Apic interview
Dans le débat sur l’asile, la voix du centre est restée muette
Interview: Walter Müller de l’Apic / traduction: Bernard Bovigny
Fribourg, 10 février 2006 (Apic) Oui à une séparation entre les Eglises et l’Etat au niveau de l’organisation, mais il faut rester conscients que la politique et la religion chrétienne demeurent liés, affirme le conseiller national UDC Ulrich Siegrist. Ce protestant argovien, âgé de 60 ans, est devenu récemment président de l’organisation «Pain pour le prochain».
Interviewé par l’Apic, il se dit étonné de constater dans quelle mesure le PDC s’est rangé derrière la position de l’UDC dans le débat sur l’asile. Ainsi, la voix du centre est restée muette.
Apic: L’étiquette chrétienne est-elle nécessaire en politique? Car finalement tous les partis défendent les valeurs universelles de justice et de solidarité, tout comme les communautés religieuses.
Ulrich Siegrist: J’affirme: «C’est à vos actes que l’on doit vous reconnaître». Ainsi, sur les thèmes généraux, presque tous les partis sont unis au niveau de leurs points de vue. C’est ainsi que Emmanuel Kant et Jésus se rejoignent sur les thèmes généraux, mais à partir de fondements très différents: dans un cas la foi, et dans l’autre le rationalisme. Le rationalisme humaniste et l’humanisme basé sur la foi se sont harmonisés. Ils trouvent aujourd’hui une forme d’expression commune dans l’Etat de droit libéral. Qu’un parti porte la mention «C» comme chrétien ne signifie donc en soi pas grand chose. C’est dans les actes que l’on peut voir si l’éthique chrétienne n’est pas une pure théorie ou un prétexte utopique.
L’éthique chrétienne est une éthique qui s’exprime dans la pratique, et qui est applicable. Il existera toujours des conflits entre les tenants de solutions pratiques et les dogmatiques. Le dogmatisme, qui joue malheureusement toujours un rôle important dans toutes les dénominations religieuses, constitue dans beaucoup de cas un obstacle pour une politique chrétienne, laquelle ne doit pas être fondamentaliste.
Apic: N’y a-t-il pas toujours une tension entre l’idéal et la pratique, lorsqu’il s’agit de mettre en balance différentes possibilités en vue de choisir la solution optimale?
Siegrist: Oui, et cela doit être ainsi. La religion chrétienne ne prescrit pas une image spécifique de la politique ou un Etat spécifique, mais une façon spécifique d’affronter les problèmes et de transmettre des valeurs. L’éthique chrétienne n’est pas un idéal, mais quelque chose de très pratique. Il est important de le redire sans cesse, car on ne peut échapper à l’éthique chrétienne, en tant qu’éthique pratique, de la même façon que l’on peut échapper à un pur idéal ou à un dogme.
Apic: Avez-vous un exemple?
Siegrist: En politique de l’environnement et dans les questions de développement durable, on arrive à d’autres résultats si, au lieu de s’ajuster en priorité sur le pouvoir et le succès électoral immédiat, nous sommes convaincus que tous les humains ont les mêmes droits, ceux qui sont nés tout comme ceux qui ne sont pas encore nés, ceux qui sont nés ici et ceux qui sont nés sur un autre continent.
Sur ce point, il est assez aisé de mesurer à quel point la religion chrétienne est prise en compte. C’est par contre plus délicat lorsqu’un programme politique se considère comme chrétien. Une politique chrétienne dans le sens d’un contenu tout à fait spécifique, cela n’existe probablement pas. On ne peut tirer de la Bible des articles de loi ou une forme précise d’organisation d’un Etat. Mais une politique chrétienne peut être comprise comme une méthode, une ligne de conduite ou un esprit, dans la charité. Egalement, la conception de l’homme sera différente, mais s’harmonisera avec l’humanisme rationnel lorsqu’il sera question de la dignité humaine.
Apic: Comment vous situez-vous par rapport au référendum contre la loi sur l’asile?
Siegrist: Nous parlons actuellement dans le cadre de l’Eglise réformée de la façon dont nous allons nous positionner et dont nous allons mener les discussions à ce sujet ces prochains mois. Je ne suis pas encore définitivement fixé. Dans un sens, la loi est clairement plus dure qu’elle ne devrait l’être du point de vue chrétien, mais clairement meilleure que ce que préconise la gauche politique. Elle ne contient pas que de mauvaises choses, elle apporte quelques améliorations. On a vraiment essayé de respecter les droits de chacun.
Son application concrète nécessite un examen attentif des situations. Dans la société, on a l’impression que l’on met en route des dogmes pour contrer des dogmes. Certains disent: nous devons prendre des mesures énergiques, c’est pourquoi nous avons besoin de la loi. D’autres affirment: nous devons rester un pays à tradition humanitaire, nous devons donc rejeter cette loi. Cela amènera à l’habituelle polarisation néfaste.
Apic: Et au détriment de quoi?
Siegrist: Au détriment des voix du milieu chrétien et libéral, qui vont s’exprimer trop tard. Les principaux fautifs seront les représentants du centre eux-mêmes, car ils n’ont pas montré un profil clair lors de l’élaboration de la loi sur l’asile. Le centre s’est laissé entraîner par des gens qui sont arrivés sur ce sujet avec des points de vue très différents de la conception chrétienne de l’être humain.
Apic: Quelles en sont les conséquences pour les partis du centre, comme le PDC et les radicaux?
Siegrist: Ils ne joueront pas un rôle important dans cette votation. Ne seront suscités que les pôles qui rejettent toute pondération. Le PDC et le parti radical peuvent encore se prononcer s’ils veulent courir derrière l’UDC ou les socialistes. Ce qui serait pourtant nécessaire, c’est un débat sur les valeurs chrétiennes, mais il n’a pas eu lieu. Et il est tragique de constater qu’il n’a visiblement toujours pas lieu maintenant.
Apic: Un meilleur dialogue avec les Eglises ne pourrait-il pas aider?
Siegrist: Je ne peux me prononcer sur ce qui se passe entre la Conférence des évêques suisses et le PDC car je n’appartiens à aucun des deux. Et je ne suis pas copain avec le clergé. Mais il faut reconnaître que ces gens ont bien approfondi cette problématique. Je trouve donc audacieux de la part du PDC lorsqu’il affirme qu’il veut améliorer la relation et chercher un dialogue constructif, mais fait comprendre en même temps: ne nous dictez pas ce que nous avons à dire sur le travail du dimanche ou la loi sur l’asile. Et la réciproque est également valable, lorsque cela concerne des thèmes humains importants comme la famille ou la place de la femme. Cela signifie en fait: on veut une bonne relation, mais pas de dialogue.
Apic: Qu’est-ce qui pourrait être amélioré?
Siegrist: En politique chrétienne, on ne peut actuellement s’appuyer sur des positions préconçues. Il faut chercher la confrontation d’idées dans un esprit de dialogue. Et cela, les partis ne le font pas facilement avec les Eglises. Et inversement, les Eglises ne le font pas facilement avec les chrétiens, dans tous les cas là où les représentants des Eglises ont traditionnellement tendance à appliquer de façon dogmatique les principes prescrits, au lieu de chercher des solutions porteuses de vie à partir d’une éthique bien orientée.
Vu de l’extérieur, on a effectivement l’impression de la représentation d’un Dieu surtout autoritaire, qui interdit et punit, alors que l’autre image, celle d’un Dieu d’amour, est très restreinte. Dans des domaines comme la famille, l’avortement et la contraception, on discuterait autrement si l’on se basait sur un Dieu d’amour. Mais lorsque l’on se réfugie derrière des dogmes, on ne rend pas la tâche facile aux politiciens qui cherchent à s’engager dans une politique chrétienne.
Apic: Le PDC a-t-il vraiment les forces nécessaires pour entreprendre un véritable dialogue sur la politique chrétienne?
Siegrist: Après la non réélection de Ruth Metzler et la nouvelle situation au Conseil fédéral, est apparue une grande espérance de voir le PDC se renouveler. On s’attendait à ce qu’il cherche à devenir une force chrétienne du centre. Car la religion chrétienne exige dans son essence une politique équilibrée, donc du centre. Du point de vue de beaucoup, le PDC n’a une nouvelle fois pas répondu à ces attentes. On pense par exemple à des sujets comme l’environnement ou le développement durable, à ses prises de position sur le rapport entre les sciences techniques et la philosophie, à la prise en compte de la vie économique et du respect du dimanche.
Apic: Croire signifie ne pas vivre seul, mais en communauté. La foi n’est-elle pas un précepte politique originel?
Siegrist: La séparation entre Eglises et Etat, et celle entre la religion chrétienne et la politique ne sont pas semblables. La séparation entre Eglises et Etat en tant qu’organisations est nécessaire. Par contre, la religion chrétienne et la politique en tant que systèmes de cultures et de valeurs ne peuvent être séparées. Récemment, un évêque affirmait dans une discussion que la religion chrétienne ne proposait pas des valeurs politiques. Je suis d’un tout autre avis. La religion chrétienne concerne autant la sphère publique que privée. Que l’on parle d’un Dieu tout-puissant ou qui aime tout le monde, il est présent dans la société comme partout ailleurs. Un retour dans la sphère privée ne peut constituer un chemin pour la religion chrétienne.
Pour moi, en tant que disciple de Zwingli, l’idée selon laquelle d’autres valeurs seraient transmises le dimanche dans l’église que le lundi à l’Hôtel de Ville est absurde. De même, je ne comprendrai jamais que lors du mariage à l’église l’on fasse comme si la promesse échangée la veille chez l’officier d’Etat civil ne l’avait pas été sous le regard de Dieu. Mais cette situation est encore acceptable en tant que compromis hérité de l’époque du «Kulturkampf».
Apic: Quelle est votre position face à la présence de symboles chrétiens dans les locaux officiels, comme les croix dans les tribunaux ou les écoles?
Siegrist: Il est absolument justifié que de telles croix se trouvent dans les locaux de l’Etat et donnent ainsi la possibilité à ceux qui croient de se rattacher à ces signes. Il serait par contre faux de demander à l’enseignant de contraindre les élèves à prier devant. Il est clair que dans notre société multiculturelle nous connaissons de nouveaux problèmes. Surtout la situation des musulmans modérés ne sera pas meilleure si les chrétiens baissent simplement les bras. Nous devons vivre avec l’islam et apprendre à le comprendre. Ensuite les musulmans chercheront aussi à nous comprendre et à se développer dans un esprit d’acceptation de notre culture. Ils nous manifestent davantage d’attention si nous sommes convaincus de nos propres valeurs. Ce n’est pas de l’intolérance que d’avoir ses propres valeurs.
Lorsque la première mosquée a été érigée à Paris en 1920, le curé de la cathédrale Notre-Dame aurait affirmé: «Dieu ne deviendra pas plus petit pour nous du fait qu’à côté de nous les musulmans prient vers lui». J’aimerais ajouter: La plupart du temps, ce ne sont pas les différences religieuses qui déclenchent les incendies, mais les emplois abusifs de la religion commis par des fondamentalistes de toutes sortes.
Avis aux rédactions: des photos de Ulrich Siegrist peuvent être commandées à l’agence Ciric: Pérolles 36, CH-1700 Fribourg, Tel. 026 426 48 38, Fax 026 426 48 36, E-Mail: infoàciric.ch, www.ciric.ch).
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