Journet, une grande lumière au moment de la dernière guerre
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg, 28 avril 2006 (Apic) Pour le 80e anniversaire de la revue « Nova et Vetera », la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg (BCU) organise, en collaboration avec la Fondation du Cardinal Journet, une exposition sur le fondateur de cette revue de réflexion chrétienne fondée sur une philosophie de l’être. L’exposition « Charles Journet et Nova & Vetera » est ouverte au public du 29 avril au 17 juin prochain, avant d’être montrée dans d’autres lieux.
Vendredi, le cardinal Georges Marie Cottier, actuel directeur de la revue, a parlé du cardinal Journet (1891-1975) comme d’une des grandes voix de la résistance spirituelle durant la Deuxième Guerre mondiale. A l’occasion de la présentation de l’exposition consacrée au cardinal d’origine genevoise – qui enseigna toute sa vie active la théologie dogmatique au Grand Séminaire de Fribourg -, l’ancien théologien de la Maison pontificale a relevé que « pour un homme de ma génération, quand j’avais vingt ans, Charles Journet a été une grande lumière ». C’était une époque où la Suisse vivait dans la perplexité et l’angoisse face à son avenir.
« C’était avec le théologien protestant bâlois Karl Barth l’une des deux figures de proue de cette époque extrêmement difficile, poursuit-il, et nous attendions avec une impatience justifiée les éditoriaux qu’il publiait dans sa revue ’Nova et Vetera’ ». Mais, poursuit le cardinal Cottier, derrière ces positions, « il y a toute une vie et toute une oeuvre, dont la principale est cette véritable somme intitulée ’L’Eglise du Verbe incarné’ ». Pour le cardinal Cottier, Charles Journet appartient à ce groupe de théologiens sans lesquels le Concile Vatican II n’aurait pas été ce qu’il a été. Ainsi, « Lumen Gentium », le texte conciliaire sur l’Eglise, a bénéficié du travail préalable de grands théologiens. Parmi eux Congar, De Lubac, et Journet!
Un pourfendeur du protestantisme libéral
Le cardinal Cottier a relevé combien modeste était ce théologien de haut niveau: « Il vivait d’une manière très retirée, car il a toujours eu la nostalgie de la chartreuse; il était presque un chartreux dans sa vie au séminaire de Fribourg ». Et de regretter qu’en Suisse romande, il a malheureusement laissé chez beaucoup une image qui lui fait bien du tort, celle d’un jeune prêtre très polémique à l’égard du protestantisme, notamment du protestantisme libéral qu’il rencontrait à Genève.
« C’était son devoir de relever le défi, mais l’aspect polémique n’est pas l’aspect fondamental, car on sentait que c’était un contemplatif pris par les mystères de Dieu et les mystères du Christ ». Mais sans abandonner son langage critique, il est peu à peu devenu plus pacifié et pacifique, a-t-il poursuivi. A la fin de la guerre, qu’il avait vécue comme une « torture terrible, une blessure ressentie d’une manière très personnelle », le cardinal Journet a réuni ses éditoriaux de « Nova et Vetera » sur l’actualité politique dans l’ouvrage « Exigences chrétiennes en politique ». « Cela reste un grand livre non seulement de témoignage, mais également de pensée politique inspirée du christianisme ».
Il faut rendre la vérité aimable
Evoquant le professeur qu’il a connu – Mgr Bernard Genoud fut son élève -, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF) a relevé quelques traits du cardinal Journet. C’était, a-t-il dit, un fin connaisseur de saint Thomas, un homme de culture, un ami des arts – « il aimait la beauté, notamment la musique de Bach et de Palestrina, le chant grégorien », un savant théologien et un véritable mystique. Le cardinal Journet, a-t-il souligné, « voulait nous faire goûter la sagesse, savourer la vérité. C’était une personne qui à la fois savait et savourait ce qu’il savait.! »
Quand Mgr Genoud a commencé à enseigner, le cardinal Journet lui avait rappelé que c’est beau d’enseigner la vérité, mais cela ne suffit pas, encore faut-il la rendre aimable. « C’était exactement Journet: pas seulement savoir, mais aimer la vérité. Parce que pour lui, comme pour nous chrétiens, la vérité, ce n’est pas quelque chose, c’est quelqu’un, le Christ! »
« L’Eglise a besoin de cette parole et de cette pensée »
Pour l’évêque, le cardinal Journet était un véritable maître, un Socrate, une « vérité audio-visuelle, car il y en avait non seulement pour les oreilles dans ce que l’on entendait, mais aussi on voyait cet homme vivre la vérité qu’il enseignait! » Journet chérissait cette formule venant de saint Augustin: « L’Eglise est une princesse en haillons qui chemine entre les persécutions des hommes et les consolations de Dieu ».
Mgr Pierre Mamie, évêque émérite de LGF, a également rappelé sa rencontre avec le pape Paul VI, en 1975, quelques jours après la mort du cardinal Journet. C’est après en avoir parlé avec le pape qu’il a créé la « Fondation du Cardinal Journet ». A cette occasion, le souverain pontife l’avait instamment prié de rééditer les ouvrages du théologien et de publier ce qui n’avait pas été publié, notamment les manuscrits, « car, disait Paul VI, l’Eglise a besoin de cette parole et de cette pensée ».
Charles Journet, ami des artistes et des poètes
Présentant l’exposition de la BCU, l’abbé Jacques Rime (*), qui a bénéficié de l’aide considérable de Renata Latala, a montré diverses facettes du cardinal Journet, l’homme « au service de la vérité », « exprimant le mystère », posant ses « exigences chrétiennes en politique » et développant son « amour de l’Eglise ». Mais aussi cet « ami des artistes et des poètes », car Charles Journet fut en contact avec plusieurs personnes qui ont compté dans les arts et les lettres en Suisse romande et au-delà, comme les artistes du Groupe de St-Luc, Alexandre Cingria ou Fernand Dumas. Prêtre contemplatif et humaniste, Charles Journet intervenait en effet sur les enjeux artistiques contemporains dans « Nova et Vetera ».
« Il défendait la renaissance de l’art sacré et prenait la défense des artistes, comme dans le cas de la fresque de Severini représentant la Sainte Trinité dans l’église de Semsales », précise l’abbé Jacques Rime. Refusant de séparer la théologie et la réflexion politique et sociale, Charles Journet restait attentif aux événements de son époque, et s’opposa aux conceptions tant du libéralisme et du nationalisme outranciers que des totalitarismes de l’époque, le nazisme et le fascisme. Alors que dans de nombreux milieux en Suisse romande, tant au niveau de l’Eglise que de la bonne société, on avait de la sympathie pour la dictature franquiste en Espagne, le cardinal Journet dénonçait tous les totalitarismes, ce qui lui valut alors bien des inimitiés. JB
Encadré
L’abbé Journet, un ami du philosophe Jacques Maritain
« Nova et Vetera », revue de réflexion en matière de théologie, de philosophie et de spiritualité, a été créée en 1926 par l’abbé Charles Journet, professeur de théologie au Grand Séminaire de Fribourg et nommé cardinal par le pape Paul VI en 1965. L’abbé Journet était accompagné au départ de cette entreprise par l’abbé François Charrière, qui deviendra plus tard évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.
« Nova et Vetera » – les choses nouvelles et les choses anciennes – propose à ses lecteurs d’étudier, à la lumière de la théologie de saint Thomas d’Aquin et de la philosophie de l’être, les questions qui, dans les divers domaines de la pensée et de la culture, sollicitent aujourd’hui la réflexion.
Même si le cardinal Journet ne figure malheureusement plus aujourd’hui parmi les théologiens à la mode chez les jeunes générations, son oeuvre est un apport majeur à la pensée catholique du XXe siècle, notamment dans son affrontement avec les totalitarismes fasciste et nazi. Le prêtre genevois, décédé en 1975, était un ami du philosophe Jacques Maritain et de son épouse Raïssa, ainsi que du pape Paul VI. Il a eu une influence certaine sur les travaux du Concile Vatican II. JB
(*) Jacques Rime, prêtre né en 1971, est aumônier à l’Université de Fribourg, où il prépare une thèse de doctorat en histoire de l’Eglise sur le cardinal Charles Journet. (apic/be)
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