Zürich: Regard du professeur de communication et sociologue Kurt Imhof sur la xénophobie

Apic Interview

Le refus de mieux connaître l’étranger augmente les préjugés

Interview: Georges Scherrer / Traduction: Bernard Bovigny

Zürich, 24 novembre 20076 (Apic) Personne ne réagit en découvrant un temple bouddhiste bien visible près d’Olten. Mais un projet de minaret dans cette même région déchaîne les passions. Une des raisons, selon le sociologue Kurt Imhof, réside dans le refus d’une partie de la population de parfaire ses connaissances sur ce qui lui est étranger et de combattre ses propres préjugés.

Les différences religieuses viennent maintenant s’ajouter dans les débats aux affrontements politiques, souligne Kurt Imhof, âgé de 50 ans, titulaire de la chaire des sciences de la communication et de sociologie, et directeur de l’Institut de sociologie à l’Université de Zürich.

Apic: Le durcissement des lois sur l’asile et sur les étrangers a été accepté par une large majorité en septembre. Les constructions de minarets rencontrent de fortes oppositions, une pétition munie de plus de 6’000 signatures vient même d’être déposée au niveau cantonal par l’UDC et les jeunes UDC bernois. Y a-t-il un rapport entre ces deux éléments?

Kurt Imhof: Depuis les années 60, le thème de la peur des étrangers a pris une grande importance en Suisse. En ce temps-là, il concernait les Italiens. Aujourd’hui, ce sont les musulmans qui suscitent la crainte. Une nation érigée par sa propre volonté comme la Suisse possède une identité fragile. Des partis politiques, comme autrefois des partis d’opposition de type conservateur de droite et aujourd’hui l’UDC en tant que parti se situant à l’intérieur du pouvoir politique, ont exploité à fond ce thème, avec succès.

Apic: L’appartenance religieuse du migrant influence-t-elle la réaction de xénophobie?

Imhof: Oui, bien sûr. Elle joue même un rôle croissant. Depuis 1991 et la chute du mur de Berlin, et encore davantage depuis les attentats de 2001 aux Etats-Unis, la présence des musulmans en Europe est devenue un thème politique. L’islam prend toujours davantage le rôle attribué aux communistes durant la guerre froide. Aujourd’hui nous assistons à une nouvelle division du monde, dans laquelle la religion joue un rôle central. C’est pourquoi la différence religieuse des étrangers a gagné en importance.

Apic: Les saisonniers des années 60 venaient de pays catholiques comme l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Aujourd’hui les immigrants sont en majorité des musulmans. Cela éveille-t-il des anciennes terreurs en Europe, illustrées par des formules comme «Les Turcs marchent sur Vienne!» ou le souvenir de la présence musulmane en Espagne au Moyen-Age?

Imhof: Tout ce qui nous est étranger peut être ressenti comme une menace. Cela est démontré par les discussions sur les saisonniers dans les années 60. Nous avons assisté à d’énormes affrontements sur «l’envahissement des étrangers» et l’identité nationale. Avec l’appartenance religieuse apparaît un nouvel élément.

Par ailleurs, l’antique image de l’identité européenne revient sur le tapis. Cela est lié au fait que l’on ne reconnaît pas que le monde musulman ait traversé sa période des Lumières. C’est pourquoi il est jugé archaïque.

Apic: «On ne reconnaît pas». Vous êtes en train de dire le monde musulman a vécu sa période des Lumières?

Imhof: Oui. Il s’est exprimé par un transfert du nationalisme – l’Etat national est une conquête majeure des Lumières- de l’occident dans le monde musulman. Et également par le transfert d’une pensée éclairée qui a engendré un islam libéral.

Apic: Sous la notion d’intégration, beaucoup comprennent l’effacement des différences apparentes entre immigrants et Suisses. Des éléments caractéristiques du monde musulman, comme la barbe, le foulard, l’habillement, les minarets ne doivent si possible pas apparaître dans notre société. La vue de ces éléments qui constituent l’identité islamique éveille-t-elle des craintes?

Imhof: Quand ce qui nous est étranger devient visible, cela est interprété comme une menace. Lorsque des musulmans portent des symboles de leur religion, cela se remarque dans la rue. Ils sont alors davantage considérés comme des étrangers et cela augmente l’expression de rejet de la société.

Les discussions qui sont apparues il y a quarante ans en lien avec les Italiens étaient d’une incroyable dureté. C’était au temps de la guerre froide. L’immigration des Italiens était perçue comme une menace communiste. Notre nation semblait alors mise en danger. Cette intensité dans le rejet n’est pas encore atteinte dans le cas des musulmans, mais elle est en augmentation.

Apic: Dans le train entre Olten et Aarau, on aperçoit à mi-chemin un grand temple bouddhiste. Comment expliquez-vous qu’il ne dérange personne?

Imhof: Le bouddhisme est apparu, surtout vers les années 70 dans les pays occidentaux, comme une religion de paix, d’équilibre, de mystique, de quiétude. La religiosité bouddhiste a plu à beaucoup de personnes, et a même été utilisée comme thérapie. L’approche de l’islam est toute différente.

Apic: Beaucoup de demi-vérités ont été diffusées en lien avec l’islam. Des citations ou autres affirmations douteuses ont allégrement circulé .

Imhof: Cela est une composante de la mise à l’écart. Les préjugés se basent sur l’ignorance. Nous avons beaucoup de connaissances sur la diversité qui compose la Suisse, mais très peu sur ceux qui se disent musulmans. Le savoir est indispensable pour briser la structure qui compose les préjugés. Mais nous avons affaire aujourd’hui à un refus de la connaissance. On ne veut pas savoir.

Apic: Que faire face à un tel refus?

Imhof: Les composantes du sentiment de menace doivent être éloignées. La diversité sociale et le gain que peuvent tirer les Suisses de la migration – et la façon dont ils l’ont tiré comme le montre l’histoire – doivent être mis en évidence. Lorsque ce qui nous est étranger n’apparaît pas en premier comme une menace, cela débouche sur un gain de la connaissance. Mais nous devons aujourd’hui affronter des forces politiques importantes qui veulent exactement le contraire: elles érigent des barrières de la connaissance.

Apic: Après les guerres du Sonderbund liées à la religion, l’Etat a limité les droits des Eglises. Elle a par exemple pris possession des bâtiments religieux. Or, des musulmans et des juifs veulent aujourd’hui obtenir certains droits particuliers dans les cimetières. Ce traitement inégal ne provoque-t-il pas des résistances?

Imhof: En Suisse, les minorités apprécient de bénéficier de mesures de protection particulières, y compris les minorités linguistiques. Cela fait partie de notre système de concordance et touche également le domaine religieux. Par exemple, même le Kulturkampf n’a pas réussi à unifier le domaine de la formation en Suisse, car en égard aux régions catholiques on a laissé la suprématie sur le domaine scolaire aux cantons.

La question est la suivante: Jusqu’où peuvent aller ces droits particuliers? L’exemple de la suprématie dans le domaine scolaire montre que l’on a pris une décision en faveur des catholiques. Aujourd’hui, on cherche à interdire les symboles religieux dans les bâtiments publics. La Suisse est un modèle de décentralisation en politique. C’est pourquoi ces questions doivent être résolue non pas par l’Etat, mais par les autorités scolaires concernées.

Apic: Un groupement récolte des signatures dans tout le pays contre la construction de minarets en Suisse. Y voyez-vous une menace basée sur des considérations religieuses, qui forcera l’Etat, au nom du principe d’égalité de traitement, à interdire aussi bien les minarets et les muezzins que les sonneries de cloches, et établir une séparation nette entre Etat et religion?

Imhof: Je ne pense pas que cela ira si loin. Jusqu’à maintenant le peuple a toujours rejeté une séparation conséquente des Eglises et de l’Etat. Il a reconnu que les Eglises nationales prenaient en charge des tâches qui vont bien au-delà du domaine purement pastoral, et constituent un élément culturel qui fait partie de la Suisse. On n’est pas prêts à renoncer à la prédominance culturelle des Eglises suisses.

Mais dans le domaine public non-religieux, le combat va devenir encore plus aigu. En particulier dans la formation et l’éducation, mais aussi dans la santé, on verra quel rôle joueront encore les symboles religieux. Le domaine religieux sera toujours plus limité dans l’espace public.

Apic: Et qu’en est-il des constructions de mosquées?

Imhof: L’érection des lieux de culte est soumise au droit des constructions. Ce n’est que dans le cadre de ces dispositions que les églises peuvent être construites. Il n’y a donc aucune raison de prétendre que l’on prétérite une religion par rapport aux autres.

Avis aux rédactions: une photo de Kurt Imhof peur être commandée à l’agence Kipa: kipa@kipa-apic.ch

(apic/gs/bb)

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