Le droit de vivre aux Etats-Unis se joue aussi à la loterie

Apic reportage

50’000 visas attribués chaque années dans le monde

Pierre Rottet, Apic

Lima, 12 décembre 2006 (Apic) L’administration Bush construit son mur à la frontière du Mexique, pour empêcher les clandestins latinos de grossir le nombre des sans papiers au pays dit de l’Oncle Sam. Ce qui n’empêche pas Washington de jouer à la loterie les nouveaux immigrés. Les Etats-Unis s’apprêtent en effet à faire l’addition du nombre des joueurs de sa nouvelle «loterie de visas de diversités». Qui fera gagner 50’000 personnes – familles – de par le monde. En 2005, des Suisses se sont essayés avec succès à ce jeu.

Le scénario se répète ainsi annuellement. Histoire, assure le Département d’Etat des Etats-Unis, de «diversifier culturellement et ethniquement» la population de ce pays, par le biais d’un tirage au sort. Un jeu, ou qui passe comme tel, sans doute pas mal tronqué, pour lequel les gagnants devront patienter de nombreux mois, près de deux ans, avant de recevoir réponse puis visa. Les gagnants, ainsi que leur famille, se voient ainsi autorisés à vivre et à travailler aux Etats-Unis. Le visa octroyé étant de plus accompagné de billets d’avion. Gratuitement remis.

Malheur aux retardataires. Les inscriptions pour participer à «la loterie des visas de diversités» accordés par les Etats-Unis aux citoyens de près de 150 pays – v. encadré -, sont closes. Le délai, le 4 décembre à minuit, est tombé comme un couperet pour tenter d’obtenir sa «carte verte», son sésame d’entrée aux EU. Pas question de faire des exceptions. Ceux qui pensaient pouvoir changer leurs conditions économiques, vivre leur «Eldorado» américain ne peuvent s’en prendre qu’à leur personne. Eux qui avaient depuis le 1er octobre 2006 pour participer à ce énième tirage attendront octobre prochain. A moins que d’ici là, le gouvernement ne décide de mettre un terme à la roulette de l’immigration.

Le hasard, vraiment?

La «loterie annuelle des visas» ou de la carte verte? Chaque année, depuis 1996, en vertu de l»Acte de l’immigration» adopté en 1990 par le Congrès américain, 50’000 visas sont octroyés, «tirés au sort», à des candidats à l’immigration. Au préalable, ces derniers devront joindre des photos et répondre sur internet aux nombreuses questions que propose le centre chargé de l’administration de cette loterie, basée dans le Kentucky. Et ces réponses fusent de partout: de l’Europe – y compris la Suisse – à l’Afrique, en passant par l’Asie, l’Amérique latine et l’Océanie. Désignés par le «hasard», les 50’000 «heureux gagnants» pourront ainsi immigrer. Avec armes, bagages et familles. Sans armes de préférence, par les temps qui courent, mais avec leurs illusions. Bien vite transformées en désillusions, pour certains.

L’Apic a rencontré quelques familles au Pérou. L’une vit depuis 4 ans du côté de Miami; une autre est sur le point de partir pour les «States»; une troisième fait partie du «dernier carré» des 100’000 candidats sélectionnés «au hasard» par le Département d’Etat des EU, desquels 50’000 seront finalement retenus. Une chance sur deux. Une quatrième famille, au bénéfice de cette fameuse «carte verte», après avoir gagné elle aussi le «gros lot», est revenue vivre au Pérou. Déçue du rêve américain. Devenu «cauchemar», illusions brisées.

Les membres adultes des quatre couples péruviens ont ceci en commun qu’ils sont tous issus de milieux universitaires. Leur faciès est loin de ressembler à celui de l’indigène des Andes ou de l’Amazonie. Ce constat vaut pour ces quatre familles, retrouvées par l’Apic. Aucune information sur le statut social des «élus» annuels, africains, sud-américains ou autre n’a été donnée à l’ambassade des Etats-Unis à Lima, véritable camp retranché dans la zone sud de la ville. On n’en saura pas davantage sur le nombre de postulants au niveau mondial – des millions, probablement – à avoir tenté leur chance cette année ou les années précédentes sur le site de l’administration américaine: www.dvlottery.state.gov. Une non réponse, accompagnée d’un péremptoire «no comment» à la question de savoir pourquoi les Etats-Unis continuent à choisir leurs immigrés par le biais d’une loterie. Alors que des millions de sans papier manifestent en vain pour régulariser leur situation aux Etats-Unis. On estime cependant que 3,5 millions de candidats tentent chaque année leur chance dans le monde. Seul un sur 70 reçoit en effet la «carte verte».

Depuis quatre ans, maintenant, seules les inscriptions électroniques sont prises en compte pour cette loterie. Officiellement, commente-t-on à Washington, afin d’augmenter l’efficacité de la mesure et éliminer les fraudes possibles. Officieusement, murmure-t-on dans les milieux bien informés, pour avoir un véritable contrôle sur des candidats qui pourraient représenter une menace. Sécurité oblige. A moins qu’il ne s’agisse de procéder à une élimination par le bas: l’accès à internet n’étant pas à la portée de tout le monde, tant s’en faut. La sélection naturelle du savoir par la technologie, loin d’être universelle et à la porté de tous.

Les candidats doivent du reste répondre à des critères relativement sélectifs: avoir au minimum complété des études secondaires lycée ou son équivalent défini par les Etats-Unis comme avoir complété 12 ans de scolarité pré universitaire; ou avoir deux ans d’expérience professionnelle durant les cinq dernières années, à un poste demandant au moins deux ans de formation. PR

Encadré

Plus jamais ça

Pablo Molina, âgé de 45 ans, vit pour l’heure à Mollendo, une ville balnéaire du sud du Pérou, baignée par le Pacifique. Pablo s’est inscrit en 2004. En mai 2005, une première réponse lui parviendra, sous la forme d’une carte de félicitation: «Vous faites partie des 100’000 personnes au niveau mondial qui participeront au tirage pour désigner les 50’000 gagnants». La réponse définitive du Département d’Etat arrivera dans les premiers mois de 2007. Mais seulement s’il fait partie des «heureux élus». Les «vaincus» n’étant jamais avisés de leur infortune.

Aujourd’hui, Pablo attend la réponse, fébrile, confiant: «Je pars aux Etats-Unis dans les mois qui suivront, avec ma femme et mes trois enfants». Sa femme? Elle prie pour que le rêve américain ne se réalise jamais. Mais elle suivra. Quant aux enfants, entre 12 et 16 ans, ils emboîteront allègrement le pas de papa. Ils iront avec leurs parents poursuivre leurs études en Virginie. Parce que c’est là que Pablo veut amener sa famille. Et puis la Virginie, il connaît, pour y avoir bossé. illégalement. Universitaires, Pablo et son épouse quitteront leur job, dans des entreprises d’assurances, pour aller vers l’inconnu, vendront leur maison, quitteront les bords de mer. Dans quoi travailleront-ils? Autour de la table, c’est le silence. Un peu plus angoissé du côté de l’épouse.

La ville de Mollendo semble porter chance aux joueurs de «loterie de visas»: à ce jour, 8 ont été désignés par le sort. Ils sont partis. Mais une famille est revenue. «Cela fait 6 mois, après un séjour d’un peu plus d’un an du côté de Miami», témoigne Ricardo*, 35 ans. «Mon épouse et notre fils de 10 ans ne supportaient plus. Des emplois éphémères pour moi, des ménages sans fin pour mon épouse. des problèmes à l’école pour notre fils.

Pour gagner un peu mieux notre vie qu’au Pérou, et encore, loin de nos habitudes et de la chaleur accueillante de notre terre, de ses habitants.» Bref, les Ricardo ont fait le chemin en sens inverse, fatigués, disent-ils, des discriminations, du mépris ouvertement affiché contre les latinos. Ricardo l’admet: «Nous nous sommes cruellement trompés! Aujourd’hui, au milieu des gens que nous aimons, j’ai retrouvé un boulot dans l’informatique, mon épouse dans un bureau de comptabilité. Sans parler de notre fils, le plus heureux d’entre nous, visiblement, au milieu des copains retrouvés. On ne nous y reprendra plus. Même pas pour y passer des vacances».

Visiblement, l’échec de Ricardo ne semble pas ébranler Juan*. Avec sa femme Nancy*, ils ont appris il y a un an qu’ils étaient du lot «des tirés au sort». Sans enfant.leur choix a été plus facile. L’ingénieur mécanicien qu’il est compte bien trouver du boulot du côté de Miami, un coin qui semble attirer les Sud-américains. Pour son épouse, laborantine, la tâche sera peut-être moins ardue. Question de langue. Prévoyant, lui et son épouse ne vont pas commettre la folie de vendre leur petite maison de la Molina, à Lima. «On ne sait jamais?» L’exemple de Ricardo l’a tout de même ébranlé. «De toute façon, ici, sans sécurité de l’emploi, en bossant 12 heures par jour chacun, mon épouse et moi parvenons à peine à tourner. Nous avons été servis une fois par la chance.» Allez savoir!

Un homme heureux

Exception qui confirme presque la règle: de passage à Lima pour retrouver sa famille, le temps de quelques jours de vacances, la famille Castillo, la quarantaine, ne se pose plus de question. Lui était professeur. Elle aussi. Mais au Pérou, comme ailleurs en Amérique latine souvent, le professorat ne nourrit pas son homme. Ou si mal.au point d’obliger les enseignants à nouer les deux bouts au prix d’un boulot quotidien supplémentaire.

Depuis 4 ans, les Castillo et leur fille ont gagné la Floride, laissant tout derrière eux à Lima. La loterie venait de faire deux heureux. Dans une localité proche de Miami, ils ont ouvert un petit commerce, après bien des hésitations et de nombreux petits boulots, pour un résultat financier presque aussi miséreux qu’à Lima. «Faire les ménages ne paye pas, pas davantage que la plonge», admet Jorge. Jusqu’au jour où s’offrira à eux la reprise d’un petit commerce: la cuisine péruvienne s’exporte bien. Au point de leur permettre chaque deux ou trois mois d’envoyer un petit pécule à leur famille restée à Lima. Seule ombre au tableau: les difficultés d’adaptation de leur fille. Et la nostalgie qu’ils gardent du pays. PR

Encadré

Les laissés pour compte

A en croire la note qui accompagne les renseignements pour participer à la «loterie de visas», gratuite, précise-t-on afin de mettre en garde contre les arnaques, les citoyens de l’ensemble des régions du monde à bas taux d’immigration sont autorisés à participer au tirage. Tous? A l’exception des internautes candidats de plusieurs pays: Mexique, Colombie, République dominicaine, Salvador, Haïti, Jamaïque, Canada, Chine, Taiwan, Inde, Philippines, Corée du Sud, Vietnam et Royaume Uni (sauf l’Irlande du Nord). Les ressortissants de ces pays étant, aux yeux de l’administration américaine, déjà suffisamment représentés aux Etats-Unis. Avis aux amateurs de visa via la loterie: toutes photos autres que récentes, toutes informations erronées, y compris du couple et des enfants, entraînera le retrait de la course au tirage. Une manière de se mettre hors jeu du «rêve» américain. PR

Encadré

Les Suisses aussi jouent

Les Suisses ne se passionnent pas seulement pour le jeu du «Millionnaire». Selon l’ambassade des Etats-Unis à Berne, le nombre de visas appelés de «diversités» attribués début 2006 à des Suisse se monte à 139. Ces derniers avaient «joué» entre octobre et décembre 2005. L’ambassade ne précise toutefois pas le nombre de citoyens suisses qui tentent chaque année leur chance pour gagner les «States». (apic/pr)

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