Algérie: Claude Rault, évêque d’un diocèse d’une centaine de catholiques

Apic interview

A la rencontre du Christ au coeur du monde musulman

Propos recueillis par Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic, de retour d’Algérie

Laghouat, 13 juillet 2006 (Apic) Etre évêque du plus petit diocèse du monde, avec une centaine de catholiques. La planque? Pas vraiment si le territoire mesure 2 millions de km2, soit presque quatre fois la France. Mgr Claude Rault vit cette situation passionnante et exigeante depuis bientôt deux ans. Dans le Sahara algérien, selon lui, le dialogue interreligieux n’est pas une option mais une réalité quotidienne.

L’évêque français du diocèse atypique de Laghouat-Ghardaïa a décrit à l’Apic sa mission, qui peut se résumer en une phrase: aller à la rencontre du Christ universel présent au coeur de ce monde musulman.

Apic: Père Rault, quelle est la physionomie de votre diocèse?

Mgr Rault: C’est, avec 2 millions de km2, l’un des plus grands diocèses du monde et le plus petit en nombre: à peine une centaine de catholiques vivant au milieu de 3,5 millions de musulmans. Parmi eux, 40 religieuses et 20 prêtres et/ou religieux sont répartis en une dizaine de communautés dans des oasis. J’ai achevé récemment une boucle de 2’400 km dans le Sahara pour rendre visite à ces permanents qui maintiennent vivant le lien avec nos amis algériens. Au cours de ce périple, un médecin musulman a dit à ses amis: «Je vous présente notre évêque». J’ai vu là un signe de reconnaissance de notre intégration, d’une certaine appartenance au peuple algérien. De fait, l’Eglise catholique n’a jamais cessé d’être présente depuis 120 ans en ces lieux. Et nombre de familles algériennes connaissent depuis plusieurs générations des religieux. Une chaîne d’amitié s’est ainsi constituée.

Apic: Quelle est la famille spirituelle la plus représentée?

Mgr Rault: Les héritiers du père Charles de Foucault sont les plus nombreux: Petits frères et Petites soeurs de Jésus. Mais plusieurs congrégations apostoliques sont aussi présentes. Notre vie implique une dimension contemplative qui s’impose ici eu égard à notre isolement et à l’absence de tout divertissement, de tout dérivatif culturel. Sans ce goût de la contemplation et même de la solitude, on ne tient pas à longueur d’année au Sahara.

Apic: Quelles sont vos orientations pastorales?

Mgr Rault: La première, c’est d’établir des passerelles entre notre communauté chrétienne, tellement atypique, et la population locale pour lui apporter une certaine saveur évangélique et être un peu le sel de cette terre. Dit autrement: aller à la rencontre du Christ universel présent au coeur de ce monde musulman. Mais, bien souvent, les valeurs évangéliques sont déjà vécues par les petites gens qui peuplent les oasis sahariennes et que nous ne manquons pas de présenter au Père dans nos célébrations eucharistiques. Il n’y a aucune stratégie dans notre projet. Nous ne cherchons pas à prendre les choses en main – comment le pourrions-nous ? – mais à vivre pleinement notre pauvreté. Être une toute petite Eglise: c’est notre chance. Et, de fait, notre rayonnement est démesuré par rapport au tout petit nombre que nous sommes. Nous sommes accueillis, appréciés et reconnus comme des gens qui font le bien en tant que disciples de Jésus. Même s’il y a, inévitablement, des personnes qui aimeraient nous voir ailleurs, généralement des fondamentalistes musulmans.

Apic: Quelles sont les activités mises en oeuvre?

Mgr Rault: Nous travaillons au service des plus démunis. Les religieuses s’occupent notamment de promouvoir la condition de femmes pauvres en leur apprenant la couture et le tricot. Elles agissent aussi en faveur de jeunes femmes et d’enfants handicapés. Une religieuse rend ainsi visite chaque semaine à 27 familles qui n’ont hélas d’autre recours que de garder leur enfant handicapé à domicile. Quant aux prêtres et religieux, la plupart sont à la retraite. Ce qui ne les empêche pas de rendre de réels services: alphabétisation, cours de rattrapage en français, gestion de bibliothèques. À Ghardaïa, un Père blanc gère un centre de documentation saharienne sur la langue, la culture et l’histoire des oasis. Le but étant d’aider leurs habitants à avoir une conscience plus vive de ce qu’ils vivent, de leur altérité.

Apic: En quoi votre présence est-elle «missionnaire»?

Mgr Rault: Faut-il le préciser, il n’y a aucun prosélytisme dans notre démarche. C’est la «mission de la faiblesse». Nous voulons simplement témoigner que la foi au Christ nous invite à servir les hommes, spécialement les plus démunis, dans le respect de leurs croyances. Nous considérons que dans les moments de rencontre avec nos amis musulmans, nous pouvons être les uns pour les autres les signes du don que Dieu nous a fait. Et Dieu, par le biais de l’islam, a fait un don aux musulmans. Nous sommes une Eglise de la rencontre et de l’accueil. Cela suppose aussi une ouverture à tous les gens de passage, y compris des touristes occidentaux attirés par le grand sud, de plus en plus nombreux. J’ajoute que, comme étrangers ayant une longue tradition de présence sur cette terre, nous pouvons être un instrument de meilleure compréhension entre des communautés qui s’ignorent.

Apic: Concrètement?

Mgr Rault: Ainsi Ghardaïa est la «capitale» de la communauté Mzabite (de rite ibadite). C’est son fief mais nombre de Sunnites, venus du nord de l’Algérie, s’y installent. Les deux communautés ont parfois du mal à coexister. Ponctuellement, et à notre humble niveau, nous sommes entre elles une passerelle.

Apic: Quelle part prenez-vous au dialogue islamo-chrétien?

Mgr Rault: En tant qu’infime minorité immergée dans une nation musulmane, nous sommes nécessairement conduits à connaître la langue et la religion de ce peuple. Notre dialogue est avant tout un dialogue de vie, d’amitié. Il se noue notamment dans les actions d’aide à la population que nous construisons en partenariat avec les Algériens. Des échanges d’ordre plus spirituel peuvent se faire ici et là. Par exemple, j’ai fondé en 1979 avec le Père Christian de Chergé le groupe Ribat es-salam: «Le lien de la paix». Malgré la disparition du prieur de Tibhirne – assassiné avec six de ses frères le 21 mai 1996 -, ce groupe vit toujours. Il compte, côté musulman, une dizaine de personnes dont plusieurs femmes. Lors des rencontres biannuelles, les participants observent un temps de silence puis travaillent sur un thème choisi: «Les noms de Dieu»; «l’Action de grâces»; «La miséricorde», etc. Nous nous situons en chercheurs de Dieu qui ont des chemins différents mais qui font un effort pour mieux connaître – et donc respecter – la tradition de l’autre. Pour nous chrétiens, cela suppose de nous plonger dans le Coran.

Apic: Le dialogue n’est-il pas plus facile avec les membres des confréries soufies?

Mgr Rault: Certes, car celles-ci enseignent généralement un message de tolérance et d’ouverture interreligieuse, à l’encontre de l’islam wahhabite propagé par des courants venus d’ailleurs. L’Islam confrérique (le soufisme) a non seulement droit de cité mais se développe en Algérie. Les autorités ont compris que c’était, face au fondamentalisme, revivifier un islam plus populaire et plus tolérant. Je suis moi-même en relation avec l’actuel responsable de la confrérie Tidjaniya (une des plus importantes au Maghreb et en Afrique noire). C’est un ancien professeur de sciences exactes à l’université de Constantine. Il a deux priorités: enseigner une approche moderne du Coran et ouvrir les fidèles aux acquis de la science moderne. Il est en outre très soucieux de donner aux jeunes les moyens de trouver un travail alors que le chômage les frappe durement (voir encadré).

Apic: Le clergé, peu nombreux, est également âgé. N’est-ce pas préoccupant?

Mgr Rault: Peu nombreux? C’est relatif. L’Eglise d’Algérie est au contraire l’Eglise qui a le plus grand nombre de prêtres (110), de religieux et religieuses (170) par rapport au nombre de chrétiens. Etre nombreux n’est pas l’essentiel pour nous. Ce qui est en jeu, c’est une qualité de présence qui implique de vivre une relation forte avec nos partenaires musulmans. Enfin, notre Eglise est également celle qui s’est le plus renouvelée depuis quelques années. Le diocèse d’Alger a reçu une soixantaine de nouveaux membres depuis 1996. Cela correspond à un renouvellement d’un tiers. Le diocèse de Laghouat-Ghardaïa lui-même se prépare à une relève modeste mais réelle. Des congrégations envisagent de nous rejoindre, dont une communauté de missionnaires italiens à Touggourt. Ce qui tend à prouver que notre vocation – être des témoins de l’Evangile dans un monde musulman – mobilise des jeunes. JCN

Encadré 1:

Bio express

Agé de 66 ans, natif de Poilly en France, Claude Rault est Père blanc depuis 1963. Il a été affecté en Algérie en 1970, devenant tour à tour directeur d’un centre de formation professionnelle, professeur d’anglais mais aussi fabricant de plateaux ciselés en cuivre. Une expérience originale dont il dit qu’elle l’a beaucoup enraciné dans l’Algérie profonde. Après un intermède à Rome, pour étudier l’arabe, il rejoint le Sahara algérien en 1975. Nommé vicaire général du diocèse de Laghouat/Ghardaïa en 1987, il est envoyé au service de la formation des Pères blancs en 1994 à Fribourg, en Suisse, puis au Burkina Faso. Après avoir assumé la charge de Provincial du Maghreb, il est installé comme évêque au Sahara algérien en décembre 2004.

Encadré 2:

L’Algérie en chiffres

33 millions d’habitants dont 60% a moins de 20 ans. Superficie : 2’382’000 kilomètres carrés. Grandes villes: Alger (capitale), Oran, Constantine, Tizi-Ouzou, Annaba. Régime: présidentiel avec un rôle déterminant de l’armée. Président: Abdelaziz Bouteflika. Religion: l’islam sunnite. 99% des Algériens sont musulmans. Taux de chômage : 26%, alors que 20% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. PIB par habitant: 6’100 euros.

Encadré 3:

L’Eglise d’Algérie

Elle compte 7 à 8’000 membres dans un pays grand comme cinq fois la France, avec très peu de chrétiens algériens, une majorité d’étudiants de l’Afrique subsaharienne. Mais aussi des Libanais, des Européens et même des Chinois. Elle veut être au plus près des réalités de ce pays, travailler avec et pour la société algérienne. Parmi ses réalisations: actions pour les handicapés, mobilisation pour la promotion de la condition féminine – avec publication, sous le parrainage du Croissant Rouge, d’une revue destinée aux femmes rurales – gestion de bibliothèques universitaires, stages d’insertion en entreprises pour des ingénieurs, etc.

(apic/jcn/bb)

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