Apic interview
«On est loin d’avoir exploité toutes les richesses de ce concile»
De Rome, Hervé Yannou
Rome, 17 novembre 2005 (Apic) Le 18 novembre 2005, l’Eglise célèbrera le 40e anniversaire de la proclamation par le concile Vatican II de la Constitution «Dei Verbum» sur la Révélation. Un texte cher au cardinal Georges Cottier, théologien de la Maison pontificale.
Le théologien suisse livre pour l’occasion ses souvenirs du Concile à I.Media, l’Agence partenaire de l’Apic à Rome. L’expert privé de Mgr Charles de Provenchères, archevêque d’Aix en Provence en France, devenu expert officiel du cardinal et théologien suisse Charles Journet (1891-1975), rappelle ainsi les tensions qui traversèrent le Concile et la genèse de ses textes, mais aussi son actualité. Alors que l’on s’apprête, le 8 décembre 2005, à fêter le 40e anniversaire de sa clôture, le Concile Vatican II ne semble pas encore avoir donné tous ses fruits.
Apic: Comment avez-vous vécu votre présence au Concile Vatican II?
Cardinal Cottier: J’étais très lié à la mission ouvrière Saint-Pierre et Saint-Paul du père Loew et aux petits frères de Jésus de Foucauld à qui je donnais des cours sur le marxisme. C’est ainsi que j’ai connu Mgr de Provenchères, évêque d’Aix-en-Provence. A mon grand étonnement, il m’a demandé de l’accompagner au Concile.
Ainsi, pendant trois sessions, j’ai été expert privé, ce qui fait que je n’ai pas assisté aux réunions officielles. Mais j’ai rencontré de nombreux théologiens, en marge des rencontres officielles. Je me souviens en particulier d’un groupe de travail où se trouvaient Mgr Daniélou et le père Congar. J’étais très impressionné.
Apic: Avez-vous alors rencontré Joseph Ratzinger?
Cardinal Cottier: J’ai dû le rencontrer, mais je n’en ai pas le souvenir. Il y a eu des réunions avec des théologiens allemands, il devait en être. Mais moi, j’étais très marginal. Nous nous sommes rencontrés plus tard. Je l’ai connu lorsque j’ai été nommé membre de la Commission théologique internationale au début des années 1980.
Apic: Quel a été votre travail au Concile?
Cardinal Cottier: A la dernière session, où j’étais expert, les jeux étaient déjà faits. J’accompagnais alors le cardinal Journet. Je n’ai pas connu de l’intérieur les trois premières sessions du Concile, surtout la première qui a été très mouvementée. En revanche, j’ai beaucoup travaillé sur les documents.
Mgr de Provenchères avait obtenu l’ensemble des 72 textes préparatoires du Concile. C’était un nombre colossal, digne d’un concile qui aurait pu durer trois siècles. Ces premiers documents étaient dans la ligne de la théologie romaine de l’époque, une vulgate théologique qui ne favorisait pas la recherche. Elle était proche du magistère et avait tendance à se confondre avec lui.
Ces théologiens ne comprenaient pas toujours ce qui se passait en dehors, ce qui explique la crise de la première session. Ainsi, j’ai beaucoup travaillé sur ces textes pour Mgr Provenchères, en particulier celui sur la Révélation (Dei Verbum, ndlr).
Apic: Quel était le climat au Concile?
Cardinal Cottier: C’était un climat marqué par beaucoup d’effervescence, amplifié par tout ce qui gravitait autour du Concile lui-même. La rédaction de «Nostra Aetate», par exemple, a été vécue dans un climat très tendu et passionnel. Avec le recul, on se rend compte que les débats de l’époque ne reflétaient pas toujours l’essentiel: la condamnation claire de l’antisémitisme.
De même, la nécessité de se soucier de l’athéisme était dans le prolongement du Concile, même si, sur le moment, peu de pères conciliaires en étaient pleinement conscients. C’est un petit groupe qui a vu cette importance. La réflexion sur la pauvreté était aussi en marge, à l’origine. Le Concile Vatican II était encore un concile européen dans ses axes et ses aspirations. Ce sont des personnalités d’Amérique du Sud, d’Afrique, qui lui ont fait découvrir le Tiers Monde. Ce sont des évêques non occidentaux qui ont, en grande partie, ouvert le dialogue interreligieux. Là était l’esprit du Concile, dans le vrai sens du mot.
Apic: Quelles ont été les tensions palpables ?
Cardinal Cottier: L’histoire détermine souvent des positions doctrinales. La condamnation de l’antisémitisme s’est heurtée à des difficultés imprévues. Les évêques européens avaient tous connu le nazisme, mais ils se sont heurtés aux réactions des évêques orientaux. Dans leur pays, les chrétiens étaient minoritaires et ils étaient confrontés au nationalisme arabe de l’époque. Ils ont eu très peur que ce texte apparaisse comme un appui donné à l’Etat d’Israël. Il y a eu beaucoup de passions, dont l’arrière-fond était politique.
La liberté religieuse était aussi un thème assez passionnel. Beaucoup d’évêques européens et de théologiens romains considéraient le problème dans une structure de pensée relevant de l’histoire européenne. Pour bon nombre d’entre eux, l’exemple qu’il fallait encore suivre était celui du concordat avec l’Espagne de Franco. Ce qui a permis de sortir de l’impasse et du malaise général fut notamment l’intervention des évêques américains. Enfin, en ce qui concerne «Dei Verbum», texte fondamental du Concile sur la Révélation, là encore, il a eu des contingences historiques.
Le texte qui a d’abord été présenté restait dans la perspective apologétique de la contre-Réforme. Le lien organique, l’interpénétration entre l’Ecriture et la Tradition, était mal expliqué. Grâce à l’oecuménisme, des progrès majeurs ont été faits dans ce domaine.
Apic: Quelles ont été les grandes nouveautés du Concile ?
Cardinal Cottier: Il y a tout d’abord deux textes majeurs, «Dei Verbum» et «Lumen Gentium» sur l’Eglise. C’est la première fois que l’Eglise se considérait elle-même. A la première session du Concile, le futur Paul VI, alors archevêque de Milan, avait fait une seule intervention en centrant l’ecclésiologie sur le Christ. La doctrine mariale n’a pas constitué un document à part, mais a été intégrée à celui sur l’Eglise. L’Eglise et la Vierge s’éclairent mutuellement. Tout ceci est décisif pour la piété du peuple de Dieu.
Une autre grande nouveauté a été l’invitation des ’frères séparés’ et les suggestions qu’ils ont apportées en vue de la rédaction de certains textes, comme celui sur l’oecuménisme (Unitatis Redintegratio, ndlr). C’est un document qui est en quelque sorte entré en pratique dès le temps du Concile. C’est un grand changement qui a soulevé beaucoup d’espoir. Le dialogue, dont on a pu abuser, est tout à fait fondamental dans le Concile Vatican II notamment avec «Gaudium et Spes».
Ce n’est plus une Eglise sur la défensive, ce n’est plus la citadelle assiégée qui se défend. C’est un changement de mentalité considérable. Comme toujours, on peut voir des excès. Mais toutes les bonnes choses connaissent des excès et des bêtises.
Apic: Le Concile a-t-il porté ses fruits ?
Cardinal Cottier: Dès le début, le Concile a porté ses fruits. Mais on est resté obnubilé par la crise qui a suivi. Elle ne doit pas cacher les progrès. La crise intellectuelle était sous-jacente avant le Concile. La responsabilité de cette crise ne relève pas du Concile lui-même, mais surtout de la manière de l’appliquer en particulier dans le domaine liturgique. On n’avait pas prévu que les choses se feraient d’une manière aussi précipitée et assez anarchique. Les évêques ont été débordés par les initiatives. Cela a jeté le trouble.
On aurait pu faire une oeuvre d’éducation magnifique du peuple de Dieu et l’accompagner dans les réformes. Cela n’a pas été fait. C’est seulement maintenant que l’on commence à réfléchir sur tout cela. Tout ce que l’on peut mettre sous le nom de 1968 est fatigué. Le dernier Synode sur l’Eucharistie a réfléchi à la dimension liturgique. Il est dommage que cela n’ait pas été fait dès 1965.
Apic: Quels sont les grands domaines qui restent à mettre en application?
Cardinal Cottier: Il a tout d’abord une sorte d’auto rectification à faire. Il y a eu des abus, des dérapages au point de vue liturgique, oecuménique. Les choses vont doucement se mettre en place. Le fait même que l’on se heurte à des difficultés peut être salutaire. Cela oblige à aller vers l’essentiel et à ne pas se contenter d’expédients.
Apic: Faut-il encore réformer l’Eglise pour plus de représentativité?
Cardinal Cottier: Le Concile a produit un texte très important sur les laïcs, «Apostolicam actuositatem». Il y a encore des choses qui vont se faire. L’Eglise paraît souvent plus lente qu’elle ne l’est. Parfois, elle doit être lente. Si je pense à l’Eglise de ma jeunesse, celle de Pie XII, et à celle d’aujourd’hui, il y a des changements considérables. Aucune société civile n’en a fait autant. Tout ceci s’est fait doucement, sans alarmer l’opinion publique. Le Concile en est la pièce majeure.
En même temps, je crois qu’on doit être prudent. Souvent, les problèmes rencontrés sont urgents, mais enveloppés dans des considérations idéologiques. Par exemple, la question du rôle de la femme dans l’Eglise en est un, le féminisme en est un autre. Une certaine lenteur de l’Eglise permet une décantation, ce qui évite de prendre des mesures à contre-courant. Le décalage est parfois bénéfique face aux idéologies.
Apic: Faut-il un nouveau concile?
Cardinal Cottier: Je ne suis pas d’accord avec ceux qui voudraient un nouveau concile maintenant. On est loin d’avoir exploité toutes les richesses de ce concile. Il n’y a pas de milieux de l’Eglise qui ont encore à peine été touchés par l’aggiornamento. Il y a d’autres problèmes qui sont nés après et qui n’ont pas été prévus par le Concile. Les causes de la crise des vocations sont peut-être plus sociologiques, dues à l’évolution de la société et à ses répercussions sur le peuple chrétien. Cela constitue un grand défi. (apic/imedia/hy/pr)
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