Rencontre avec le Père Cardenal, un quart de siècle après la campagne d’alphabétisation

Apic Reportage

Le pays entier était alors une grande école

Jacques Berset, agence Apic

Managua, avril 2006 (Apic) « Il y a un quart de siècle, au moment de la campagne d’alphabétisation, le Nicaragua sandiniste était en état d’éducation », lance le Père Fernando Cardenal. Et le jésuite nicaraguayen de relever que le pays tout entier, devenu une grande école, voulait en finir avec le problème social de l’analphabétisme, hérité de la dictature de Somoza.

Quand il parle de ce printemps de 1980, au temps où il était à la tête de la Croisade Nationale d’Alphabétisation (CNA), le Père Cardenal (*) devient lyrique. Le visage buriné de l’ancien ministre de l’éducation du Nicaragua s’assombrit cependant: il brandit « La Prensa », qui avance en première page le chiffre d’un million d’enfants qui ne vont pas à l’école dans le Nicaragua d’aujourd’hui. La grande geste épique de la CNA, qu’il dirigea, permit en l’espace de quelques mois, en mobilisant quelque 60’000 jeunes, d’alphabétiser 400’000 personnes et de faire descendre le taux d’analphabétisme au Nicaragua de 51 % à 13 %.

Aujourd’hui, plus d’un million d’enfants et d’adolescents n’ont plus d’accès à l’école

« Un million fuera de aulas », titrait en effet ce début 2006 le journal conservateur, soutien du gouvernement libéral du président Enrique Bolanos. « Plus d’un million d’enfants et de jeunes pourront voir seulement de loin le bleu et blanc de l’uniforme scolaire ». Cette année, en effet, ils ne pourront pas aller à l’école, écrit le quotidien cité par le jésuite, qui fut le coordinateur de cet immense effort qui allait mobiliser des dizaines de milliers de jeunes étudiants envoyés pendant plusieurs mois dans les coins les plus reculés du pays.

Aujourd’hui, avec un taux d’analphabétisme proche de 40%, le Nicaragua libéral, qui plie sous les fourches caudines du Fonds Monétaire International (FMI), accumule les retards dans le domaine de l’éducation. Nombre d’enfants ne fréquentent plus à l’école car, contrairement à ce que dit la Constitution nicaraguayenne et le Code de l’enfance et de l’adolescence, la gratuité de l’école publique n’est plus de mise au Nicaragua: les parents doivent payer une contribution « volontaire », qui sont des paiements obligatoires déguisés.

Les familles pauvres – au Nicaragua, plus de la moitié de la population vit avec moins de deux dollars de revenus quotidiens – ne sont pas en mesure de payer les cahiers, les livres, les souliers et l’uniforme réglementaire.

Selon le Père Cardenal, on n’investit pas dans l’éducation au Nicaragua

« La Banque Mondiale nous dit qu’il n’y a pas de pays qui arrive au développement économique s’il n’investit pas sérieusement dans l’éducation », avertit le Père Cardenal. Si l’on considère deux pays voisins, le Costa Rica et le Nicaragua, et que l’on passe la frontière, on se rend compte que l’on arrive dans un autre pays. Pourquoi cette différence, demande l’ancien ministre nicaraguayen de l’éducation. « La réponse est simple: au Costa Rica, l’on investit clairement dans l’éducation depuis la fin du XIXe siècle, tandis qu’au Nicaragua, même si nous sommes XXIe siècle, on ne fait pas cet effort ».

Certes, du temps de la dictature de Somoza, ce n’est pas l’argent qui manquait pour l’éducation – les prix du café, du coton, de l’or atteignaient alors des sommets – mais il n’y a jamais eu de volonté politique. Selon l’UNESCO, le taux de scolarisation au Nicaragua du temps de Somoza, en 1976, était de 45%, soit l’un des plus bas d’Amérique latine, la situation étant plus défavorable seulement au Honduras, au Guatemala et en Haïti.

Sous Somoza, il n’y avait quasiment pas d’école dans les campagnes

« A l’époque, le Nicaragua connaissait une croissance économique très forte. Le pays ne subissait ni embargo ni guerre civile imposés de l’extérieur, comme plus tard du temps des sandinistes. Il y avait au contraire un appui économique de la part des Etats-Unis. Et pourtant, seulement le 1% des écoles de la campagne – là où il y en avait! – offraient un cursus scolaire complet jusqu’à la sixième primaire! ».

La situation de l’école, dans une économie en croissance, était un véritable désastre sous Somoza. En été 1979, quinze jours après l’arrivée au pouvoir de la Révolution sandiniste, le Père Cardenal reçoit un « ordre »: « Tout le pays doit être alphabétisé pour que les gens savent partout lire et écrire ». Il faut rappeler, note Fernando Cardenal, que la guerre contre la dictature avait fait de nombreuses victimes et laissé de nombreuses destructions, tandis qu’Anastasio Somoza s’était enfui du pays en prenant tout l’argent disponible.

Une nouvelle école tous les trois jours

« Le nouveau gouvernement n’avait pas d’argent, mais il s’était engagé envers le peuple: les révolutionnaires avaient promis aux paysans, qui avaient toujours été mis de côté, qu’en cas de victoire, ils viendraient dans la montagne, leur apprendre à lire et à écrire », témoigne le jésuite aux cheveux blancs. C’est alors que le gouvernement a décidé d’y envoyer les jeunes, pour mener la campagne d’alphabétisation. « On m’a dit alors de tout organiser. C’était l’époque où l’on construisait deux salles de classe par jour, une école primaire de six degrés tous les trois jours! »

Le gouvernement décrète que tous les enfants doivent au moins terminer la quatrième primaire, et il initie le programme bilingue et biculturel pour les populations indigènes de la Côte Atlantique. Noirs créoles de langue anglaise, indiens miskitos, sumos et ramas ne pouvaient, auparavant, fréquenter que les écoles en langue espagnole, une langue qu’ils ne comprenaient pas. Ce programme, respectueux de leur culture et bilingue jusqu’à la quatrième primaire, était un vrai luxe pour un pays si pauvre, relève Fernando Cardenal.

60’000 volontaires, malgré les menaces de mort de la « contra »

Pour éviter la compétition avec les écoles des quartiers riches et empêcher toute discrimination, le gouvernement impose dans tout le pays le port d’un uniforme unique. « Aucun enfant ne devait jamais plus être humilié à cause de son uniforme, tous égaux! Cela nous paraît peu de chose, mais c’était quelque chose d’immense pour les pauvres. » De plus, rappelle-t-il, il lui fallait au moins 60’000 jeunes alphabétiseurs volontaires, prêts à aller vivre dans la montagne, auprès des paysans, dans des conditions souvent précaires.

De plus, les « contras » – la contre-révolution – avaient menacé de tuer ceux qui allaient enseigner à lire et à écrire dans la montagne « et de leur arracher les yeux avec leurs crayons! ». Une soixantaine de jeunes allaient d’ailleurs mourir durant cette croisade nationale, 9 d’entre eux « exécutés » par les bandes armées de la « contra » soutenues par le président Reagan, d’autres morts d’accidents ou décédés de maladies.

Malgré les difficultés de la tâche et les menaces de la « contra », 60’000 jeunes se déclarèrent prêts à vivre cinq mois dans la montagne, dans les maisons très pauvres des paysans, lance-t-il admiratif. Chaque groupe de 30 jeunes « brigadistes » – une « escuadra » – était accompagné d’un maître d’école, qui les appuyait. « On a fait tout cela sans argent, mais avec un grand coeur, de la solidarité! », poursuit le religieux jésuite. Cette campagne volontariste, qui a notamment bénéficié de l’appui du célèbre pédagogue brésilien Paulo Freire, qui travaillait à l’époque au Conseil OEcuménique des Eglises à Genève, a également été récompensée par l’UNESCO du prix Nadeshda Krupskaya.

Très rapidement, cependant, face à la guerre des années 80, la devise de la campagne d’alphabétisation, qui était de « transformer l’obscurité en clarté », a été remplacée par le slogan « tout pour les fronts de guerre ». Les pauvres ressources du pays allaient s’épuiser et provoquer l’effondrement économique, puis l’arrivée au pouvoir des forces néolibérales. Aujourd’hui, plus de 15 ans après la défaite électorale du sandinisme, les idéaux de solidarité envers les plus pauvres et les plus nécessiteux ont été remplacés par le culte exacerbé de l’individu et jamais auparavant la richesse n’a été plus mal redistribuée.

Les pauvres à Managua qui grappillent dans les décharges d’Acahualinca survolées par les urubus, les vautours noirs, ou qui se regroupent en bandes près des feux de signalisation pour y vendre ce qu’ils peuvent, n’ont jamais été aussi nombreux. La population – 70% de la population nicaraguayenne a moins de 30 ans – a en partie perdu le souvenir des conquêtes de la révolution sandiniste dans le domaine de l’éducation ou de la santé.

Dans les hôpitaux publics en grève depuis novembre dernier, les carences sont telles que les parents des patients doivent apporter le plasma, et jusqu’au fil de suture pour la chirurgie, quand on trouve encore des médecins qui veulent opérer. De la réforme agraire, qui voulait redistribuer la terre aux paysans qui la cultivaient, il n’en reste plus grand’chose: des anciens gros propriétaires – quand ce ne sont pas des sandinistes reconvertis en nouveaux riches – ont pu racheter ces terres, alors que les dépossédés une nouvelle fois s’entassent dans les bidonvilles.

Mais le Père Cardenal, exprimant de la frustration face à ce qu’il est advenu de la Révolution sandiniste – la corruption d’une partie des dirigeants du Front sandiniste (FSLN), incarnée par Daniel Ortega « qui a complètement trahi les idéaux de la Révolution » – veut cependant croire à une issue finale positive. « La véritable espérance se fatigue parfois, mais ne meurt jamais », lance-t-il en reprenant une expression de son ami Paolo Freire. Pour lui, à l’évidence, tout n’a pas été perdu, la jeunesse a encore la capacité de faire l’histoire.

« Quand je me promène dans la rue, quand je vais acheter un médicament à la pharmacie ou du carburant à la station d’essence, conclut-il, je rencontre des gens qui me disent: moi j’ai participé à la Croisade Nationale d’Alphabétisation (**), ma vie a complètement changé depuis lors. Cette expérience, qui date d’un quart de siècle, continue d’exister – même si c’est de manière discrète – dans tous les secteurs de la population. Je sais que la jeunesse va agir, même si je ne sais pas quand ». JB

Encadré

Des pratiques illégales dénoncées par les défenseurs des droits de l’homme

Selon José Antonio Zepeda, secrétaire général de l’Association Nationale des Educateurs du Nicaragua (ANDEN), aux 825’000 élèves qui ont été exclus de l’école l’an dernier, il faut ajouter les 200’000 qui ont quitté les classes durant l’année et les quelque 50’000 enfants qui n’ont pas pu entrer cette année, faute de classes disponibles.

L’Assemblée Nationale a approuvé seulement 600 nouveaux postes d’enseignants pour l’année en cours, alors qu’il en manque près de 30’000, nous déclare au parlement de Managua un député du parti libéral au pouvoir! Le secrétaire général d’ANDEN rappelle encore que près de 3’000 écoles au Nicaragua n’ont ni eau ni électricité.

La Procurature déléguée à la défense des droits de l’homme (PDDH) dénonce également le fait que le Ministère nicaraguayen de l’Education, de la Culture et des Sports (MECD) n’a pas été en mesure de garantir la gratuité des immatriculations dans le secteur de l’éducation publique. Pour la PDDH, les sommes exigées des familles sont illégales, et l’absentéisme scolaire – les inscrits représentent moins de la moitié du chiffre prévu – est dû au manque de ressources des parents. JB

(*) Le Père Fernando Cardenal, sous la pression des évêques nicaraguayens puis du Vatican, fut suspendu de ses fonctions sacerdotales en 1984. Il le fut également de la Compagnie de Jésus pour avoir refusé de renoncer à ses fonctions ministérielles dans le gouvernement sandiniste, à un moment où le Nicaragua était soumis aux attaques incessantes de la « Contra », les groupes terroristes soutenus par les Etats-Unis. Souhaitant être réintégré au sein des jésuites, sa « famille », il confirma ses voeux religieux après un an de noviciat parmi les populations pauvres du Salvador. Il vit au sein de la communauté jésuite de Managua et dirige le mouvement d’éducation populaire Fe e Alegria (Foi et joie).

(**) Depuis le mois de février, un « Train culturel », formé de trois camions remorques présentant de manière didactique et moderne la Croisade Nationale d’Alphabétisation, est parti de Managua. Il va parcourir tous les chefs-lieux départementaux, en passant par Matagalpa, Jinotega, Somoto, Ocotal, Boaco, Juigalpa, puis retour à Managua et poursuite vers León, Chinandega, Masaya, Carazo, Granada et Rivas. Outre le fait de faire mémoire de cet immense engagement d’il y a un quart de siècle, le « Train culturel » veut également rappeler que le Nicaragua est quasiment retourné aux taux d’analphabétisme d’antan.

Des photos du Père Fernando Cardenal et illustrant cet article sont disponibles à l’agence Apic. (apic/be)

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