L’Afrique souffre-t-elle de trop d’aide?
Berne, 26 novembre 2006 (Apic) Quelque 300 personnes – dont des spécialistes du développement, des responsables politiques suisses et des hôtes africains – ont pris part vendredi 24 novembre au Kursaal de Berne au colloque intitulé «L’Afrique souffre-t-elle de trop d’aide?». A cette occasion, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey a encouragé Alliance Sud et l’a invitée à continuer à oeuvrer comme avocat des populations les plus pauvres de la planète.
La cheffe du Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) a salué le fait que ce regroupement de six grandes organisations de développement (*), qui fête ses 35 ans d’existence, contribue au débat sur la politique suisse dans ce domaine. Sans faire directement allusion aux flèches lancées par son collègue, le conseiller fédéral Christoph Blocher (UDC), qui a critiqué à plusieurs reprises l’aide publique au développement (APD) apportée à l’Afrique, Mme Calmy-Rey a souligné qu’elle était plus nécessaire que jamais.
Une aide soumise à une vive critique
La conseillère fédérale socialiste a toutefois reconnu que cette aide n’avait jamais été autant sous les feux de la critique. Paraphrasant un proverbe africain, elle a cependant rappelé, en faisant allusion à l’impatience de certains quant aux résultats de l’APD, que l’on ne devait pas oublier que «l’herbe ne pousse pas plus vite si on la tire».
Malgré les difficultés de ce continent, a-t-elle souligné, la production agricole de l’Afrique a doublé ces 30 dernières années, davantage d’enfants vont à l’école, plus de familles ont accès à l’eau. Les Africains élaborent leurs propres solutions pour améliorer leurs chances au plan politique, social et économique dans ce monde de plus en plus globalisé, a-t-elle lancé, pour démentir l’»afropessimisme» souvent invoqué pour abandonner le continent noir au bord de la route.
Si la lutte contre la pauvreté et la voie vers une meilleure «gouvernance» représentent encore un long chemin, dit-elle, les partenaires internationaux devraient prendre au sérieux les réformes en cours et les soutenir. Et ne pas oublier que le colonialisme n’a pas pris fin avec l’indépendance des pays africains. «Le lourd héritage colonial et une élite avide ont rapidement restauré l’ordre des privilèges», a-t-elle souligné. Et de relever que la situation ne s’est pas améliorée durant la guerre froide et les guerres par procuration qui lui ont succédé.
La responsabilité de la Suisse
Aujourd’hui, avec 29 millions de personnes infectées par le virus du sida, l’Afrique voit toute une jeunesse frappée par la mort de ses parents, et le continent devra prendre en charge 40 millions d’orphelins à la fin de la décennie. La Suisse, qui gagne un franc sur deux à l’étranger et administre le tiers de la fortune mondiale, doit, dans une monde globalisé et fortement mis en réseau, disposer d’une politique de développement forte, a-t-elle lancé, avant de briser une lance en faveur du «milliard de cohésion». Cette contribution suisse aux 10 nouveaux membres de l’Union européenne sera soumise au peuple ce 26 novembre.
Auparavant, le directeur de Caritas Suisse, Jürg Krummenacher, qui préside cette année Alliance Sud, avait déploré qu’il était de bon ton, à notre époque, de critiquer et de remettre en question l’aide publique au développement. Il a rappelé que l’APD était née dans les années 1920 dans le cadre de la Société des Nations (SDN). En 1950, 5 ans après la fondation de l’ONU, c’est le président américain Truman qui allait lancer son «Point-Four Programm» pour l’aide technique aux pays en voie de développement, en arguant de motifs humanitaires. «Mais il s’agissait surtout de faire barrage à la montée du communisme dans ces pays en plein processus de décolonisation et de les intégrer dans le monde capitaliste». La Suisse allait rapidement participer à ce programme, avec les mêmes arguments
C’est avec un crédit cadre de 60 millions de francs que furent lancées en 1961 les bases de la coopération suisse au développement. Les premières critiques allaient se faire entendre dès 1965. Mais l’aide au développement allait être sous le feu d’attaques virulentes dans les années 80, notamment quand se firent entendre les désillusions de ceux qui s’étaient engagés dans ce combat, découragés par le manque de résultats.
Des ouvrages comme celui de la Camerounaise Axelle Kabou, économiste et experte en développement, «Et si l’Afrique refusait le développement ?» (1991), critiquant les élites afriaines, allaient faire des ravages. Aujourd’hui, a souligné Jürg Krummenacher, les critiques viennent avant tout des économistes néolibéraux, qui se demandent si l’aide au développement contribue oui ou non à la croissance économique.
Venue du Bénin, Huguette Akplogan-Dossa, coordinatrice nationale du réseau d’ONG «Social Watch», spécialiste en développement et éducation des adultes, a estimé que
l’APD apportée à son pays, même si elle semble massive en termes absolus, apparaît très faible au regard des besoins nationaux. La faible efficacité de l’APD consécutive aux conditions d’intervention dictées par les partenaires étrangers et à la mauvaise gestion par l’administration béninoise, «n’a pas permis de déclencher le processus de développement». Elle a plutôt conduit à une dépendance financière du Bénin vis-à-vis de l’APD.
L’aide n’a pas permis d’améliorer sensiblement le sort des populations
Ainsi, il ressort des indicateurs de développement humain en Afrique et en particulier au Bénin que l’aide consentie «n’a pas permis d’améliorer sensiblement les conditions de vie des populations». De plus, l’APD est en constante régression depuis 1994, alors que l’on observe que le phénomène de la pauvreté devient de plus en plus préoccupant. Pour la militante béninoise, il est nécessaire de renforcer les capacités de lobbying et de plaidoyer des organisations de la société civile béninoise dans le but d’influencer la politique internationale au Bénin.
Peter Niggli, directeur d’Alliance Sud et ancien correspondant spécialisé dans la Corne de l’Afrique (de 1982 à 1992), a entonné le «blues des non Africains», se gaussant des soi-disant spécialistes du continent noir. Il a relevé que ce sont des non Africains, avec des connaissances réduites de la réalité locale, qui mènent toujours des discussions animées sur l’Afrique. «Dans ce cas, il s’agit souvent davantage de nos propres représentations que de l’Afrique elle-même».
Citant Christoph Blocher, «un connaisseur de l’Afrique», il a rappelé en effet que le politicien zurichois a été des années durant lié au régime d’apartheid en Afrique du Sud, «fidèle à ce régime jusqu’en sa fin amère, en 1994». Il a fustigé le fait que le conseiller fédéral ait considéré l’aide au développement inutile pour ce continent, laissant même entendre que l’on pourrait soit laisser l’Afrique à elle-même, soit à nouveau la coloniser.
Dans la discussion qui a suivi, Anne-Sophie Gindroz, directrice de programme pour Helvetas au Mali, a contesté le fait que l’on parle de «trop d’aide à l’Afrique». Il faudrait plutôt parler de «mal aide». Elle demande de relativiser le montant de l’aide à l’Afrique (300 à 400 milliards de dollars depuis 1980), car cela ne fait qu’un ratio de 30 dollars annuels par habitant, alors que la Chine reçoit l’équivalent de 190 dollars, et l’Irlande a même reçu 400 dollars par habitant de l’Union Européenne. Pour elle, il faut absolument relativiser le montant de l’aide et se concentrer sur la qualité de ce qui est fourni. Et de toute façon, conclut-elle, l’aide au développement à elle seule ne sortira pas l’Afrique de la pauvreté si l’on ne change pas d’autres conditions cadres, comme les règles du commerce international qui provoquent notamment l’effondrement du cours des matières premières. «L’aide au développement n’a aucune prise là-dessus!», a-t-elle conclu. JB
(*) Alliance Sud est la communauté de travail des six grandes organisations suisses d’entraide, fondée en 1971. Elle regroupe Swissaid, Action de Carême, Pain pour le prochain, Helvetas, Caritas et Entraide protestante/Eper. (apic/be)
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