Les Tchadiens ne profitent pas de leur or noir

Tchad: Un missionnaire de passage dénonce les manipulations du gouvernement

Bernard Bovigny, agence Apic

N’Djamena, 14 juillet 2006 (Apic) «Les ressources du pays ne profitent pas au pays. Le pétrole n’est pas américain, il est tchadien», martèle un missionnaire en activité au Tchad de passage en Europe, qui tient à conserver son anonymat. Son constat est sans rémission: en trois ans d’exploitation des puits par un consortium américano-malaisien, la population n’a pas vu la couleur de son or noir.

En avril dernier, la Conférence épiscopale tchadienne appelait au report des élections présidentielles en raison de la situation politique tendue du pays. Un appel relayé par les Etats-Unis et par de nombreuses institutions internationales, mais pas par le «grand frère français», qui voit en Idriss Déby le seul président à même de garantir une certaine «stabilité» dans le pays. Les élections auront finalement lieu. Les bureaux de vote sont «désertés», soutient le missionnaire, mais le gouvernement affichera une participation de plus de 70%. Inutile de préciser que Déby passe haut la main. Commentant la tenue des élections, un observateur politique tchadien prétendait qu’elles opposaient «Déby à Déby».

«Une immense mascarade de plus. C’est une dictature démocratiquement élue», assène le religieux. Qui rappelle qu’en 1996 déjà, les élections ont été faussées. «Déby n’était que 4e au premier tour, il devait donc être éliminé de la course. Mais les résultats, faussés, n’apparaîtront qu’un mois plus tard, pour annoncer qu’il passait en tête».

Les élections ont eu lieu en mai 2006 sur fond de graves tensions politiques. Elles ont été précédées, le 13 avril, d’une tentative de coup d’état, qui aurait pu aboutir sans l’immixtion du «grand frère». «Sans la France, Déby n’aurait pas été élu. Elle a bloqué la rébellion en intervenant avec les armes. Il y a eu 500 morts à N’Djamena», soutient le missionnaire. Ce dernier dénonce sans ménagement le contrat passé entre le gouvernement Déby et les compagnies pétrolières, avec la complicité de la Banque mondiale.

Enrichir les compagnies et le régime corrompu de Déby

Le religieux n’est pas le seul à mettre très sérieusement en doute l’intégrité du gouvernement et des compagnies pétrolières au Tchad. Dans son numéro du 4 au 10 juillet, l’hebdomadaire tchadien «Notre Temps» prétend que «le deal international sur l’exploitation du brut a servi à enrichir un consortium américano-malaisien et le régime corrompu de Déby, plutôt qu’à réduire la misère noire des Tchadiens».

Explications: d’octobre 2003 à décembre 2005, le pétrole tchadien a occasionné une recette totale de 4,26 milliards de dollars, selon un rapport de l’hebdomadaire «Jeune Afrique l’Intelligent». L’investissement de base s’est monté à 3,7 milliards (1,5 milliard pour la mise en exploitation des oléoducs et 2,2 milliards pour la construction de l’oléoduc de Doba-Kribi). Au départ du projet, la Banque Mondiale, afin d’inciter les investisseurs méfiants, était intervenue avec des garanties financières et obtenu des compagnies le versement d’une redevance de 12,5% en faveur de l’Etat tchadien. Elle a obtenu du gouvernement que ce montant serait dépensé à hauteur de 72% pour des infrastructures prioritaires (santé, éducation), 4,5% aux régions pétrolifères, 10% bloqués pour les générations futures et 13,5% pour le trésor tchadien.

Voilà pour la vitrine. Mais dans la pratique, les compagnies pétrolières restent finalement les principales bénéficiaires de ce projet, mis en place par une agence internationale au service de la lutte conte la pauvreté. D’une part, le taux de redevance de 12,5% est «bien trop bas», estime le missionnaire. Le pétrole était présenté par les entreprises comme étant de mauvaise qualité, soi-disant trop acide. «Mais pas partout. Dans le nord, il est d’excellente qualité», assure le religieux.

Aujourd’hui, les recettes totales du Tchad sous forme de redevance atteignent 399 millions de dollars, dont 307 millions ont été réellement transférés, selon «Notre Temps». Le fonds des générations futures a été alimenté d’un montant de 36,2 millions de dollars, récupérés en réalité par le gouvernement, en janvier dernier, qui a modifié sans consulter la Banque mondiale la loi 001 sur les revenus pétroliers. Le compte des secteurs prioritaires a quant à lui été alimenté de quelque 245,6 millions de dollars. Mais la commission nommée pour superviser la mise en place des infrastructures financées par ce fonds n’a jamais vraiment pu exercer un contrôle sur leur utilisation.

Des installations aux coûts douteux

Selon le missionnaire européen en activité au Tchad, ces montants n’ont pas été utilisés à bon escient ou font l’objet de manipulations financières. «Une clinique a été bâtie à Komé, pour un coût affiché de 250’000 dollars. Mais elle vaut beaucoup moins en réalité. Des salle de lectures ont été construites, mais non équipées de livres. Elles n’ont que des revues en anglais. Des écoles ont été également mises en place, mais avec deux salles de classe pour 3 à 400 élèves. Le fonds a également servi à construire des maisons pour les chefs des villages», dénonce-t-il. Selon lui, le coût de ces constructions n’atteint nettement pas le montant affiché par le gouvernement.

«Le problème au Tchad, c’est que chacun agit selon ses propres intérêts», dénonce le religieux. «Il en résulte que les coûts sont régulièrement surestimés et cela profite aux dirigeants. Le président Déby a signé le contrat avec les compagnies pétrolières, c’est lui le responsable de cette situation. Les ressources du pays ne profitent pas au pays. Le pétrole n’est pas américain, il est tchadien. Il y a de quoi revoir le contrat. Un signe? La situation de la population locale s’est empirée depuis 5 ans, alors que nous avons du pétrole».

«L’Etat le plus corrompu du monde»

«L’Etat le plus corrompu du monde peut-il bien gérer ses propres ressources?», lance sans ambages «Notre Temps», dans son article consacré à l’or noir. Selon l’hebdomadaire, la hausse du prix du pétrole a fini d’ôter sa crédibilité au dispositif de lutte contre la pauvreté mis en place par la Banque mondiale. Le prix du baril atteint actuellement 76 dollars, contre 15 au moment de l’évaluation du projet. Il en est résulté que l’exploitation des puits a été bénéficiaire plus tôt que prévu. De quoi se frotter les mains, également pour l’Etat tchadien, qui peut ainsi réaliser des recettes fiscales sur les bénéfices. Avec un taux d’imposition entre 50 et 60 % selon les puits, et une production de 160’000 barils par jour, le gain escompté se monte chaque année à 600 millions de dollars.

Pas si vite. Le consortium est parvenu pour l’instant à réduire ce montant soit en augmentant les coûts des opérations, soit en déduisant des impôts un maximum d’investissements, dénonce «Notre Temps». Le Tchad ne devrait recevoir que 60 millions de dollars sur les impôts 2005, en plus de 64 millions d’impôts sur les sociétés. Dès 2007, ces montants devraient se calculer en centaines de millions de dollars. Une bonne nouvelle? Pas sûr, selon l’hebdomadaire tchadien. «Pariant sur un impôt presque nul, le projet de lutte contre la pauvreté n’a fixé aucune condition sur la façon dont l’Etat tchadien allait dépenser cet argent. Une liberté qui, compte tenu de la nature prédatrice du pouvoir et des pressions militaires qu’il subit actuellement, a de bonnes chances de finir en achat massif d’armement». Une partie des fonds des générations futures a d’ailleurs déjà été utilisé pour l’achat d’armes. Le président Déby, avec l’assentiment de l’assemblée nationale, ayant ajouté dans la loi 001, devenue 002, «la sécurité» parmi les secteurs prioritaires. (apic/bb)

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