Fribourg: Plaidoyer à l’Université pour le respect des droits de la femme et de l’enfant en Irak
Jacques Berset, Apic
Fribourg, 10 novembre 2006 (Apic) Malgré le chaos quotidien, l’absence d’eau potable et d’électricité, les enlèvements, la mort omniprésente dans les rues de Bagdad, «il faut résister, maintenir la flamme». Le peintre irakien Qais Al-Sindy, en présentant ses toiles, a lancé vendredi un message d’espoir à l’Université de Fribourg.
«Nous devons continuer à lutter pour la paix, car la lumière est certainement au bout du tunnel», lance le peintre originaire de Dohouk, au nord de l’Irak. Pour le moment, face à une réalité déprimante, ce chrétien chaldéen qui vit en exil à Amman en attend certainement plus de Dieu que des hommes.
L’association humanitaire «Basmat al-Qarib» (Le sourire du prochain), qui a organisé le 10 novembre le colloque sur l’Irak, «L’espoir d’un peuple», voulait transmettre un peu d’espérance. En collaboration avec l’association internationale d’étudiants AIESEC (section Fribourg) et l’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme (IIEDH), elle a cherché à montrer une autre réalité que celle reflétée par les médias: attentats, enlèvements, 3’500 morts au mois de juillet, 6’600 au mois d’août.
La réalité, ce sont aussi ces nombreuses ONG irakiennes et internationale qui luttent sur place pour les droits des femmes et des enfants, relève Soeur Lusia Shammas, présidente de «Basmat al-Qarib». Cette étudiante chaldéenne, qui prépare un doctorat en théologie à l’Université de Fribourg, aimerait que l’on sorte de la fatalité ambiante, même si la dure réalité est bien là.
Le Père Jean-Marie Benjamin, qui a fait de la lutte en faveur du peuple irakien son nouveau sacerdoce depuis qu’il a vu les conséquences de l’embargo sur les populations civiles et les ravages des armes à uranium appauvri, était également présent. Ce prêtre français âgé de 59 ans, basé en Italie, s’est rendu à de nombreuses reprises sur place, pendant l’embargo et après l’invasion américaine.
Admirateur de Padre Pio, ce prêtre originaire de Salon-de-Provence, musicien, compositeur, ancien chef d’orchestre symphonique à Paris et à la télévision italienne RAI, s’est rendu célèbre en risquant sa vie à bord d’un petit avion, en violation de la zone d’interdiction de vol imposée à l’époque sur l’Irak par les Etats-Unis. Le religieux relève que seul le 15 à 20% de la réalité irakienne sur le terrain est retransmis par les médias. Depuis l’invasion américaine, près d’une centaine de milliers de chrétiens ont fui le pays, mais aussi plusieurs millions de musulmans, dispersés dans les pays alentour.
La guerre a ruiné les relations entre les gens
Le peintre Qais Al-Sindy – qui expose notamment le portrait de Mamdooh, l’un de ses meilleurs amis, déchiqueté par une voiture piégée dans le quartier de Karrada, à Bagdad, en juillet 2005 – rappelle au public que sa terre, la Mésopotamie, fut le berceau de notre civilisation. «C’est un pays d’ancienne culture et de haute civilisation. Mais la guerre a causé beaucoup de destruction, et elle a surtout ruiné les relations entre les gens; nombre d’entre eux abandonnent leur maison et cherchent le salut dans l’exil. Beaucoup de chrétiens ont quitté précipitamment le pays après la vague d’attentats contre les églises».
Qais Al-Sindy, qui peint et enseigne la peinture à Amman, affirme qu’il n’y a plus de vie humaine normale à Bagdad: «Il manque les nécessités de base les plus fondamentales: l’électricité, l’eau, la sécurité personnelle, plus personne ne sort dans la rue à la nuit tombée, de crainte des bombes et des ’check points’ de l’armée ou de diverses milices. On peut être abattu parce que l’on est sunnite, ou chiite, ou chrétien. Je prie pour que l’on évite la guerre civile!» Il a laissé le fruit de son exposition à l’association «Basmat Al-Qarib» pour financer ses projets en faveur des enfants de Bagdad. JB
Encadré
La situation de la femme n’a fait que se dégrader depuis les années 80
Dans les années 1930 à 1980, la situation de la femme irakienne était la meilleure de tous les pays arabes de la région, note Soeur Lusia. «L’Irak fut le premier pays du Moyen-Orient à compter, dès 1938, une femme juge, en 1954 -1955, une femme diplomate et ambassadrice, et en 1959, une femme ministre». Le code de la famille de 1959 garantissait les droits de la famille, ces derniers relevant de tribunaux civils, contrairement aux pays voisins. «Cette loi reste jusqu’à aujourd’hui la plus avancée dans tous les pays arabes».
Mais à partir de 1980, la guerre contre l’Iran a provoqué une dégradation des droits des femmes, affirme la religieuse irakienne. Certes, pendant la guerre avec l’Iran, extrêmement meurtrière, les femmes irakiennes représentaient plus de 70% des fonctionnaires. «Mais dès la fin de la guerre, les femmes ont été renvoyées chez elles!» Après la 1ère Guerre du Golfe, en 1990, dans un pays ruiné, la situation des femmes s’est encore dégradée, et 12 ans d’embargo contre le pays ont causé de tels dommages et une telle pauvreté, que les fondamentalistes islamiques ont repris des forces et les idées hostiles aux femmes se sont renforcées. Après l’invasion du pays par les Américains, en 2003, les femmes ont relevé la tête: il y avait plus de 150 organisations féminines en Irak, pendant un bref laps de temps. Elles se battaient pour une société laïque et égalitaire. «Les Irakiens avaient attendu longtemps pour pouvoir enfin vivre le rêve que les Américains leur avaient fait miroiter, mais ce fut sans lendemain, il s’est transformé en véritable cauchemar», déplore Soeur Lusia.
Aujourd’hui, la violence à l’encontre des femmes a brutalement augmenté, avec une recrudescence des «crimes d’honneur» et de la violence domestique. «Beaucoup de femmes et de jeunes filles vivent dans la peur permanente d’être battues, enlevées, violées ou tuées. Etudiantes et enseignantes à l’Université reçoivent des menaces de mort lorsqu’elles ne sont pas voilées». L’Organisation pour la liberté des femmes en Irak estime que plus de 2’000 femmes ont disparu depuis 2003. Il existe un marché des femmes enlevées, vendues aux pays voisins. Les tarifs fixés sont 200 dollars pour une vierge, 100 dollars pour une non-vierge. Soeur Lusia estime qu’il faut une forte pression internationale afin que les femmes irakiennes soient protégées face au fondamentalisme qui les vise. (apic/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse