard de l’Islam, et qu’il serait souhaitable que quelqu’un reprenne ce travail et le diffuse à nouveau». Ali Merad, un universitaire musulman, évoque dans son ouvrage la vie saharienne du Père de Foucauld et sa rencontre avec l’Islam, ouvrant ainsi la porte au dialogue interreligieux. «Les Algériens sont d’abord sensibles aux travaux qu’il a faits sur le plan scientifique, a encore rapporté Mgr Teissier, comme son dictionnaire français-touareg ou bien le recueil de poèmes touaregs qu’il a rassemblés entre les années 1910 et 1916». Il a aussi estimé que «sur un plan économique, l’Algérie sera intéressée par ce mouvement des pèlerins qui va s’élargir dans le désert».
Le postulateur de la cause de béatification de Charles de Foucauld, Mgr Maurice Bouvier, estime que la seconde guerre mondiale puis la guerre d’indépendance de l’Algérie ont été les deux principales causes rendant «peu opportune la béatification d’un prêtre qui avait été officier de l’armée française, avant sa conversion». C’est pourquoi la cause, ouverte en 1927, a été ralentie de 1939 à 1945, puis quasiment stoppée en 1956. L’étude a finalement repris en 1967, lorsque le pape Paul VI a rendu hommage aux efforts du Père de Foucauld pour sauver la culture touareg, alors que le gouvernement algérien semblait enclin à étouffer les minorités du pays.
Il ne manquait au dossier plus que la reconnaissance d’un miracle nécessaire à toute béatification. Ce sera chose faite en 1984. Giovanna Citeri Pulici, une Italienne de la région de Milan actuellement âgée d’une soixantaine d’années, sera guérie d’un cancer des os par son intercession. PR
Apic Interview
Avec les petites Soeurs troubadours du «Message de Noël»
Dimanche à Aubonne, sur la côte lémanique entre Lausanne et Genève, les sept Petites soeurs de Jésus qui vivent en communauté vivront la béatification de l’inspirateur de leur charisme. Rencontre avec Soeur Maria Hedwig, Autrichienne, responsable de la communauté, qui partage son temps entre la prière, la méditation, le partage, les visites aux malades et les coups de main à la paroisse, sans parler de la fabrication de crèches avec des personnages en terre cuite.
Apic: Comment allez-vous la vivre, cette béatification?
Soeur Maria Hedwig: Dans le calme, en restant à Aubonne, sans plus, en faisant mémoire de Charles de Foucauld lors de la messe dominicale, et en invitant les paroissiens ensuite, pour fraterniser ensemble, y compris par la projection d’un petit film sur l’homme et l’oeuvre de celui qui a inspiré notre communauté. Rien de plus, sachant que le 1er décembre sera l’anniversaire de sa mort, et que d’autres choses sont aussi prévues.
Apic: Comment définir le charisme qui vous relie à Charles de Foucauld?
Soeur Maria Hedwig: La vie de prière, l’adoration silencieuse, le partage avec les plus démunis, l’évangélisation par l’amour, sans parole. Au-delà des drames quotidiens, des catastrophes naturelles, des guerres et autres souffrances, on découvre ce que peuvent accomplir les personnes. Je crois que plus qu’on ne l’imagine, les gens sont capables d’amour. Nous sommes toujours en admiration face aux témoignages apportés d’Irak par nos Petites soeurs, face aux récits de leur vécu quotidien dans un pays en pleine guerre: paradoxalement, c’est une énumération d’amour, de petits gestes, d’entraide, y compris de la part des musulmans à l’égard des chrétiens.
Apic: Nombre de béatifications ont rapidement été menées à bien. Pas celle de Charles de Foucauld, passablement ralentie. Comment l’interpréter.
Soeur Maria Hedwig: Je le vois plus comme un aspect positif. D’abord eu égard à la situation politique en Algérie, qui est largement entrée en considération pour éviter de précipiter les choses. A mon avis, il était impensable de procéder à sa béatification alors que l’Algérie luttait pour son indépendance et contre le colonialisme français. Puis il y eu les violences que l’on connaît, les massacres, y compris celui des moines de Tibhirine. L’évolution politique du pays devait être prise en compte, ainsi que les susceptibilités, sous peine de causer plus de dégâts que de bien en Algérie.
Apic: Charles de Foucauld a été un précurseur dans le dialogue islamo chrétien. Quel est aujourd’hui votre rôle et votre place dans une société multi religieuse?
Soeur Maria Hedwig: Un précurseur, on peut le dire. Aujourd’hui, dans le prolongement du charisme qui était le sien, notre présence auprès des musulmans d’Europe, des banlieues françaises à celles d’Angleterre, et aussi ailleurs dans le monde, est bien réelle. Même, elle s’est encore accrue ces dernières années, avec les événements que l’ont sait. C’est lorsque tout va mal que notre présence et notre prière sont des plus nécessaires. Aux Etats-Unis, par exemple, les Petites soeurs n’avaient pas de communautés en milieu musulman. Elles ont fait l’impossible, après le 11 septembre 2001, pour y remédier, s’intégrer dans les quartiers musulmans. Elles y sont bien implantées aujourd’hui. Aux Philippines aussi, notre présence est devenue plus importante, et notamment à Mindanao, où les violences entre chrétiens et musulmans sont sérieuses. Nous sommes dans le prolongement de ce que souhait le futur bienheureux.
Apic: De quelle manière se matérialise cette action?
Soeur Maria Hedwig: Par un vécu quotidien dans les quartiers des villes les plus sensibles, avec et au milieu des autres. C’est tellement vrai que souvent, lorsque les musulmans vivent leurs fêtes, nos Petites soeurs sont invitées à y participer, à les vivre. Elles y partagent le mouton, mais également leur joie, leur préoccupation. On peut dire qu’elles sont très aimées. Notre charisme n’étant pas celui de l’amour?
Apic: Y compris dans la déferlante de haine aujourd’hui, qui n’engage pas forcément à l’optimisme.
Soeur Maria Hedwig: On nous a effectivement souvent reproché notre optimisme, notre façon de trop positiver les choses, et de ne pas les voir en face. C’est sans doute dû à notre présence presque invisible dans les quartiers, où nous sommes voisins parmi les voisins, habitants parmi d’autres. Notre action se situe ailleurs que dans la conversion. Pauvres, nous nous tenons à l’écart du moindre pouvoir.
Apic: C’est là aussi une partie de votre charisme?
Soeur Maria Hedwig: Oui. Ce non pouvoir est notre force, même si parfois, certaines petites soeurs sont poussées à prendre des initiatives qui s’apparentent au pouvoir, au sein de coopératives, par exemples. Là, le danger existe de l’exercer. Au sein de notre communauté, nous veillons à ne pas entrer dans le piège. Si le danger devait malgré tout survenir, il faudrait alors faire marche arrière afin d’éviter d’être embarquées dans cette direction. C’est une question d’obéissance à notre règle de vie.
Apic: Pour en revenir à Charles de Foucauld, il en est qui assimilent son action au colonialisme, sans lequel il n’aurait pu l’exercer.
Soeur Maria Hedwig: Charles de Foucauld a été très violent en paroles contre le colonialisme français, accusant notamment le gouvernement de Paris de maintenir l’esclavage. Il a eu beaucoup de courage de contrer Paris et de dénoncer sa mainmise sur l’Algérie.
Apic: Vous semblez dire qu’il a été un libérateur de l’Algérie avant l’heure.
Soeur Maria Hedwig: On peut le dire, en effet. J’irai même plus loin en affirmant qu’il a été victime de cela. Ce n’est pas par hasard s’il a été tué pendant la première guerre mondiale, à un moment où les puissances européennes se disputaient l’Algérie, y compris l’Allemagne. Charles de Foucauld a été un grand obstacle à ces visées. C’est pour cela qu’il a été tué. Pour ceux qui ont effectué des recherches sérieuses, il est du reste de plus en plus évident que ce sont les puissants qui sont derrière cette élimination, et non pas les touaregs. Mais au-delà de tout cela, la semence de l’amour finira par l’emporter. J’ai la conviction, qu’au milieu de tant de violences, quelques petites fleurs d’amour seront semées ici et là dans les coeurs. C’est là aussi notre but, notre raison d’exister: faire jaillir l’amour dans les coeurs. Je ne dis pas convertir. Pour moi le mot est piégé. PR
Encadré
Les Petites soeurs de Jésus en chiffres
Il existe six petites communautés de Petites soeurs de Jésus en Suisse. Leur nombre atteint à peine la trentaine. Dans le monde, il se monte à quelque 1’300. Bien davantage que pour le pendant masculin, 300 tout au plus à travers le monde. En-dehors des Petites soeurs, une vingtaine de familles se réclamant de l’héritage du futur bienheureux gravitent dans le sillage de la spiritualité de Charles de Foucauld (apic/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/rome-charles-de-foucauld-sera-beatifie-dimanche/