Genève: Colloque de l’Action de Carême et de l’Institut d’Etudes du Développement (IUED)
Genève, 22 novembre 2006 (Apic) Engagée dans l’aide au développement, l’Action de Carême, associée à l’Institut universitaire d’Etudes du développement (IUED) et à des organisations de la diaspora africaine, organise un colloque international sur l’esclavage et la colonisation. Il réunira de nombreux spécialistes et intellectuels de haut niveau au Palais des Nations à Genève, les 23 et 24 novembre prochains.
Ce grand colloque international, intitulé « Mémoire et droits humains – Genève: Colloque de l’Action de Carême et de l’Institut d’Etudes du Développement (IUED) », réunira spécialistes et intellectuels du monde entier. Il abordera la question de la mémoire des peuples d’Afrique et des Amériques, en analysant les tragédies de l’esclavage et de la colonisation, et leurs conséquences tant pour les droits humains des populations héritières de cette histoire que pour les relations entre le Nord et le Sud.
Ces derniers temps, résonnent jusqu’en Suisse des cris d’indignation en provenance d’une France qui revisite son passé colonial: « concurrence victimaire », « excès de repentance », « danger d’hypermnésie »! En 2005, un tribunal parisien a du reste estimé que chacun était libre de s’interroger « sur la pertinence à qualifier de crime un fait historique quand il n’y a plus personne à juger » à l’occasion d’une remise en cause de la qualification de l’esclavage comme crime contre l’humanité. En Suisse, un universitaire a jeté le pavé dans la mare en éclairant sur l’implication de la Suisse dans la traite négrière et l’esclavage.
La traite négrière et l’esclavage, un crime contre l’humanité
Car, même si 162 pays, dont la Suisse, ont signé en 2001 la Déclaration de Durban reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme un crime contre l’humanité, « ils n’ont fait qu’introduire les peuples d’ascendance africaine dans l’antichambre de l’humanité », estiment les organisateurs du colloque.
En effet, force est de constater qu’il reste encore un long chemin pour que soit pleinement reconnu ce crime qui, comme l’a souligné la Déclaration de l’ONU, « a contribué de manière importante au sous-développement des pays en développement et, en particulier, de l’Afrique ».
Revisiter l’histoire pour mieux construire un avenir commun
Ancienne candidate à la présidence française et députée de Guyane, Christiane Taubira est la femme qui a donné son nom à la loi française du 10 mai 2001 reconnaissant comme crimes contre l’humanité la traite et l’esclavage. Elle soulignera au Colloque la nécessité impérative de la promulgation d’une loi dans la construction de la mémoire.
Bouda Etemad, professeur à l’Université de Genève, attirera l’attention sur le rôle du « petit Etat sans colonie » qu’était la Suisse pendant l’esclavage. Un petit Etat qui a néanmoins participé à au moins une centaine d’expéditions négrières avec des navires aux noms si emblématiques comme « La ville de Lausanne », « Le pays de Vaud ».
L’historienne haïtienne Suzy Castor revisitera l’histoire de la « dette » d’Haïti envers la France, l’indemnité exigée par la patrie des Droits de l’homme pour dédommager les colons français chassés de la colonie de Saint-Domingue lors de la proclamation de l’indépendance d’Haïti en 1804. Elle montrera les conséquences de cette rançon acquittée jusque dans les années quarante et comment ce passé est toujours présent.
L’histoire revisitée, c’est aussi la démythification de Napoléon opérée par le philosophe antillais Claude Ribbe qui révèlera la part d’ombre de cette figure de proue de l’histoire de France qui n’a pas hésité à rétablir l’esclavage alors que Saint-Domingue avait vaincu ses bourreaux et proclamé en Haïti la première République noire du monde.
Rosa Amelia Plumelle Uribe, auteure afro-colombienne de la « Férocité Blanche », parue chez Albin Michel en 2001, fait surgir de l’oubli les violences qui ont accompagné la traite des Noirs et la conquête de l’Amérique et montre les enjeux du travail de mémoire pour les populations des Amériques.
Initier une nouvelle dynamique identitaire
Cette amnésie qui caractérise l’histoire de ces crimes lorsqu’elle est écrite par l’Occident a « largement contribué à conforter le piédestal que l’Occident s’est érigé », soulignent les organisateurs du colloque. La Tunisienne Sophie Bessis décrira les mécanismes de construction de l’identité occidentale qui est indissociable d’une « culture de la suprématie ».
Cette suprématie est principalement économique. A l’heure où certaines voix – comme celle du conseiller fédéral Christoph Blocher – remettent en question l’aide à l’Afrique, le professeur Gilbert Rist viendra montrer comment les pratiques du développement traduisent le processus de marchandisation du monde.
Exemples à l’appui, Eric Savarèse, professeur à Perpignan, montrera comment des hommes, des femmes et des enfants sont totalement absents des manuels d’histoire: pas de colonisés, pas de souffrance, pas de mémoire commune et encore moins de responsabilité. Rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme, le Sénégalais Doudou Diène apportera des éclairages nouveaux sur la résistance culturelle à l’esclavage et les conséquences qui en ont résulté.
Les dénis d’humanité et assassinats de la mémoire selon l’expression du philosophe engagé Bassidiki Coulibaly ont de graves conséquences. Ils figent les relations, les positions réciproques de l’Afrique Noire, des Caraïbes avec l’Occident et inscrivent leurs relations dans un éternel rapport dominant-dominé .
Ces contributions et plusieurs autres qui seront apportées à ce colloque montrent que l’idéologie qui a justifié une interprétation des droits humains à géométrie variable n’a jamais été déconstruite. « De manière visible ou souterraine, elle habite notre inconscient collectif, au Nord et au Sud. Si l’on souhaite que les populations noires se réapproprient leur destin, luttent contre cette identité économiquement, politiquement, culturellement et socialement inscrite dans l’infériorisation, toutes les parties concernées, y compris les milieux du développement, ne pourront faire l’impasse sur cette question ». JB
Ce Colloque a été mis sur pied par Action de Carême grâce au soutien du Département de l’Instruction publique du Canton de Genève et en partenariat avec les organisations suivantes: IUED (Institut universitaire d’études du développement, Genève), AIDE Fédération (Fédération des agences internationales pour le développement, Paris), FOKAL (Fondasyon Konesans Ak Libété, Haïti), CRENEL (Centre de recherches normes, échanges et langages, Paris), CRAN (Carrefour de réflexion et d’action contre le racisme anti-Noir, Suisse), Regards Africains (revue internationale, Genève).
Dans le cadre de ce Colloque, une exposition de peinture haïtienne « Mémoires vives » est organisée du 22 novembre au 1er décembre dans la Salle des Pas Perdus, au Palais des Nations, avec le soutien de la Mission Permanente d’Haïti auprès de l’ONU. (apic/be)
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