«L’Islam en Europe» en vitrine à l’Uni de Fribourg, avec Gilles Kepel
Par Valérie Bory, agence Apic
Fribourg, 14 décembre 2005 (Apic) Le 1er Forum International des Religions, les 13 et 14 décembre à l’Université de Fribourg, a vu grand. Cette prestigieuse vitrine d’éminents intellectuels étrangers et suisses reflète l’intérêt croissant de la problématique musulmane en Europe. Si le recteur de la Mosquée de Paris, très attendu, Dalil Boubakeur, a déclaré forfait, la trentaine de conférenciers et intervenants n’a pas fait défaut. Et parmi eux, Gilles Kepel, spécialiste du monde islamique, qui a captivé son auditoire.
Après Arnold Hottinger, ancien journaliste à la «Neue Zürcher Zeitung» (NZZ) et de la Radio alémanique DRS, le Français Gilles Kepel, directeur de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (IEP) et auteur de nombreux ouvrages, s’est penché sur le thème «L’Islam en Europe ou le défi de la modernité – situation et perspectives». L’auditoire B de l’Université de Fribourg presque comble a écouté «religieusement», comme l’a relevé avec humour Gilles Kepel, son analyse géopolitique de la migration musulmane en Europe.
Après les migrations venues de l’intérieur de l’Europe, Italiens, Polonais, bien intégrés après une période de xénophobie «historique», sont venues les populations musulmanes à partir des années 70. Pour certains, relève Gilles Kepel, il n’y aurait avec cette immigration issue d’abord du Maghreb que des difficultés temporaires d’adaptation. Pour d’autres, au contraire, il faut considérer que le phénomène est culturellement tout à fait nouveau. «Certains en déduisent que les Etats européens doivent devenir des sociétés ’multi-culturelles’, dans lesquelles des droits spécifiques seraient reconnus à des ’minorités’ musulmanes».
Les immigrés musulmans deviennent sédentaires et restent dans le pays d’accueil
C’est à l’année 1973 que le politologue fait remonter l’arrivée significative de l’islam en Europe, avec entre autres un événement-phare: la guerre d’octobre, «guerre du ramadan» ou «guerre du kipour». Israël était alors opposé à ses voisins arabes. Les puissances exportatrices de pétrole contraignirent l’Etat hébreu à arrêter son offensive…
Avec le bouleversement des conditions de travail et le chômage dès le milieu des années 70, «les immigrés se pérenniseront dans leur pays d’accueil et feront venir leur famille. Un changement démographique est observé: de plus en plus de femmes et d’enfants viennent». La sédentarisation succède à l’immigration temporaire. Avant les années 70, la plupart des musulmans vivant en Europe étaient seulement considérés comme des travailleurs immigrés. Le nombre de mosquées était d’ailleurs faible dans les pays européens.
Gilles Kepel compare les conditions de l’immigration en Grande Bretagne et en France. En Angleterre les musulmans viennent du sous-continent indien, de l’ancien Commonwealth britannique. Ils construisent un rempart communautaire fort dans leur pays d’accueil, à majorité chrétienne. L’ordre social est assuré par les Britanniques, qui s’appuient sur les imams et les mollahs pour servir d’intermédiaire à la cohésion sociale.
En France, la situation est tout autre. «La population immigrée musulmane est issue de l’ancien empire français. La France est un pays où l’implantation religieuse est très limitée par deux facteurs: la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat et la tradition jacobine très méfiante envers les intermédiaires communautaires», note Gilles Kepel. Les populations musulmanes se sont heurtées au modèle centralisateur français.
En France, l’affirmation d’identité passe par la revendication de mosquées
Sur la radicalisation d’une partie des musulmans en Europe, Gilles Kepel pose quelques jalons, comme la fatwah sur le Britannique Salman Rushdie, qui le menacera en Europe même, ou la première affaire du voile en France, à Creil, en 1989.
Avec l’institutionnalisation des populations musulmanes, les revendications se renforcent, y compris sur la question des mosquées. Les musulmans s’organisent et en tant que citoyens, négocient le droit de construire de nouvelles mosquées. «Puis, l’affirmation identitaire passe de la mosquée à l’école», relève le politologue.
Avec le radicalisme des certaines associations «cultuelles» à l’origine, c’est de l’intérieur des pays européens que proviennent les nouveaux terroristes. L’attentat de New York a semble-t-il été planifié à Hambourg, celui de Madrid par des immigrés musulmans installés en Espagne et celui de Londres par des sujets britanniques d’origine pakistanaise. Pour Gilles Kepel, la situation en Angleterre et en Espagne est plus préoccupante qu’en France, même si cela «ne concerne que des groupes très minoritaires, mais à l’influence dévastatrice». Gilles Kepel remarque que la grande majorité des musulmans vivant en Europe sont engagés pour lutter contre les islamistes radicaux mais que c’est «un moment difficile, qui suit l’institutionnalisation des associations musulmanes dans les pays européens».
Abordant la question des violences urbaines qui ont éclaté récemment en France, le politologue les voit plus comme une conséquence du chômage et pas du tout, «contrairement à ce qu’on en a dit sur les chaînes de TV et dans les médias internationaux, comme une influence de religieux. La religion n’a rien à voir là-dedans», affirme le professeur, qui a mené l’enquête avec ses étudiants sur les «blogs» des jeunes liés aux flambées de violence. «Ce sont des incidents liés à la non intégration des jeunes issus de l’immigration». Il en profite pour relever l’échec d’un mouvement «beur» comme SOS Racisme, «qui n’a pas réussi à construire une identité permettant à ces jeunes d’aller vers l’ascension sociale». (apic/vb/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/fribourg-1er-forum-international-des-religions/