Apic interview
L’Eglise indique des idéaux mais les partis doivent gérer la société
Bernard Bovigny, agence Apic
Fribourg, 20 janvier 2006 (Apic) La récente votation sur l’ouverture des commerces le dimanche dans les gares et aéroports a une nouvelle fois provoqué des tensions entre l’Eglise catholique et le Parti démocrate chrétien (PDC). Signe d’une infidélité aux valeurs chrétiennes pour ce parti qui était autrefois le bras politique de l’Eglise?
Pour Dominique de Buman, les récentes tensions par presse interposée avec les Eglises doivent être prises au sérieux. L’ancien syndic de Fribourg, maintenant conseiller national et vice-président du PDC suisse, regrette toute cette polémique «qui ne mène à rien». Mais se dit prêt à confronter le point de vue de son parti avec celui des Eglises, dans un esprit «constructif». C’est d’ailleurs lui qui a suggéré à la présidente suisse du PDC, Doris Leuthard, d’inviter les évêques suisses et les Eglises protestantes à une rencontre en vue de désamorcer ces tensions.
Car Dominique de Buman tient mordicus à l’étiquette chrétienne de son parti. Une étiquette qu’il considère comme un idéal vers lequel tendre et non comme une valeur absolue. Il s’affirme ouvertement catholique et croyant: «Bon croyant? On ne peut jamais l’affirmer. Mais je n’hésite jamais à afficher mes convictions».
Apic: Lors de la votation sur l’ouverture des commerces le dimanche dans les gares et aéroports en novembre, les évêques suisses ont demandé si le PDC était encore un parti chrétien. Comment réagissez-vous à cette interpellation?
Dominique de Buman: J’ai regretté personnellement que les Eglises induisent en erreur l’opinion publique en affirmant qu’il s’agissait de la remise en cause du principe même du dimanche. Or, le PDC avait clairement affirmé qu’il n’acceptait que telle exception au respect du dimanche.
Après la votation, j’ai d’ailleurs déclaré ma satisfaction de voir cet objet approuvé de très peu. Cela a ainsi empêché toute autre initiative pour faire du dimanche un jour comme les autres. Et la motion du Conseil des Etats visant à étendre l’ouverture des commerces le dimanche a été très largement rejetée au Conseil national juste après la votation.
Pour moi, il y a des adaptations acceptables à la société contemporaine. Il suffit de déterminer jusqu’où la substance est maintenue et à partir d’où elle est entamée. Il faut analyser posément la situation, avec l’éclairage des valeurs chrétiennes. Dans le cas présent, il y avait une limite géographique acceptable: les gares et les aéroports, qui ont une dimension internationale. Il n’y avait donc pas une atteinte fondamentale au principe du dimanche.
Apic: Autre récente divergence avec les évêques suisses: l’utilisation des cellules souches à des fins thérapeutiques .
DdB: Un sujet très délicat . Je n’étais personnellement pas très chaud concernant cette votation. Le problème se trouvait en amont, avec la votation sur la procréation assistée. Ces embryons gardés en réserve ne devaient pas exister, mais ils existent quand même. Dès lors, l’enjeu était très mince: laisser mourir ces cellules ou les faire mourir en les utilisant à des fins thérapeutiques. L’Eglise catholique a été cohérente avec ses convictions et a choisi de s’en tenir au respect absolu de la vie.
Apic: La traduction de l’évangile dans le domaine politique peut donc amener à des réponses différentes à partir des mêmes références, chrétiennes .
DdB: Il est vrai que dans certains objets, la ligne de démarcation n’est pas facile à trouver. Même en se référant à des valeurs chrétiennes, l’appréciation de la situation peut amener à un oui ou à un non.
Les évangiles n’abordent pas explicitement certains thèmes des objets de vote, comme la question des cellules souches et celle des commerces dans les gares et aéroports. Or, la politique doit gérer des problèmes contemporains.
Prenons le PACS (partenariat enregistré entre personnes de même sexe). Nous nous sommes trouvés devant un cas limite. Pour le PDC, le PACS ne doit pas équivaloir à un mariage, mais à un contrat de partenariat qui exclue le droit à l’adoption. Cet objet de vote a amené dans notre parti une discussion philosophique au terme de laquelle j’ai choisi de m’abstenir. Il est vrai que le PACS est une façon de se montrer plus tolérant face à une réalité humaine et permet d’éviter une discrimination souvent peu charitable. Mais deux choses me dérangeaient. D’une part, les couples de même sexe sont enregistrés devant l’officier d’état civil. J’aurais trouvé plus cohérent qu’ils passent devant un notaire. Ensuite, j’étais opposé à l’obligation de veiller aux enfants du partenaire. Ces deux éléments rendent le PACS trop proche du mariage.
Apic: Quel partage des rôles proposez-vous entre les Eglises et les partis politiques?
DdB: La mission des Eglises est d’indiquer des valeurs de référence, d’être des phares et de définir des idéaux vers lesquels la société doit tendre. Cela est tout à fait normal, y compris en morale sexuelle. Un parti politique, de son côté, doit gérer la société humaine, pluraliste, tout en respectant les valeurs morales. Il doit faire une balance des intérêts et recommander de voter oui ou non sur les objets présentés.
Sans brader les valeurs chrétiennes, j’estime que l’on peut diverger sur des sujets sans diverger sur des valeurs.
Apic: Ces très nombreuses divergences entre les évêques suisses et le PDC n’est-il pas un signe que votre parti s’éloigne des valeurs chrétiennes?
DdB: Dans sa charte élaborée en septembre 2004, le PDC a ancré les valeurs chrétiennes dans sa philosophie de base. Un processus de réflexion en vue d’un renouveau a suivi la non réélection de Ruth Metzler au Conseil fédéral et la perte de 7 sièges au Conseil national. Les valeurs chrétiennes ont été clairement maintenues dans la charte qui en a résulté. Pour les options politiques, le PDC se définit comme centriste et humaniste. Quant à sa ligne politique, il la qualifie de «libérale et sociale».
D’abord, le terme «libéral» se réfère à la liberté de la personne. Nous soutenons la libre initiative et la libre entreprise. Etre libéral ne signifie pas seulement être tolérant, mais adepte de la liberté des uns et des autres.
Ensuite, l’être humain est membre d’une société. D’où la notion d’une ligne politique «sociale». Chacun a besoin de l’autre. L’être humain ne se conçoit pas de façon isolée. Il participe à une société qui doit être harmonieuse et équilibrée.
Le PDC essaie maintenant au niveau fédéral de libérer l’économie de certaines entraves, de la rendre plus libre, plus dynamique, plus compétitive. Mais avec une finalité: permettre notamment de consolider le tissu des assurances sociales. Car développer l’économie permet d’augmenter bénéfices, donc les recettes fiscales, sans augmenter le taux d’impôts et de maintenir les prestations sociales.
Quant aux accents principaux de notre programme politique de législature, il tient en trois points fondamentaux: économie – famille – social.
Apic: Et qu’en est-il de l’application des valeurs chrétiennes au PDC?
DdB: On retrouve dans la doctrine sociale de l’Eglise catholique des valeurs chrétiennes comme la liberté, la solidarité, la dignité humaine, la proportionnalité, la tolérance, le respect du pluralisme. Le PDC se trouve tout à fait en harmonie avec ces valeurs. Si la notion de solidarité est très forte dans l’enseignement de l’Eglise, la responsabilité personnelle l’est tout autant. Se remettre dans les mains de Dieu ne signifie pas être fataliste. L’homme doit tout faire pour prendre son destin en main, même si la dernière décision ne lui appartient pas.
Cela dit, le PDC n’a pas la prétention de s’approprier ces valeurs chrétiennes ou d’en détenir le monopole en politique. Il n’a pas non plus à prendre possession du message de l’Eglise. Mais il s’inspire de ses valeurs qui, comme synthèse, nous rapprochent du centre. Un centre qui n’est d’ailleurs pas une addition et une moyenne de valeurs diverses.
Apic: Une autre pomme de discorde s’annonce – et a d’ailleurs déjà commencé: le durcissement de la loi sur l’asile. Là également, les Eglises montent aux créneaux contre cet objet, soutenu par le PDC .
DdB: Là encore, c’est un sujet difficile. Ce durcissement est considéré par une bonne partie du groupe PDC comme une mesure nécessaire pour serrer la vis. Mais il ne fait pas l’unanimité, notamment dans le groupe latin, qui considère que ces mesures vont trop loin. Il est vrai que cette loi est sévère. Son but est d’éviter les abus dans les demandes d’asile. Mais elle comporte des articles très discutables, comme la non-entrée en matière si le requérant ne peut produire des papiers d’identité. Car, dans bien des cas, il ne peut en avoir en raison des circonstances politiques de son pays d’origine.
Cela dit, si elle est appliquée de manière honnête dans les cantons, en respectant son rôle de lutter contre les abus, cela ne changera pas beaucoup à la situation actuelle. Il est cependant important que les cantons ne l’utilisent pas de façon abusive.
Apic: Le comité central du PDC va donc rencontrer une délégation des évêques suisses, probablement en février. Qu’allez vous leur dire?
DdB: Cette rencontre sera une occasion de partager nos points de vue hors de toute polémique. Je pense que nous allons d’abord constater ensemble qu’il y a eu des divergences. Nous allons les éclaircir, sans utiliser la langue de bois, et placer le débat à son juste niveau (par exemple sur la votation du dimanche) dans un esprit d’amélioration des relations. Nous allons également aborder la façon de communiquer entre nous et préciser que nos missions ne sont pas les mêmes.
Ensuite, nous allons poursuivre un travail à l’intérieur du PDC pour nous demander constamment si nous avons respecté nos engagements. Cela nous permettra de faire une analyse de la situation un an après notre processus de renouveau. BB
Encadré:
Dominique de Buman, êtes-vous pour ou contre .
Le maintien du C dans l’appellation PDC?
– Clairement pour. Mais la référence chrétienne doit rester une aspiration. Si les positions du PDC devaient s’écarter trop des valeurs chrétiennes, je chercherais plutôt à nous remettre en cause et adopter des corrections plutôt que de renoncer à l’étiquette «chrétienne».
Une élection des évêques par les fidèles?
– Contre.
L’ordination à la prêtrise d’hommes mariés?
– Je n’y serais pas opposé si l’Eglise l’adopte, mais je ne vais pas me battre pour cela.
L’instauration de carrés musulmans dans les cimetières?
– Pourquoi pas? Mais pour autant que les musulmans n’érigent pas leur système en régime politique. Les juifs ont leur secteur au cimetière St-Léonard, alors pourquoi pas les musulmans? Mais en tant que syndic de Fribourg, je n’ai jamais été confronté à cette question.
Une interdiction du port du voile dans la fonction publique?
– C’est une question très délicate. Si un enseignant porte une croix, cela ne choque pas. Et cela ne me dérange pas non plus s’il s’agit d’un signe distinctif d’une autre religion. Mais pour autant que ce ne soit pas un acte de prosélytisme ou une provocation.
La présence des crucifix dans des locaux officiels?
– Je n’ai jamais été dérangé par la présence d’un crucifix dans la salle du Conseil communal, car nous nous trouvons dans une société de tradition judéo-chrétienne. Une telle présence ne constitue donc pas une atteinte au principe de laïcité et de pluralisme de notre société.
Encadré:
Conseiller communal à 30 ans
Agé de 50 ans – il les fêtera en avril prochain – le juriste Dominique de Buman a fait sa première grande apparition sur la scène politique en 1986, alors qu’il était encore membre des Jeunesses démocrates chrétiennes. Il accède cette année-là au Conseil communal de la Ville de Fribourg, fonction qu’il complétera avec celle de syndic de 1994 à 2004, et au Grand Conseil jusqu’en à 2003. Il en assumera la présidence durant l’année 2001. Le saut à Berne est réalisé en 2003, avec son accession au Conseil national. Il est propulsé vice-président du PDC Suisse le 18 septembre 2004, en pleine période de restructuration du parti.
Il est membre de nombreux groupements culturels et politiques, et préside notamment l’association des Amis de l’Abbaye d’Hauterive.
Encadré:
Eglises et PDC: rencontre différée, et sans les réformés
La proposition de rencontre avec les Eglises a été lancée en automne 2005 par le comité suisse du PDC. Elle vise notamment à analyser les différends apparus ces dernières années sur des objets de vote comme l’ouverture des commerces le dimanche ou le PACS, et à prévenir une nouvelle polémique concernant le durcissement de la loi sur l’asile.
L’invitation a été accueillie de façon mitigée par les Eglises, surtout du côté réformé, où l’on ne ressent pas l’urgence d’une discussion. Pour le Conseil de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS), le problème des divergences de vue concerne surtout le rapport qu’entretient le PDC avec l’Eglise catholique. Il se montre donc sceptique face à une rencontre à trois pour aborder la question de l’asile.
La Conférences des évêques suisses, pour sa part, ne dit pas non à l’invitation, mais n’a pas pu accepter une date en janvier. Elle demande également qu’une première rencontre se fasse sans la FEPS. Le PDC a relancé l’invitation, pour février.
(apic/bb)
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