Apic Interview:
Pression, stress, formation continue et responsabilité personnelle
Georges Scherrer, Apic / Traduction: Bernard Bovigny
Lucerne, 19 janvier 2007 (Apic) Dans un monde du travail marqué par la pression et le stress, on ne peut mettre uniquement miser sur la responsabilité individuelle des travailleurs. Il est nécessaire de pouvoir compter sur un Etat social efficace, capable de gérer les problèmes des personnes tombées dans la misère sociale ou qui deviennent malades au travail. C’est ce qu’affirme le professeur Carlo Knöpfel, responsable du secteur Etudes et membre de la direction, à Caritas-Suisse.
Carlo Knöpfel, professeur de travail social et de politique sociale aux universités de Bâle, Lucerne et Zurich, a participé à l’élaboration de l’Almanach social de Caritas (annuaire sur la situation sociale en Suisse) paru fin décembre. L’édition 2007 évoque le nombre croissant des personnes en situation de détresse sociale. Caritas-Suisse organise le 26 janvier à Berne un forum intitulé: »C’est de ta faute! Responsabilité individuelle dans l’Etat social moderne ».
Apic: Y a-t-il aujourd’hui en Suisse davantage de pauvreté qu’il y a quelques années?
Carlo Knöpfel: C’est difficile à dire, car il n’y a pas de statistiques, mais uniquement des estimations. Le marché du travail indique un taux d’emplois qu’on n’avait pas atteint depuis longtemps. Cela peut donc signifier moins de pauvreté. Mais d’un autre côté, l’aide sociale concerne toujours davantage de cas, ce qui pourrait constituer un indice de pauvreté croissante. Une réponse définitive sur la pauvreté en Suisse n’est donc pas possible.
Apic: Et qu’en est-il des exclus du système des assurances sociales?
C.K: Leur nombre est actuellement élevé, tout comme celui des chômeurs en fin de droit. Dans les statistiques sociales nationales, il apparaît clairement que les chômeurs en fin de droit constituent actuellement le groupe le plus important des bénéficiaires de l’aide sociale.
Apic: Quelle charge cela représente-t-il pour l’Etat?
C.K: Chaque mois, 2’500 personnes ne bénéficient plus des assurances sociales. Ils sont donc 30’000 chaque année.
Apic: Qui débourse pour leur entretien?
C.K: On espère toujours qu’ils arrivent à trouver un travail. Les autres sont soutenus par leur famille. Celle-ci doit toujours davantage se serrer la ceinture. Mais avec le risque que cette diminution d’entrées financières précipite les concernés en dessous du seuil de pauvreté.
Apic: A quelle hauteur se situe ce seuil de pauvreté?
C.K: C’est différent d’un canton à l’autre. La lutte contre la pauvreté est de la compétence des cantons. Au niveau fédéral, on trouve la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS), qui édicte des lignes directrices. Une personne seule a droit à un complément de 960 francs pour le loyer et la caisse maladie. Pour une famille avec deux enfants, cela fait 2’052. Le seuil de pauvreté dépend aussi du lieu d’habitation et du coût de la vie.
Apic: Le montant des salaires est un sujet tabou. Mais existe-t-il une corrélation entre niveau salarial et pauvreté? Une plus grande transparence des salaires ne serait-elle pas nécessaire?
C.K: La pauvreté et le nombre de travailleurs pauvres (« Working poor ») sont déterminés par la hauteur du salaire. Et selon le niveau hiérarchique, les hausses salariales prennent des ampleurs très différentes. Les revenus des patrons augmentent beaucoup plus rapidement que ceux des simples travailleurs.
Il est cependant à noter que la pauvreté n’est pas uniquement déterminée par les niveaux salariaux. Une autre question se pose: Combien de personnes doivent vivre de ce salaire? Parmi les travailleurs pauvres, on trouve surtout des familles nombreuses ou monoparentales. Le coût occasionné par les enfants joue un rôle important dans la problématique de la pauvreté. En Suisse, nous n’avions pas une politique familiale très poussée, qui prenne en considération les véritables coûts. Un salaire moyen suffit actuellement pour un ou deux enfants.
Apic: Le monde du travail est actuellement marqué par le stress. Une flexibilité est exigée. De loin pas tous ceux qui perdent leur emploi sont capables de retomber sur leurs pattes et de se ressaisir après un sale coup.
C.K: Je me demande quelle politique ont les entreprises en matière de formation continue. Nous constatons que ceux qui disposent d’une bonne formation sont privilégiés dans les entreprises. Et surtout, ceux qui sont moins formés sont davantage négligés. Ce sont souvent les mêmes gens qui, dans leurs loisirs, développent peu leur esprit d’initiative. Lorsque des changements interviennent dans l’entreprise, ces personnes risquent en premier de se sentir sous pression.
Le stress au travail a augmenté en général. Cela est démontré par des recherches menées par l’Office fédéral de la santé. La pression a provoqué une augmentation massive des cas annoncés à l’assurance invalidité. Les personnes montrant des symptômes de maladie psychique constituent la plus grande augmentation de cas ces dernières années.
Apic: L’économie et la politique plaident pour davantage de responsabilité personnelle des travailleurs. Ceux-ci sont-ils donc fautifs s’ils perdent leur emploi?
C.K: En Suisse, nous assistons à une forte pression en vue de la responsabilité personnelle. Le reproche selon lequel les bénéficiaires de l’aide sociale sont des paresseux reste très courant. Mais il est erroné. La réalité est toute différente.
Nous remarquons que les concernés font leur maximum pour ne pas avoir recours au service social. D’autre part, ils se trouvent dans une situation où il leur est impossible de faire vraiment preuve de responsabilité personnelle, comme l’attendent d’eux certains milieux. Je ne peux faire preuve de responsabilité personnelle que si j’en ai les capacités et les ressources. Quand le marché du travail n’offre aucune chance pour un nouvel emploi, la responsabilité personnelle devient très limitée.
Apic: Dans son almanach 2007, Caritas demande une politique sociale préventive. Qu’est-ce que cela signifie et qui va la financer?
C.K: Nous demandons une réflexion en matière de politique sociale, analogue à celle qui a touché la politique de l’environnement dans les années 1960. Il est clairement reconnu que la prévention est plus appréciable et meilleur marché que les mesures de guérison. Nous devons donc réfléchir, en politique sociale, comment empêcher que des personnes demeurent durablement pauvres ou sans emploi. Il faut agir déjà maintenant en politique familiale et également en politique de formation. Il serait très sensé que les enfants soient mieux accompagnés, et ceci déjà avant l’école enfantine. Les jeunes doivent être davantage soutenus dans leur recherche de place d’apprentissage. Des mesures de politique familiale sont également nécessaires, comme la conciliation entre l’activité professionnelle et la famille. Les pays scandinaves nous montrent comment nous y prendre dans ce domaine.
Ces prochaines années Caritas veut se pencher encore plus sérieusement sur ces thèmes, qui ne n’apparaissent pas seulement au niveau politique, mais également dans les programmes élaborés en commun avec les Caritas régionales. Nous accomplissons en quelque sorte un rôle pionnier face à l’Etat.
Apic: Le nouvel Almanach social de Caritas-Suisse parle de l’héritage de la pauvreté. Les enfants de migrants et les enfants dont les parents se sont peu occupés seraient davantage menacés par la pauvreté.
C.K: Dans les années 1960, la politique de formation avait pour but d’établir l’égalité des chances pour tous. Aujourd’hui nous constatons – et l’étude Pisa le montre – que le système de formation en Suisse n’arrive pas à compenser les inégalités de chances entre enfants de différentes couches sociales. Les enfants de parents pauvres ont davantage de risques de se retrouver eux-mêmes dans une situation de pauvreté.
Pourquoi? Le système de formation en Suisse mise beaucoup sur le fait que les enfants apprennent et sont accompagnés en dehors du cadre scolaire. Mais certains parents veulent absolument que leurs enfants gagnent de l’argent le plus vite possible. Dans d’autres cas, l’environnement familial ne favorise pas la formation, il manque pas exemple un lieu de travail tranquille ou l’accès à internet. La situation et le comportement des parents déterminent les chances des enfants dans de fortes proportions. Mais il existe naturellement toujours des enfants qui, malgré une situation familiale difficile, arrivent à se débarrasser de cet héritage de la pauvreté.
Apic: Est-ce de la faute des parents si les enfants n’y arrivent pas?
C.K: C’est la faute à leur situation sociale. Dans les ménages de migrants, il est courant que les deux parents doivent travailler afin d’assurer l’entretien de la famille. Il leur manque alors le temps nécessaire pour soutenir leurs enfants. Les familles monoparentales se trouvent aussi face à ce danger. Il s’agit de situations de nécessité économique qui ont des conséquences sur la formation des enfants.
Apic: Une politique familiale moderne devrait donc prendre en compte ces situations.
C.K: Surtout une politique moderne de formation. Caritas s’engage depuis longtemps en faveur de propositions qui touchent déjà l’enfant avant l’école enfantine, vers trois ou quatre ans, et qui favorisent l’apprentissage de compétences sociales et le développement linguistique. Et afin de décharger les parents, il est nécessaire de mettre en place des écoles de jour et des garderies, où les enfants peuvent faire leurs devoirs avec un encadrement.
Encadré:
Forum Caritas 2007: « C’est de ta faute! »
« C’est de ta faute! Responsabilité individuelle dans l’Etat social moderne »: c’est le thème du Forum de Caritas 2007. Celui-ci aura lieu le 26 janvier à 9h30 à Berne, Kultur-Casino. La rencontre verra la participation des comédiens Gusti Pollak et Pierre Miserez. Elle se tiendra en allemand et en français (traduction simultanée).
Interviendront notamment Fulvio Caccia, président de Caritas Suisse, Werner Vontobel, éditeur dans le domaine économique, sur le thème « La responsabilité individuelle – un prétexte pour dissimuler le démantèlement social? », Robert Castel, directeur de recherches à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales de Paris, sur le thème « Zones marginales du monde du travail -rapports de travail précaires – exclusion sociale », Regina Wecker, professeur en histoire de la femme et des genres à l’Université de Bâle, sur le thème « Le bien commun ou la solidarité: conditions nécessaires sur le plan politique pour une prise de conscience individuelle de sa propre responsabilité », Urs Schoettli, correspondant en Chine pour la Neue Zürcher Zeitung, sur le thème » Vivre en assumant sa responsabilité individuelle: une nécessité et une chance / Réflexions du point de vue libéral », Erwin Carigiet, président de l’Association Suisse de Politique Sociale (ASPS) sur le thème « Nouveaux modèles et exigences minimales dans la sécurité sociale / Les libertés risquées et la sécurité sociale: les risques de paupérisation actuels dans le dilemme entre les responsabilités individuelle et sociale ». Une table ronde sur « Comment garantir la sécurité sociale? Discussion sur les mesures prioritaires dans la politique sociale » réunira Robert Castel, Christian Levrat, conseiller national fribourgeois, président du Syndicat de la communication, Thomas Daum, directeur de l’Union patronale à Zurich et Kathrin Hilber, conseillère d’Etat, à Saint-Gall. Le mot de la fin sera prononcé par Jürg Krummenacher, directeur de Caritas Suisse.
Note aux rédactions: Des photos sur ce sujet sont disponibles contre paiement à kipa@kipa-apic.ch. (apic/gs/bb)
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