APIC – Interview
Mgr Joseph Werth, évêque de Novosibirsk, se montre optimiste
Jacques Berset, Apic
Fribourg/Novosibirsk, 21 novembre 2005 (Apic) Depuis l’arrivée du nouveau pape Benoît XVI, en avril dernier, l’Eglise orthodoxe russe s’est beaucoup ouverte envers Rome, affirme Mgr Joseph Werth, évêque de la Transfiguration à Novosibirsk, en Sibérie.
«Depuis longtemps, l’Eglise orthodoxe avait vu que l’on ne pouvait plus mener une telle politique hostile au XXIème siècle, et le changement de pape à Rome a fourni l’occasion idéale de recommencer sur d’autres bases», a-t-il confié fin novembre à l’Apic à l’issue d’une tournée de prédications en Suisse à l’invitation de l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED).
Mgr Werth, qui a succédé à Mgr Tadeusz Kondrusiewicz, archevêque de la Mère de Dieu à Moscou, à la tête de la Conférence des évêques catholiques de la Fédération de Russie, estime que ce changement se dessinait depuis quelques temps déjà. «Pour parler diplomatiquement, l’Eglise orthodoxe russe ne pouvait pas se permettre de perdre la face, alors elle a attendu le moment favorable», note le jésuite né en octobre 1952 au Kazakhstan dans une famille déportée au-delà de l’Oural lors des purges staliniennes des années 30.
Apic: Le nouveau pape est-il perçu différemment à Moscou ?
Mgr Werth: Certainement, il doit être perçu différemment que le pape polonais, mais ce n’est pas cela qui est déterminant: le nouveau pape n’a vraiment changé de politique. L’Eglise orthodoxe a vu depuis longtemps qu’elle était dans une impasse, alors elle a attendu le moment favorable pour faire un pas en direction des catholiques sans perdre la face.
On est désormais au commencement d’une nouvelle étape, on peut maintenant faire un pas en direction de l’Eglise catholique. J’espère que cette évolution positive se poursuive, car c’est une bonne nouvelle, même s’il ne faut pas devenir euphoriques, car c’est une histoire qui dure depuis des siècles.
Apic: Parlez-nous un peu de votre Eglise, perdue dans les immensités de la Sibérie.
Mgr Werth: Notre diocèse de la Transfiguration, à Novosibirsk, a une population de quelque 25 millions d’habitants.répartis sur une superficie qui atteint les 4 millions de km2. Quand on parle de 10’000 fidèles dans mon diocèse, ce sont là seulement ceux qui viennent le dimanche à la messe. Nos 52 prêtres – seuls 7 sont citoyens de Russie, les autres sont Allemands, Italiens, Polonais, Slovaques, Américains, etc. – ne peuvent pas desservir tous les dimanches une telle étendue.
Nous avons 60 paroisses enregistrées, sans compter plus de 200 communautés qui ne sont pas enregistrées. Il faut penser aux distances: du Nord au Sud du mon diocèse, ce ne sont pas moins de 3’000 kilomètres, de l’Océan arctique aux massifs de l’Altaï, et d’Ouest en Est, de l’Oural au Kouzbass, il y a presque 2’000 kilomètres de distance!
Nombreux sont donc les fidèles qui nous n’avons encore pas pu rencontrer; nous tombons encore aujourd’hui sur des gens qui n’avaient encore jamais vu un prêtre catholique de leur vie! J’estime qu’il y a bien un million de personnes d’origine catholique dans toute la Sibérie, mais c’est là le chiffre maximum, car on ne peut donner aucune statistique précise.
Apic: Si vous aviez plus de prêtres à disposition, davantage de personnes se déclareraient catholiques.
Mgr Werth: Evidemment! Ils appartiennent pour nombre d’entre eux aux minorités déportées en Sibérie: ce sont des gens d’origine polonaise, allemande, lituanienne, lettone, ukrainienne, biélorusse, sans compter ces dernières années les gens du Caucase, dont les Arméniens catholiques, qui sont venus trouver du travail chez nous ces quinze dernières années dans les villes de Novosibirsk, Barnaoul, Tomsk, Tiumen. Dans un village sur deux, il y a au moins une ou deux familles catholiques, et nous sommes démunis avec si peu de prêtres pour assurer les services pastoraux.
Apic: Notamment une partie des Allemands déportés sous Staline.
Mgr Werth: Selon certaines statistiques, on trouvait en Russie même en 1989 quelque 800’000 Allemands et aujourd’hui 600’000, d’après le dernier recensement. Cela s’explique: si un million sont déjà partis en Allemagne, c’est qu’ils étaient en fait bien plus nombreux, mais ils n’avaient pas voulu se faire enregistrer comme Allemands, car à l’époque ce n’était pas facile. Mais quand il y a eu la possibilité d’émigrer, beaucoup se sont annoncés comme Allemands.
On en trouve également dans les pays voisins, comme le Kazakhstan. Mais il faut noter qu’il y a beaucoup de familles mixtes, car après les déportations des années 30 et du début de l’invasion allemande en 1941, on ne pouvait plus parler allemand et les écoles allemandes ont été fermées. Les gens ont ainsi été russifiés pendant plusieurs générations.
Apic: Des Russes de souche viennent également à l’église catholique.
Mgr Werth: L’Eglise catholique est évidemment ouverte à tous; si des Russes veulent venir chez nous, ils sont bienvenus. Mais ils doivent suivre des cours de catéchèse au moins durant un an, faute de quoi ils ne sont pas reçus. S’ils sont baptisés dans l’Eglise orthodoxe, on ne les rebaptise pas, car le baptême orthodoxe est reconnu. Même des catholiques ont reçu le baptême orthodoxe, car il n’y avait pas aucun prêtre catholique en Sibérie.
Le premier prêtre catholique, qui a commencé à oeuvrer en 1982, est le fameux Père Joseph Swidnicki, (que les gens appelaient «le moine de fer» pour son grand courage, ndr), qui sortait de prison.
Apic: Depuis la chute du communisme, la société s’est disloquée et les problèmes sociaux se sont aiguisés. Que fait l’Eglise pour y faire face ?
Mgr Werth: On peut dire que la situation s’est tout de même améliorée depuis que j’ai été nommé administrateur apostolique en Sibérie en 1991, puis évêque en 2002. Dès le début, nous avons été confrontés aux problèmes sociaux, et l’Eglise a immédiatement entrepris les démarches pour enregistrer légalement la Caritas. Nous avons commencé par la distribution de nourriture pour les sans abris et les enfants des rues dans les villes de Novosibirsk, Tcheliabinsk, Barnaoul, Omsk et d’autres grandes villes.
Nous nous occupons de homes pour des enfants orphelins ou abandonnés. Si nous devons aussi faire face aux problèmes d’alcoolisme, ce sont maintenant les drogues et les narcotiques qui se répandent parmi les jeunes. Souvent, c’est le chômage qui est à l’origine de la destruction des familles et qui amène ces problèmes. Auparavant, tout le monde avait du travail: à la campagne dans les kolkhozes, en ville dans les usines.
Apic: Aujourd’hui, les kolkhozes ont disparu et les paysans privés n’obtiennent plus de soutien.
Mgr Werth: Effectivement, ils doivent se débrouiller tout seuls. L’alcoolisme est souvent la conséquence de cet abandon. Je me souviens qu’en 1991, on nous promettait de résoudre les problèmes grâce à un programme de «500 jours»: transformer dans ce temps record l’économie socialiste en économie capitaliste de marché. Des gens «intelligents» nous l’avaient promis, sans voir tous les problèmes que cela allait provoquer. On n’a pas encore de perspectives claires.
Ce que l’on voit, c’est la petite couche de gens très riches, face à une large couche de gens très appauvris. Parmi les gens qui peuvent s’en sortir, il y a par ex. les professeurs, qui doivent cumuler les emplois pour pouvoir nourrir leur famille. Un professeur d’Université gagne certainement plus qu’il y a dix ans, et c’est la même chose pour un ouvrier. quand il a du travail! Une jeune institutrice gagne ainsi tout juste 2’000 roubles, 100 francs suisses par mois. Heureusement que des jeunes peuvent encore vivre auprès de leurs parents.
Il faut penser que dans les villes, la vie est presque aussi chère que dans les pays de l’Ouest. Près de la cathédrale, on a construit une nouvelle maison il y a cinq ans: à la vente, le m2 carré bâti coûte 1’500 dollars. La grande masse n’y a pas accès!
Apic: Face à ces immenses problèmes sociaux, travaillez-vous avec les orthodoxes ?
Mgr Werth: Nous sommes ouverts à la collaboration, mais les orthodoxes font attention de ne pas apparaître trop ouvertement à nos côtés. Ils ont très peur de ce qu’ils appellent le prosélytisme des catholiques. On travaille volontiers avec les luthériens, mais d’autres communautés chrétiennes, comme les baptistes, sont moins ouvertes à l’oecuménisme et à l’action sociale commune. JB
Encadré
Déportés sous Staline
Mgr Joseph Werth est né à Karaganda au Kazakhstan le 4 octobre 1952. Deuxième de onze enfants, il a vécu dans une famille d’Allemands de Russie déportée au-delà de l’Oural lors des purges staliniennes des années 30, durant la campagne contre les «koulaks», les paysans aisés.
Avant leur déportation, la mère vivait dans la communauté des Allemands de la Mer Noire et le père dans la République socialiste soviétique autonome des Allemands de la Volga, fondée au début des années 1920 et dissoute en 1941 lors de l’invasion allemande de l’Union soviétique. Ses habitants furent déportés en masse en Sibérie et en Asie centrale soviétique et vécurent longtemps sous administration spéciale, la «Spezkomendatura», qui ne leur permettait même pas de sortir de leurs villages. Les familles furent russifiées de force.
En 1975, Joseph Werth est entré clandestinement dans la Société de Jésus. Quatre ans plus tard, il était accepté dans le séminaire officiel de Kaunas, en Lituanie. Ordonné prêtre en 1984, il a travaillé comme chapelain à Svencionys, en Lituanie, puis comme curé à Aktioubinsk, au Kazakhstan, avant d’être nommé curé à Marx, sur la Volga, de 1987. En 1991 il devient administrateur apostolique de Sibérie, puis évêque Novosibirsk en 2002. JB
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Jérusalem: Les organisations internationales catholiques (OIC) pour une «culture de paix»
L’assemblée générale des OIC plaide la réconciliation
Richard Werly, envoyé spécial à Jérusalem
Jérusalem, 21 novembre 2005 (Apic) Plus de 40 organisations catholiques internationales (OIC) ont entamé ce week-end à Jérusalem leur assemblée générale sur le thème «Pour une culture de paix». Ces organisations laïques, représentatives de tous les secteurs de la société sont représentées pour cette assemblée qui s’achèvera mardi 22 novembre par une centaine de délégués venus de tous les continents.
Le pape Benoît XVI, dans un message lu dimanche 20 novembre au centre Notre-Dame de Jérusalem, s’est déclaré sensible au thème retenu. «La paix entre les hommes comme entre les nations naît en effet du dialogue», rappelle le message pontifical lu par le nonce apostolique Pietro Sambi. «Car celui-ci permet aux hommes de s’accueillir mutuellement dans le respect de leurs différences et dans la reconnaissance de leur commune identité».
La conférence des OIC, ainsi dénommée au sein de l’Eglise catholique, regroupe l’ensemble des mouvements de militants catholiques laïcs engagés dans l’action internationale. Le fait de se réunir à Jérusalem se veut un signe fort de paix: «Nous sommes venus ici pour témoigner de notre soutien aux initiatives de réconciliation», a affirmé à la tribune le président de la conférence, Ernest Koenig (Autriche), candidat à sa réélection.
Mgr Sabbah plaide pour le respect de tous à Jérusalem
L’importance de l’événement à été confirmée par la présence, à l’ouverture de l’assemblée vendredi puis aux cérémonies de dimanche, du patriarche latin de Jérusalem Mgr Michel Sabbah. «Jérusalem aujourd’hui est une ville à la recherche de stabilité, a déclaré le patriarche latin. Or celle-ci ne peut être atteinte que par le respect de sa nature fondamentale de ville sainte, de ville de Dieu (.) Ceux qui se battent pour Jérusalem doivent
être capables d’aimer et de respecter tous leurs frères et soeurs de toutes nations et religions».
Président de Caritas Internationalis, l’agence d’aide de l’Eglise catholique, Denis Vienot a rappelé pour sa part la nécessité de justice et, dans le domaine humanitaire, l’importance de clarifications sur des sujets aussi délicats, par exemple, que l’engagement des militaires dans les secours d’urgence. «C’est une nouvelle mode, comme le manifeste actuellement l’engagement de l’OTAN au Pakistan, a-t-il déclaré. Or il faut veiller à éviter des situations de mélange des genres politiquement et éthiquement dangereuses».
Invités à rencontrer les délégués des OIC et à donner leurs témoignages, les catholiques de Jérusalem et des territoires palestiniens ont souligné pour leur part l’importance de cette conférence: «Nous savons que nous sommes soutenus et que nous ne sommes pas seuls et cela compte dans les temps difficiles que nous vivons», a expliqué une de leurs porte-parole. Les chrétiens de Palestine, pris en étau entre les forces israéliennes et les musulmans ne sont plus que quelques dizaines de milliers en Terre Sainte. Ils ont massivement émigré. Dans la seule ville de Bethléem, lieu de naissance de Jésus, ils ne seraient plus que 7’000 sur une population de 35’000. RW
Encadré
L’Eglise universelle a le regard tourné vers Jérusalem
Le patriarche latin de Jérusalem a salué la tenue de l’assemblée générale de la conférence des OIC à Jérusalem du 18 au 22 novembre. «La présence des organisations catholiques à Jérusalem est toujours importante pour nous. Elle marque le caractère chrétien de cette ville. Elle montre que l’église universelle a le regard tourné vers nous. Nous sentons cette présence à nos cotés et nous en avons besoin», a souligné Mgr Michel Sabbah. Les OIC sont en plus chez elles à Jérusalem, a-t-il ajouté, précisant qu’aucune paix ne peut s’y faire sans le respect de toutes les confessions.
«Nous continuons d’étouffer, nous demeurons toujours dans une grande prison»
Mgr Sabbah rappelle que malgré le calme relatif qui prévaut actuellement dans la ville sainte, «nous demeurons dans un état de guerre. C’est cela la réalité, que des accalmies surviennent ou pas». Et le patriarche latin de rappeler que l’attitude des autorités israéliennes demeure dictée par les impératifs de sécurité. «La liberté religieuse est sacrifiée. L’accès aux sanctuaires chrétiens de Jérusalem est souvent impossible pour les catholiques de Palestine, coincés derrière le mur de séparation. On peut toujours se réjouir du calme à court terme. Il nous permet de respirer. Mais sur le long terme, nous continuons d’étouffer».
Le nouveau leader travailliste, Amir Peretz, parle certes de paix et de poursuite des négociations.»Le calme actuel ne nous empêche pas de demeurer toujours dans une grande prison. Les catholiques des territoires palestiniens ne peuvent pas en sortir, sauf à attendre des heures aux points de contrôle sans aucune garantie. Tant que ces barrières demeureront, tant qu’une partie de la population de cette terre sera enfermée, la violence fera son lit de cette exclusion».
L’élection d’Amir Peretz, le nouveau leader travailliste, peut ouvrir une nouvelle période, poursuit Mgr Sabbah. «Mais ce dernier, s’il arrive au pouvoir, retrouvera devant lui des situations inextricables. Il y a dans ce pays un mur psychologique, une mentalité crée par 50 années de guerre. Le sentiment qu’il est impossible de vivre ensemble prédomine. Le changer demandera beaucoup de temps. Et pour changer cela, il faut redonner aux Palestiniens ce qui leur revient». Le patriarche latin de Jérusalem estime que la menace de nouvelles violences est toujours là. A ses yeux, elle est indissociable de la vie des Palestiniens à Jérusalem. «Les gens s’habituent à tout. Ils vivent dans leurs prisons de béton et, un jour, ils se révoltent. Le climat est empoisonné par cette pseudo sécurité. Les curés, les évêques, les fidèles vivent à l’aune de cette sécurité et de ses exigences toujours plus grandes. Nous n’arriverons à aucun règlement durable sans un retour à la normalité». (apic/rw/be)
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