Suisse: 150’000 «évangéliques», selon l’étude d’Olivier Favre, Dr en sciences sociales
Une tradition qui remonte à Zwingli
Par Valérie Bory Agence Apic, Fribourg
Lausanne, 2 février 2006 (Apic) Olivier Favre, jeune pasteur évangélique à Neuchâtel, vient de soutenir sa thèse en sciences sociales sur les Eglises évangéliques en Suisse. Les évangéliques? Un mouvement en pleine expansion mondiale, tributaire de l’histoire du protestantisme et des racines culturelles où il s’est implanté, donc très divers. Un sujet qui intrigue, qui fâche parfois par sa composante fortement émotionnelle. Les évangéliques sont bien présents en Suisse – 150’000 fidèles de différentes tendances – mais appartenant tous à la famille protestante, qui est large d’idées.
Olivier Favre, pasteur évangélique à Neuchâtel, est désormais Dr en sociologie de la religion. Il sait tout-tout-tout sur l’»évangélisme». Chercheur à l’Observatoire des religions à l’Université de Lausanne, UNIL, il a défendu sa thèse le 30 janvier 2006 devant un parterre passionné de spécialistes ès religions, de théologiens et d’étudiants.
Apic: Quelle est l’origine du mouvement évangélique?
Olivier Favre: Il y a 4 sources. D’abord les mouvements anabaptistes, issus de la réforme radicale de la fin du 16e siècle. Ce sont ceux qui dans l’entourage de Zwingli à Zurich adhèrent à la réformation, mais souhaitent le rétablissement d’une Eglise selon le modèle du nouveau Testament. Pour eux, est chrétien celui qui adhère à la foi à titre personnel. Cela implique déjà une sorte de conversion et une division entre «bons» et «mauvais» chrétiens. Zwingli n’a pas suivi et les autorités non plus. Ces premiers «évangéliques» ont été persécutés, on les a qualifiés d’anabaptistes, ou rebaptiseurs. Certains ont subi l’exécution capitale ou ont été noyés dans la Limmat. La plupart ont quitté le canton de Zurich et se sont établis dans le canton de Berne, par la suite au Jura sud, en Alsace.
La 2è racine, c’est le piétisme du 18e siècle, un courant de Réveil, de renouveau, au sein du luthérianisme allemand et de ses ramifications en Suisse, au sein des paroisses réformées. La 3e racine est ce qu’on appelle la période des Réveils du début du 19e avec notamment des courants revivalistes à Genève, à Bâle, dans les grandes villes suisses, et qui vont donner naissance à de nouvelles Eglises. Ainsi à Genève des personnalités comme Henri Dunant, le fondateur de la Croix Rouge, qui va être cofondateur de l’Alliance Evangélique Suisse (AES). La section genevoise de l’AES, qui doit être l’une des premières de Suisse, faisant partie de l’Alliance évangélique mondiale. Cette période de Réveil est marquée par un sens social très fort et un engagement au niveau missionnaire. La 4e racine, c’est le Pentecôtisme du début du 20e siècle jusqu’à aujourd’hui.
Apic: A quelles tendances appartiennent les 150’000 évangéliques suisses?
Olivier Favre: Sur les 150’000 chrétiens évangéliques, un tiers appartiennent actuellement au courant pentecôtiste; ce sont des Eglises qui croient à la réalité des dons spirituels, des charismes, un peu par analogie au mouvement charismatique catholique. Le reste, la grande moitié, sont des évangéliques de type modéré, qui appartiennent par exemple aux Eglises mennonites – ce sont les descendants des anabaptistes – les méthodistes, les Eglises libre. 10% des 150’0000 «évangéliques» suisses sont très conservateurs. On pourrait les qualifier de fondamentalistes chrétiens. (J’emploie le mot charisme dans un sens théologique, c’est-à-dire d’une reconnaissance des dons spirituels, qui n’est pas le sens associé par exemple aux ces mouvements américains évangéliques).
Apic: A quel courant vous rattachez-vous en tant que pasteur ?
Olivier Favre: Je suis pasteur d’une Eglise de type charismatique (Eglise évangélique apostolique, à Neuchâtel) pentecôtiste, née il y a une centaine d’années au Pays de Galles, soit un Réveil religieux dans le cadre du protestantisme de l’époque. Les pentecôtistes suisses sont relativement modérés par rapport à des pentecôtistes d’Afrique ou d’Amérique latine, c’est quand même la culture suisse qui prédomine. J’appartiens au pentecôtisme modéré.
Apic: Quel rapport entretenez-vous avec les Eglises institutionnelles réformées ?
Olivier Favre: La majorité des évangéliques collaborent avec les Eglises réformées, ce qui n’est pas le cas de l’aile conservatrice, en principe. Ces collaborations se font déjà par le biais de l’Alliance Evangélique Suisse.
Apic: Quelle grande différence entre les évangéliques et les autres chrétiens?
Olivier Favre: Une grosse différence. Les évangéliques, du point de vue théologique, insistent fortement sur la conversion individuelle. Il faut vivre une démarche d’appropriation personnelle du salut pour être chrétien. Dans notre conception, cette démarche peut être vécue aussi bien par un réformé ou un catholique. La personne reconnaît que Jésus est seigneur. Elle se considèrera évangélique par le fait de sa conversion et non parce qu’elle est affiliée à une Eglise évangélique. Pour certains, c’est une démarche progressive, pour d’autres c’est le résultat d’une forte expérience spirituelle à un moment précis.
Apic: Les «autres» chrétiens croient aussi que Jésus est seigneur.
Olivier Favre: Oui, mais l’idée – et c’était le propre des courants piétistes – il ne s’agit pas simplement d’une croyance, mais cela doit devenir une réalité personnelle. La prière n’est pas adressée à un Dieu lointain, c’est vraiment une intimité avec Dieu, et qui découle de cette conversion. On est au coeur de la foi évangélique.
Les catholiques, surtout ceux du renouveau charismatique, sont proches des évangéliques. Cette foi conduit à une intimité avec Dieu au même titre qu’une relation au sein du couple ou de la famille. Autre élément important, le rapport à la Bible. Au sens protestant, c’est vraiment la référence. Elle fait autorité. Le chrétien évangélique normalement lit la Bible tous les jours. Elle est toujours perçue comme parole de Dieu inspirée du Saint Esprit.
Apic: Encore un aspect particulier?
Olivier Favre: Un lien relationnel fort, que recherchent les gens qui appartiennent à ce genre d’Eglise. Il y a une certaine liberté dans les cultes. Chacun peut formuler une prière, à voix haute, ou un témoignage, quelqu’un qui a vécu une expérience peut la partager, publiquement.
Apic: Comme pasteur évangélique, comment êtes-vous rémunéré?
Olivier Favre: L’Eglise apostolique évangélique à Neuchâtel compte 350 membres avec les enfants. Je suis l’un des pasteurs. Nous sommes soutenus par les dons, il n’y a ni soutien de l’Eglise instituée, ni du canton. Ce sont les membres qui nous soutiennent et qui permettent de payer nos salaires. C’est le cas de toutes les Eglises évangéliques au monde. Comme nous faisons partie d’une fédération, nous avons des échelles de salaire uniformes.
Apic: Comment se répartissent les communautés, en Suisse?
Olivier Favre: En fonction de l’implantation historique. Dans les cantons protestants, on a beaucoup plus de communautés évangéliques que dans les cantons catholiques. Le nombre est assez élevé dans le canton de Berne, où certaines régions en ont jusqu’à 10-12%, dont le Jura sud, où avaient émigré les mennonites. Il y a aussi un important mouvement évangélique dans le canton de Vaud.
Apic: Sur le plan familial, y a-t-il des valeurs propres aux évangéliques?
Olivier Favre: Les valeurs familiales sont fortes. Il y a plus d’enfants dans ces familles que dans la moyenne suisse. Beaucoup de familles évangéliques ont 2, 3, 4 enfants, et dans l’aile conservatrice, jusqu’à 7, 8 enfants. Le taux des mères de familles qui travaillent à l’extérieur est plus bas que la moyenne de la société suisse. La femme va davantage rester au foyer, dans ces milieux. Sur le plan des revenus, on voit dans l’enquête* qu’ils correspondent à la moyenne suisse. Les évangéliques n’appartiennent pas à une classe sociale particulière, mais les professions intellectuelles et de direction sont légèrement surreprésentées.
Apic: En matière de moeurs vous êtes plutôt conservateurs?
Olivier Favre: Oui, on s’en aperçoit dans une position en défaveur de l’avortement, mais avec des nuances, ou du mariage homosexuel. Effectivement, sur ces questions morales, nous rejoignons l’Eglise catholique romaine. Cela pourrait conduire à plus de proximité. Sinon, les évangéliques sont vraiment protestants. Ils ont un problème avec le Vatican et la valeur accordée à la tradition catholique par rapport à la Bible. Dans notre compréhension, le catholicisme a trois piliers: la Bible, la tradition et le Vatican. Les évangéliques ne garderaient que la Bible.
Apic: Vous pratiquez le baptême par immersion totale dans l’eau.
Olivier Favre: Oui, en principe. Le baptême des nourrissons nous ne le pratiquons pas . Nous avons un rite de présentation des enfants à Dieu et le baptême intervient dès l’âge de raison. L’immersion peut se faire dans le lac, ou à l’intérieur , par exemple dans un baptistère, dés l’âge de 13 ans. Cela fait référence au Nouveau Testament où baptiser signifie en grec immerger. Pour nous, la pratique des Eglises institutionnelles a dévié par rapport à l’origine. Pour les réformés ou catholiques c’est considéré comme un rebaptême et pour les évangéliques comme un premier baptême, étant donné que le baptême du nourrisson est considéré comme une bénédiction. Ca peut générer des tensions entre pasteurs protestants.
Apic: Comment êtes-vous structurés?
Olivier Favre: En Suisse existent environ 40 fédérations évangéliques. La base est toujours la communauté locale. L’assemblée générale est constituée par les membres, qui nomment un comité. Certains, comme les Baptistes, ont une Fédération mondiale, mais c’est rare. Nous faisons partie de L’Alliance Evangélique Suisse (AES). L’AES est une alliance en vue de projets communs. Il n’y a pas de hiérarchie, si l’on veut. En outre, certaines églises évangéliques font partie du COE, mais pas toutes.
Apic: Vous sentez-vous proche d’un mouvement charismatique comme ICF (International Christian Fellowship) à Zurich, qui fait des shows, avec un pasteur vedette?
Olivier Favre: Oui et non. Notre culture d’Eglise (apostolique) est différente. Par contre je suis admiratif à certains égards. Ce sont des gens qui ont réussi à remotiver pour la foi chrétienne des milliers de jeunes et quand on creuse leurs valeurs, elle sont assez bibliques, à mon avis. Au niveau de la forme, certes, le culte est une sorte de show, avec du théâtre, des sketches, de la musique, des projecteurs. Moi ça me plaît bien. Ce sont des évangéliques, comme nous. Chacun a sa couleur. Pour autant que cela conduise vraiment à un approfondissement de la foi.
Apic: Comment un pasteur de l’Eglise traditionnelle réformée vous perçoit-il?
Olivier Favre: Un certain nombre de pasteurs réformés sont issus du milieu évangélique. Soit ils ont intégré une paroisse réformée en vue d un ministère, ou alors ils l’étaient déjà, simplement parce que beaucoup d’évangéliques sont membres de paroisses réformées. Le fait d’être évangélique n’est pas tant l’appartenance à une Eglise qu’une démarche. N’oublions pas que ces courants de Réveil historique ont traversé aussi l’Eglise réformée. D’autres pasteurs d’orientation libérale (au sens théologique, qui relativisent plutôt les textes bibliques et les prendront au sens symbolique) y sont beaucoup plus réfractaires. Par rapport à la résurrection, par exemple. Nous en tant qu’évangéliques, on va admettre que la résurrection est une réalité historique.
Apic: Venez-vous d’un milieu religieux?
Olivier Favre: Oui. Mes parents étaient rattachés à une paroisse réformée, mais en même temps, de souche évangélique. Mes ancêtres étaient des réfugiés huguenots français. L’enquête montre qu’environ ¾ des évangéliques avaient un parent ou l’un des deux parents évangéliques et un quart étaient des gens sans arrière-plan évangélique.
*Les Eglises évangéliques de Suisse: Contours et identités d’un milieu social émergent. Thèse en Faculté des sciences sociales, Université de Lausanne. (apic/vb)
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