Auschwitz: Plus de cent enseignants romands visitent le camp d’extermination nazi
Jacques Berset, agence Apic
Oscwiecim/Auschwitz, 24 novembre 2005 (Apic) 1’100’000 personnes mises à mort industriellement, certainement beaucoup plus, des hommes, des femmes mais aussi d’innombrables enfants. Le complexe concentrationnaire d’Auschwitz-Birkenau est une mise en garde adressée aux individus et aux nations. Les atrocités indescriptibles commises par les nazis en ce lieu maudit ne pourraient-elles pas un jour se reproduire, si le nécessaire travail de mémoire était négligé ?
C’est pour ne pas oublier – alors que les derniers témoins directs ne seront bientôt plus parmi nous – que la CICAD (1) organise chaque année depuis novembre 2000 un « voyage de la mémoire » d’une journée. Destination: le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, près de la ville polonaise d’Oswiecim, à une soixantaine de km à l’ouest de Cracovie, en Haute-Silésie orientale.
C’est là que furent massacrés un grand nombre de membres de l’intelligentsia polonaise, de résistants au nazisme des pays occupés par le IIIe Reich, de prisonniers de guerre russes, de plus de 21’000 Tziganes. Mais les victimes furent avant tout des juifs. Pour le simple fait d’être juifs.
Cérémonie avec le pasteur Stroudinsky, Mgr Farine et le Grand Rabbin Dayan
Mercredi 23 novembre, 167 personnes – dont une bonne centaine d’enseignants du primaire et du secondaire, essentiellement de Genève, mais également des cantons du Valais, de Fribourg et du Jura – ont embarqué sur un vol charter pour participer à ce voyage du souvenir. Si la participation des enseignants est si importante pour les organisateurs, dans une période qui n’est pas exempte de dérapages antisémites ou racistes, c’est parce qu’ils ont un rôle essentiel dans l’éducation des générations futures. D’autant plus que les témoins directs de la barbarie nazie ne seront bientôt plus qu’une poignée.
Accompagnés de 4 rescapés des camps de la mort, venus pour témoigner, du maire de Genève, Manuel Tornare, du conseiller administratif Patrice Mugny, et de Robert Cuénod, délégué à l’intégration des étrangers, ils ont visité durant toute la journée l’immense complexe concentrationnaire d’Auschwitz-Birkenau revêtu d’une fine couche de neige. Dans un froid mordant, une brève cérémonie du souvenir et la prière juive des morts, le kaddish, ont souligné la gravité de ces lieux où fut mis en oeuvre une machine de mort industrielle.
Au pied du gigantesque monument international de Birkenau, à la fin de la voie de chemin de fer qui acheminait les déportés dans le camp, entre les fours crématoires N°2 et N°3, le pasteur Joël Stroudinsky, président de l’Eglise protestante de Genève, a rappelé que dans ce lieu de silence, « l’humanité toute entière parle plus fort qu’ailleurs ».
A son tour Mgr Pierre Farine a souligné que ce qui s’est passé ici, dans cet espace d’inhumanité et de mort, « ne peut pas, ne doit pas, se perdre dans une sorte d’amnésie de l’histoire chargée de ce XXème siècle récemment échu ». L’évêque auxiliaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg a rappelé que depuis la fin de la guerre, l’Eglise catholique a exprimé officiellement « sa repentance pour les compromissions de certains de ses membres dans les massacres de la Shoah, ou pour l’insuffisance de ses engagements dans la défense des juifs opprimés, malgré, il est vrai, de nombreux gestes de solidarité, connus ou encore méconnus ».
Mgr Farine a insisté sur le fait que, depuis Vatican II, en écho à la courageuse démarche que Jules Isaac – le fondateur de l’amitié judéo-chrétienne – a faite auprès de Jean XXIII, l’enseignement de l’Eglise a clairement éliminé tout antijudaïsme de sa catéchèse et de sa prédication. Il a réaffirmé, « surtout sous l’impulsion du pape Jean Paul II », la fraternité profonde entre catholiques et juifs, qu’il a qualifiés de « nos frères aînés ». L’évêque auxiliaire a encore demandé aux participants de démasquer « les idéologies qui blessent notre commune humanité ».
Grand Rabbin de la Communauté israélite de Genève, Izhak Dayan a demandé que dans les paroisses, églises, mosquées, synagogues, familles, et écoles, soit enseigné et expliqué sans cesse et de manière inlassable que l’Homme a été créé à l’image de Dieu. « Porter atteinte à la dignité humaine revient à porter atteinte à la dignité divine! ».
Il a déclaré à l’Apic que tous témoignent pour que de telles choses ne se reproduisent plus, non seulement ce qui s’est passé ici vis-à-vis du peuple juif, mais aussi contre d’autres peuples. « Nous venons ici pour voir à quel degré de bestialité peut descendre l’être humain. Pour nous, il s’agit de mettre en garde l’humanité, car de telles atrocités peuvent se reproduire un peu partout dans le monde. L’Homme doit être respecté parce qu’il a été créé à l’image de Dieu, notre engagement, c’est un engagement pour l’humanité ».
C’est David Planer, un rescapé d’Auschwitz, – ce natif d’une localité près de Miskolc, en Hongrie, qui porte le tatouage b14667 sur l’avant-bras, n’avait alors que 13 ans quand il fut déporté ! – qui a chanté le kaddish face à une foule silencieuse et grave. Ce petit homme frêle mais déterminé, qui vit à Genève depuis 31 ans, fut miraculeusement sauvé des fours crématoires lors de la sélection par les nazis sur la « rampe des juifs », alors que le restant de sa famille était exterminée en cet endroit même. JB
Encadré
« Nos incompréhensions et nos questions restent toujours sans réponse »
« Si le désastre des tziganes, des autres minorités, et surtout du peuple juif, est grand comme la mer, nos incompréhensions et nos questions restent toujours sans réponse », a déclaré devant le Monument international de Birkenau le Grand Rabbin Dayan. Qui relève que ce qui est effrayant dans la Shoah, c’est qu’un régime élu démocratiquement ait pu imaginer et mettre en place la mort à l’échelle industrielle, en exploitant toutes les ressources de la science et de la technologie afin d’exterminer des millions d’êtres humains en un minimum de temps.
Ce qui est également effrayant dans la Shoah, a-t-il poursuivi, c’est qu’elle a pu être exécutée par des hommes qui, au XXe siècle, prétendaient appartenir à un pays civilisé et cultivé. « Ce qui ne les a pas empêchés de commettre les pires crimes, sans que leur conscience les interpelle. Sans oublier que le monde dans sa quasi-totalité, à l’exception de quelques rares justes, s’est montré indifférent voire même complice ».
Il a encore constaté avec effroi comment un antisémitisme latent a pu basculer dans la concrétisation de l’extermination de tout un peuple. « Oui, tout cela est effrayant, mais l’horreur du passé ne doit pas nous faire perdre espoir pour le futur. Le peuple juif est le peuple de l’espérance parce qu’il croit en l’homme ». JB
(1) La CICAD (Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation) – www.cicad.ch – a pour but la lutte contre l’antisémitisme sous toutes ses formes, l’enseignement de l’histoire de l’antisémitisme et de l’Holocauste, la défense de l’image d’Israël lorsqu elle est diffamée, la promotion des valeurs culturelles juives et l’application des normes antiracistes.
Des photos de cette journée peuvent être commandées auprès de l’Apic, à l’adresse: jacques.berset@kipa-apic.ch ou au numéro de tél. 026 426 48 01 (apic/be)
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