«Bolivianisation» ou retour au chaos politique et économique?
Pierre Rottet, de l’Agence Apic
Lima, 30 mai 2006 (Apic) Encore imprégné des éclaboussures laissées par sa désastreuse gestion du Pérou entre 1985 et 1990, l’ex-président Alan Garcia, chef de file de l’Apra, ressurgit pourtant aujourd’hui pour endosser le rôle de «sauveur du pays». Les derniers sondages le donnent gagnant face à son opposant que beaucoup de monde craignent, à commencer par Washington, le nationaliste Ollanta Humala. Cet ex-militaire mis à la retraite, est ouvertement soutenu par les présidents Chavez et Morales.
Un constat: Garcia, 56 ans, et Humala, 43 ans, ne rassurent pas. C’est néanmoins ces deux hommes qui se mesureront dimanche face aux quelque 17 millions de Péruviens, dont 460’000 vivent à l’étranger. Au premier tour, marqué par une abondance de candidats – une vingtaine – Ollanta Huamala (Union por el Peru) a obtenu 30,62% des votes, contre 24,3% au candidat de l’Apra, Alan Garcia, lequel devançait de 60’000 voix seulement (23,8%) Lourdes Flores, leader de l’»Alianza Unidad Nacional» (UN), éjectée du second tour. Et pas en raison de sa condition de femme, mais pour avoir défendu un projet ultra libéral.
«Humala représente effectivement un changement, mais ce serait l’apocalypse», confie le journaliste Cézar Hildebrandt, observateur parmi les plus attentifs de la vie de son pays. Peu avant le premier tour, ce dernier commentait: «Si Lourdes Flores l’emporte, ce sera la continuité et c’est insoutenable. Si l’apocalypse gagne (réd.: Humala), nous assisterons à un spectacle dont nous ne connaissons pas le scénario, et si l’Apra de Garcia passe, c’est une position intermédiaire». Pas davantage acceptable compte tenu de son bilan à la tête de l’Etat. Hildebrandt n’est pas tendre non plus avec le président sortant, Alejandro Toledo: «Son image d’opposant au gouvernement de Fujimori avait créé l’illusion que durant son mandat les choses allaient changer». Pourtant, dans un retournement de veste politique dont la région est coutumière, Toledo a poursuivi le projet politique de son prédécesseur. Il a utilisé les mêmes pratiques de corruption pour se maintenir au pouvoir et y faire accéder ses amis, sa famille.
Alan Garcia: Lorsque qu’il a quitté le gouvernement en 1990, l’inflation au Pérou était de 7’600%. La guérilla du Sentier Lumineux d’Abimaël Guzman et les forces armées avaient mené le pays au chaos. Bref, une crise économique profonde et déstabilisante. Record historique: en 1985, le pain qui valait 0,20 centimes d’intis – monnaie de l’époque – en valait cinq ans plus tard 1’700. Impopulaire et accusé de corruption par le frauduleux Fujimori, Garcia a dû son salut à l’exil, en Argentine d’abord, puis à Paris et enfin en Colombie, pour échapper à la justice de son pays qui lui réclamait des comptes. Garcia s’était déjà présenté lors des élections de 2002, face à Toledo, après près de 9 ans d’exil. Son retour fut possible après que la justice eut déclaré prescrites les poursuites pour corruption dont il était l’objet et levé le mandat d’arrêt qui le visait depuis sa fuite en 1992. «El cavallo loco», ainsi surnommé, s’était fait remarquer en rejetant les règles du Fonds monétaire international (FMI) et en limitant le remboursement de la dette extérieure à 10% des revenus d’exportations du pays. Cette décision avait valu au Pérou d’être mis à l’index par le FMI en août 1986. Fiasco social également: selon des statistiques publiées à l’époque par le PNUD, 41,6% des Péruviens étaient pauvres au début du mandat de Garcia. Ce pourcentage passera à 55% en 1991. Son train-métro, jamais achevé en raison des crédits internationaux coupés, ne verra jamais le jour. Seuls des vestiges de béton subsistent aujourd’hui. «Avec sans doute les biens achetés à l’étranger et quelques comptes en banque», commente-t-on ironiquement à Lima.
Les violations répétées des droits de l’homme sous sa présidence constituent son autre épine. Son gouvernement avait cherché sans succès une solution militaire au terrorisme: une enquête officielle estime à 1’600 le nombre des personnes disparues pendant la présidence de García, alors que massacres de civils se comptent par centaines.
Ollanta Humala: Ancien militaire, tenant d’un nationalisme ethnique, il s’est peu à peu imposé sur la scène politique péruvienne en menant, en octobre 2000, une révolte militaire avortée contre le régime d’Alberto Fujimori. Comme son contradicteur, Humala ne peut se poser en adepte de la défense des droits de l’homme, lui qui a dirigé un escadron anti-terroriste dans les Andes.
Face à la déferlante Humala lors du premier tour, une importante campagne médiatique s’est développée afin de le discréditer. Le candidat fait peur, par son discours nationaliste, mais aussi en raison des appuis du Vénézuelien Chavez et du Bolivien Morales. La présidente chilienne Michelle Bachelet a elle aussi émis ses craintes. Les détracteurs du bonhomme le font passer pour un anti-chilien – ce qu’il réfute – au même titre que le sont ses frères et son père, à la tête du mouvement «ethnocacériste», du nom du maréchal Caceres, qui dirigea les «montoneras», majoritairement composés d’indigènes, pour résister à l’occupation chilienne lors de la guerre du pacifique (1879-1883).
«Nous avons obtenu un important soutien parmi les citoyens. Il y a cinq millions d’électeurs derrière nous. Nous sommes déjà la première force électorale du pays», déclarait à l’issue du premier tour Humala, à qui on reproche également son manque d’expérience politique et sa vision peu claire du pouvoir. «S’il est élu, Garcia ne pourra se donner le luxe d’ignorer cette réalité». Les chiffres suivants pourraient à long terme lui donner raison: au Pérou, 80% des 25 millions d’habitants sont Indiens ou métis. Largement de quoi répéter l’histoire récente des Indios de Bolivie.
Humala prône la convocation d’une Assemblée constituante qui instaurerait une «deuxième République» à l’idéologie «clairement nationaliste». L’idée est de «partager le pouvoir avec les grandes majorités ethniques et les secteurs sociaux historiquement exclus par les gouvernements successifs». Sous jacent: la reconstruction du fameux Tahuantinsuyo, l’empire inca qui unissait les populations indigènes avant la colonisation espagnole selon les principes du chef Inca Atahualpa. PR
Encadré
Mouvements indigénistes: le scénario catastrophe du «Global Trends 2020»
Pendant longtemps les populations noires et indiennes ont été les victimes de l’ordre colonial. Lors des décolonisations, la législation en vigueur sous l’occupant disparaissait mais la «situation coloniale» persistait. Dans l’histoire récente, l’élection de Morales en Bolivie est venue casser ce système par le renversement de la situation politique bolivienne. D’autres pays pourraient emboîter le pas dans un avenir plus ou moins proche, à commencer par le Pérou et l’Equateur.
Le dernier rapport du projet «Global Trends 2020», publié en 2005, parrainé par le National Intelligence Council (NIC), le Conseil national des services de renseignements des Etats-Unis, ne s’y trompe du reste pas, en cherchant à identifier les menaces probables et les défis pour l’hégémonie étasunienne autour de l’année 2020. A n’en pas douter, l’émergence des peuples indigènes et le renforcement de leurs identités en Amérique latine sont perçus comme une menace.
En prenant comme exemple le soulèvement zapatiste, au Mexique, sans oublier, au Guatemala, la montée en puissance de la mouvance maya, et le rôle de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la paix en 1992, les auteurs du document de Washington citent évoque la puissance politique du mouvement indigène en Equateur – la Confédération des nationalités indigènes (CONAIE) qui a déjà fait chuter deux président et qui vient d’obliger l’actuel à renoncer à des accords avec des multinationales américaines. Le rapport cite aussi la lutte des Mapuches dans le sud argentin et au Chili. Selon les auteurs, les revendications indigènes seront les principaux facteurs qui détermineront le futur latino-américain. Ils ne croyaient pas si bien dire, avec l’arrivée au pouvoir de l’Indio Morales et le renforcement du discours du mouvement aymara en Bolivie. «Dans des pays où l’histoire n’est véritablement enseignée qu’à partir de la colonisation, les indigènes récupèrent peu à peu leur mémoire pour mettre leur destin politique en main, disait à l’Apic il y a quelque temps le sociologue colombien Ivan Robayo.
D’après ce rapport, l’émergence de mouvements indigénistes politiquement organisés – c’est également le cas au Brésil et au Venezuela – peut «représenter un risque pour la sécurité régionale». «Si dans les années à venir, les mouvements de revendication indigéniste ne parviennent pas à une insertion dans le système politique ni à des niveaux déterminés d’inclusion sociale, il est probable que beaucoup de mouvements évoluent vers des revendications d’autonomie territoriale, au Mexique, dans les régions andines et certains pays d’Amérique centrale, ce qui menacerait gravement l’intégrité territoriale des Etats».
Pour les auteurs du «Global Trends 2020», «Certaines revendications territoriales pourraient inclure le scénario de révolte armée et de violence politique». Selon eux, une grande partie des territoires historiques des peuples indigènes en Amérique latine sont aujourd’hui divisés par les frontières actuelles, comme le Kollasuyo Aymara (Pérou, Chili et Bolivie) ou le Wallmapu mapuche (Chili et Argentine).
A leurs yeux, la montée indigéniste est incompatible avec l’ordre politique et économique occidental soutenu par les Latino-américains d’origine européenne. Et de s’alarmer de la rupture sociale qui pourrait suivre: révolte armée, féroce répression, violence sociale et balkanisation politique et territoriale. PR
Encadré
Les trois mamelles de l’Empire inca: l’homme, la communauté et Dieu au centre
La référence de Morales et de Humala au passé Inca du Pérou et de la Bolivie pour parvenir à des fins politiques était tout sauf synonyme de gage de succès il y a une vingtaine d’années encore. Tant était grand le mépris à l’égard des populations andines, héritières d’un empire au bénéfice de règles morales que les «conquistadores» s’emploieront bien vite à mettre aux oubliettes. En y ajoutant peu à peu la corruption.
Aux trois mamelles de la vie sociale chez les Incas, «ama sua» «ama lulla» et «ama ccella» (ne pas être voleur, ne pas être menteur, ne pas être paresseux) s’ajoutaient sous l’empire une singulière organisation pour le droit de la terre. La propriété privée à perpétuité n’existait pas. Un enfant mâle recevait à sa naissance l’usufruit d’un topo, soit l’équivalent d’environ 6’000 m2 de terrain cultivable. Une fille n’en recevant que la moitié. A la mort de ces derniers, les terres revenaient à la communauté, à l’»Ayllu», chargée de les redistribuer.
Quant au travail, il reposait sur la solidarité et l’aide mutuelle, notions essentielles chez les Incas, incluant les droits et les devoirs qui reposaient sur trois piliers: l’»ayni», à savoir le devoir d’entraide mutuelle dans le travail, la solidarité dans les labeurs pour trouver les nourritures apportées par la «pachamama»; le «mink’a», soit le travail que tout adulte se devait de fournir pour le bien commun au service de la communauté par la construction de ponts, de chemins, de système d’irrigation, de relais.; le «mita» enfin, c’est-à-dire le travail auquel devaient obligatoirement se soumettre les citoyens incas pour les oeuvres du culte: culture du maïs, de la pomme de terre. en vue de constituer les réserves de l’empire pour les fêtes religieuses, pour les personnes âgées, handicapées, empêchées de travailler. PR
Le vote des Péruviens à Berne
En Suisse, lors du premier tour, le 9 avril, la candidate Lourdes Flores avait aisément devancé les deux autres principaux prétendants. Sur 188 électeurs qui ont déposé leur bulletin dans l’urne à l’ambassade de Berne, pour ne citer que cette ville, Flores avait récolté 79 voix, devant le candidat Humala (63) et l’ex président Garcia (46). PR
Encadré
Prudence et discrétion des évêques
Quelque peu divisée sur certaines questions en lien avec la société, l’Eglise péruvienne n’est pas vraiment intervenue dans le débat, sinon pour appeler les citoyens à se rendre aux urnes et à faire un «choix responsable». Dans un message aux fidèles, Mgr Héctor Miguel Cabrejos Vidarte a exhorté ses compatriotes pour qu’ils oeuvrent en faveur du dialogue et de la justice sociale. «Electeurs et candidats» doivent constituer à l’unisson «un pays de justice sociale et de liberté» pour aboutir à un «vrai développement», tant attendu, a déclaré dans un message l’archevêque de Trujillo, président de la Conférence des évêques. La lutte contre la pauvreté, l’amélioration du système de santé et le développement de l’éducation sont, selon le représentant des évêques péruviens, les points principaux que se devra de développer le futur président. Répondant pour sa part à une déclaration du bras droit de l’ex-président Fujimori, Vladimiro Montesinos, actuellement emprisonné, auteur de pesantes accusations contre le candidat Ollanta Humala, le cardinal Juan Luis Cipriani, archevêque de Lima, a eu cette phrase: «Les déclarations d’un délinquant – Montesinos – qui a fait beaucoup de mal au Pérou – ne doivent pas occuper la scène politique». Comme les évêques boliviens lors de la campagne qui a vu la victoire de Morales, les évêques péruviens se sont montrés plutôt discrets et prudents tout au long de cette campagne.
(apic/pr)
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