Apic témoignage
Mieux vaut un cadre légal qu’une sordide exploitation
Pierre Rottet, de l’Apic
Fribourg, 8 décembre 2005 (Apic) Faut-il interdire le travail des enfants dans le Tiers monde à coup de lois, ou au contraire le «légaliser» en lui fixant un cadre acceptable, pour théoriquement éviter tout exploitation et avilissement? Manthoc, le mouvement des enfants et jeunes travailleurs du Pérou né de la jeunesse ouvrière chrétienne, a fait son choix. Pour les gosses de Manthoc, mieux vaut un cadre légal à leur «emploi» qu’une sordide exploitation.
Deux représentants de cette organisation étaient ces jours à Fribourg pour participer à la traditionnelle aventure des «Chanteurs à l’étoile», qui seront reçus par les présidents des chambres de l’Assemblée fédérale le 14 décembre. Maria, 33 ans, l’une des coordinatrices de Manthoc, professeur, et l’un de ses protégés, Robinson, âgé de 11 ans, étaient les invités de Missio, à Fribourg. L’oeuvre missionnaire entendait ainsi prolonger par le témoignage sa campagne sur le Pérou.
Depuis près de 30 ans maintenant, réalité sociale oblige dans un pays où la vie se gagne à coups de centimes pour la majorité de la population, le mouvement se bat pour un droit, pour des droits plutôt, en faveur des enfants: accès à des petits boulots protégés, éducation, santé et loisir. On est loin du compte pour près de 2,5 millions de gosses de ce pays, obligés de bosser dans les pires conditions souvent pour permettre à leur famille ne serait-ce que de manger.
Robinson en sait quelque chose, lui qui, dès l’âge de 4 ans, a «trimé» en compagnie de sa mère pour vendre quotidiennement quelques malheureuses bouteilles d’eau dans l’un des cimetières de sa ville, au nord de Lima. Histoire de ne pas mourir de faim. Un boulot qu’il continue à faire aujourd’hui, 2 à 3 heures par jour, avec une différence, de taille à ses yeux: depuis plusieurs années maintenant, il fait partie intégrante de Manthoc, qui lui assure sa matinée de libre pour étudier. Un luxe, par les temps qui courent, par rapport à des centaines de milliers d’enfants au Pérou.
La mémoire courte du président Toledo
Pour Robinson, précocité oblige, l’expérience de son vécu lui procure déjà les arguments nécessaires pour défendre sa conviction, à savoir qu’il ne faut pas interdire le travail des enfants, mais au contraire lui donner un cadre, le valoriser, surtout qu’il est une nécessité vitale pour des millions de familles.
Selon Maria, un tel cadre légal permettrait d’éviter le quotidien que vivent aujourd’hui les gosses, exploités et soumis à des situations dramatiques. «Ce que nous voulons, assure-t-elle, c’est revendiquer le droit à un travail digne. Pour cela, il faut fixer des règles, des lois, des limites. Nous ne pouvons en effet accepter que des enfants oeuvrent dans des conditions dangereuses, qu’ils soient exploités, abusés, victimes de la prostitution».
Hormis quelques sénateurs péruviens, une dizaine tout au plus, sensibilisés aux demandes de Manthoc, à savoir obtenir des politiciens qu’ils instaurent un cadre légal de protection du travail des enfants, la classe politique est indifférente. A commencer par le président Alejandro Toledo, qui n’a jamais daigné recevoir une représentation de Manthoc. «Même pas à la porte de son Palais». «Ce qu’il veut hypocritement, confient les deux membres de l’organisation péruvienne, c’est éradiquer le problème, sachant pertinemment que tel ne sera jamais le cas. La belle affaire. Surtout qu’il ne lève et n’a pas levé le plus petit doigt pour le faire depuis son arrivée au pouvoir. Comme ses prédécesseurs».
Les promesses des politiques n’ont jamais permis de mettre en application le droit à l’éducation et à un toit pour tous. Et Toledo, pourtant très tôt confronté au travail des enfants pour avoir été l’un des leurs, a la mémoire courte. «Lui qui cirait les bottes dans son enfance pour gagner son pain et le droit d’étudier, cire aujourd’hui docilement les pompes du FMI et de la Banque Mondiale». Mais sur le dos des plus pauvres. Malgré son jeune âge, qui favorise les rêves mais n’empêche pas le désabusement, Robinson sait qu’il fera tout pour devenir un jour professeur d’histoire et de langue. Et pourquoi pas un homme politique pour améliorer la conditions des enfants? «Non, répond-il, je ne voudrais pas». Et d’asséner: «J’ai appris depuis longtemps déjà qu’ils mentent. Et qu’ils sont corrompus».
Des mots, encore des mots, toujours des mots
Même regard sur l’OIT. Pour Manthoc, l’organisation internationale du travail y va de sa morale empreinte de la logique des pays nantis, en tentant de faire bon ménage avec sa convention pour interdire le travail des enfants. Une convention de toute façon appelée à être aussi peu respectée et inefficace que celle touchant aux droits de l’enfant, édictée par les Nations Unies, ou que la déclaration de la même ONU décrétant 1966 «Année internationale pour l’élimination de la pauvreté dans le monde». Le monde attend toujours. PR
Encadré:
Manthoc en un clin d’oeil
Commencée en 1976, l’aventure de Manthoc est aujourd’hui bien sur les rails, avec ses 5’000 enfants et adolescents de 6 à 16 ans répartis dans 28 villes de dix départements. Un jour, les enfants cireurs de godasses, portefaix, vendeurs de cigarettes, de bonbons, ou autres petites choses, en ont eu assez d’être exploités et privés d’école. Avec l’aide de quelques adultes, ils ont créé leur propre organisation.
Manthoc a depuis mis en mouvement des milliers de gosses, filles et garçons à parts égales ou presque selon les endroits. Ceux-ci gèrent leurs propres petits ateliers de production artisanale, notamment. Les gosses élisent eux-mêmes leurs représentants et animateurs. Ainsi des délégués de l’ensemble du Pérou se retrouvent-il une fois l’an pour discuter des projets, de l’orientation et des luttes à mener. A noter que l’organisation, qui s’autofinance et s’autogestionne en partie, est tout de même soutenue par la mission de Bethléem Immensee à Fribourg et par l’Action de Carême en Suisse.
Appuyés par des adultes, les enfants de Manthoc ont aussi obtenu des contrats de nettoyage et de remise en état de carrefours, de jardins, de rues et de maisons privées. Les enfants de Manthoc fréquentent l’école le matin ou l’après-midi et consacrent l’autre demi-journée au travail. Une occupation qui leur permet de se nourrir et de soutenir souvent leurs frères et soeurs plus jeunes. Mieux, les heures passées pour recueillir quotidiennement «leur salaire» ont développé chez eux un esprit de solidarité à faire pâlir un député et même un président. «A Manthoc, on y apprend non seulement à valoriser le boulot, mais aussi à cultiver des valeurs». Toujours cela de pris, même si face à l’ampleur des problèmes qui se posent au Pérou, l’action de Manthoc représente une goutte d’eau dans la mer
(apic/pr)
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