Paris : L’islam analysé par Mustapha Cherif, ancien ministre à Alger

«Il n’est pas impossible à un musulman de changer de religion»

Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic à Paris

Paris, 7 avril 2006 (Apic) L’Ajir (Association des journalistes de l’information religieuse) a rencontré Mustapha Cherif, récent auteur de «Islam tolérant ou intolérant?»(1) Ancien ministre de l’enseignement supérieur, islamologue spécialiste du dialogue interreligieux, il est professeur d’université à Alger.

Membre d’une confrérie soufie, attaché à l’islam spirituel, cet ancien ambassadeur d’Algérie au Caire s’offusque qu’on puisse soutenir que l’islam est intrinsèquement violent et intolérant. Il affirme même qu’il n’est pas impossible à un musulman de changer de religion.

Ignorance de l’autre – de sa culture et de sa religion -, injustice sociale au niveau planétaire, absence de dialogue. Selon une analyse classique, Mustapha Cherif fait reposer sur ce trépied la montée de la violence et de l’intolérance dans le monde. Et dénonce la «désabrahamisation» du monde, sa déshumanisation, la perte de la morale et des valeurs spirituelles. Spirale infernale de la peur qu’exploitent des «groupuscules politico-mafieux qui instrumentalisent l’islam et en font une ignoble caricature». L’homme, clairement, n’aime pas les islamistes. Ni même les extrêmes de tous bords. Ainsi rejette-t-il d’une même main les théologiens musulmans aujourd’hui encore ultraminoritaires, qui entendent légitimer une approche scientiste, historico-critique du Coran car celui-ci, chair même de la révélation, «ne peut être un objet que l’on dissèque». Et ceux qui s’arc-boutent un peu trop vite sur un passé magnifié pour refuser toute innovation. Alors, où et comment franchir le gué? En guise de réponse, Mustapha Cherif renvoie à la possibilité offerte à tout musulman de faire sa propre interprétation du texte fondateur. Liberté individuelle permise parce que l’islam, à la différence du christianisme, du catholicisme tout particulièrement, n’est pas structuré en une «Eglise» fortement hiérarchisée. De même, si le Coran est intangible, rien n’interdit de faire évoluer la Tradition.

Si l’islam est «sans aucune ambiguïté, vraiment, fondamentalement», tolérant, pourquoi alors interdit-il la possibilité de changer de religion, péché d’apostasie autrefois punie de mort et aujourd’hui encore si fortement réprimée ? L’auteur répond : «Rien dans le Coran ne vient interdire à quelqu’un de croire ce qu’il veut. Des millions de musulmans ne pratiquent pas leur religion et personne ne les condamne.» On insiste: mais peut-on changer de religion? «Absolument», affirme-t-il. Non sans rappeler le verset coranique, vecteur de tolérance et, à ses yeux, fondateur du dialogue interreligieux: «Si Dieu avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté «. Et cet autre: «Seul Dieu connaît la vérité des coeurs». Il admet pourtant que «certains versets, liés à des circonstances historiques, offrent des ambivalences». Et affirme tenir ce discours d’appel à la liberté, la tolérance et le dialogue en tout temps et en tout lieu.

Contrer les évangéliques américains en Algérie

Pourquoi alors la loi contre le prosélytisme, adoptée récemment en Algérie? «Pour répondre à un vide juridique et pour contrer les évangéliques américains, qui en font manifestement trop. Mais nous n’avons aucune plainte à l’encontre de l’Eglise catholique, pauvre et servante, au contraire.» Et de rappeler son propre engagement, de longue durée, dans le dialogue islamo-chrétien, ne serait-ce qu’en tant que co-fondateur du Groupe d’amitié islamo-chrétien (GAIC). Comme tel, comment reçoit-il la mutation de Mgr Fitzgerald comme nonce apostolique en Egypte et la dissolution concomitante du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, désormais intégré dans le Conseil pontifical pour la culture? Mustapha Cherif s’en inquiète. Il fait valoir que les musulmans engagés dans le dialogue islamo-chrétien perdent en la personne de Mgr Fitzgerald un ami cher, attentif à leurs questions. Un ami qui, surtout, n’a jamais remis en question la validité de la révélation Coranique et de l’islam comme authentique religion abrahamique, (la troisième). Ce qui, semble-t-il, ne fait toujours pas consensus au sein de la hiérarchie ecclésiale. De même croit-il sentir une certaine lassitude de celle-ci vis-à-vis du dialogue avec l’islam. Comme si seul le dialogue avec le judaïsme avait toute légitimité. Pourquoi donc abandonnerait-on un frère en route, le mettrait-on à l’écart ?», s’insurge-t-il.

Que pense Mustapha Cherif du Conseil français du culte musulman (Cfcm)? L’ex-ambassadeur d’Algérie au Caire, candidat supputé à la succession de Dalil Boubakeur comme recteur de la Mosquée de Paris, (laquelle est sous influence algérienne), soutient totalement cette instance de représentation des musulmans dans leur diversité et fait valoir qu’elle doit être aidée à se construire, à mettre en musique toutes les sensibilités qui la composent. Pour autant, il demande que son mode de représentativité soit revue.

Quid, enfin, des caricatures de Mahomet parues dans la presse? L’homme renvoie dos-à-dos ceux qui font l’amalgame entre terrorisme et islam et ceux qui ont réagi avec une violence, «irrationnelle, inadmissible.» JCN.

(1) «Islam tolérant ou intolérant ?», Mustapha Cherif, Ed. Odile Jacob, 22 euros.

(apic/jcn/bb)

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