Apic Interview
La société congolaise revit
Jacques Berset, Agence Apic
Monvu-Idjwi/Fribourg, 24 janvier 2007 (Apic) La région des Grands Lacs se remet étonnement rapidement des plaies d’une guerre qui a causé directement ou indirectement la mort de plusieurs millions de personnes. De retour dimanche de Bukavu, à l’est de la République démocratique du Congo, où il a visité l’hôpital de Monvu-Idjwi qu’il aide avec son association, le Père Claude Maillard est enthousiaste: le pays revit et la population locale fait preuve d’un grand dynamisme.
Les privés et les Eglises, contrairement aux agences de coopérations officielles des Etats, n’ont pas lâché cette population quand elle était dans la tourmente, témoigne-t-il au retour d’un séjour de trois semaines. A Kashofu, une localité dont le nom veut dire le «grèbe huppé», située au sud de l’île d’Idjwi, au milieu du grand lac Kivu (2’700 km²), les missionnaires d’Afrique, sa congrégation, ont aidé à construire en pleine guerre un collège qui accueille 550 élèves, une initiative de la Compagnie de Marie Notre-Dame !
Le missionnaire fribourgeois, qui fut dans les années 80 curé de cette paroisse, a retapé l’hôpital d’Idjwi, rouvert en 1985. Ancien hôpital privé d’une plantation, à l’époque coloniale belge, il n’en restait plus que les murs après le départ des Belges et la «zaïrianisation», dans les années 70, sous Mobutu. Le Père Blanc retourne régulièrement visiter cette oeuvre soutenue par une association romande (*).
Sur l’île d’Idjwi, il y a seulement deux médecins pour 165’000 habitants, et son association – qui compte quelque 200 membres en Romandie – assure quelque 20% du budget de l’hôpital, alors que 60% sont autofinancés, notamment par l’apport des malades, le reste venant de l’UNICEF, du BDOM, le Bureau Diocésain des OEuvres Médicales de Bukavu, etc.
Apic: Pendant la guerre, vous étiez les rares à être restés sur place.
Claude Maillard: Les coopérants, les ONG, la plupart étaient partis. Sauf les missionnaires, qui sont tous restés. Mais, comme ils disent dans la langue locale, «après la nuit vient le jour». La situation a vraiment été calamiteuse ces dernières années: des millions de gens manquent à l’appel en raison de la guerre, mais, plus que des combats, ils sont décédés de malnutrition, de manque de soins, parce que les hôpitaux et les centres de santé ont été pillés, parce que les gens devaient trouver refuge au fond des forêts.
Sur l’île d’Idjwi, où se trouve «notre» hôpital, c’est le lac qui nous protège, avec ses tempêtes soudaines. On est de plus en dehors des grands axes routiers. La population a pu garder la tête froide, et grâce à son isolement, elle repère vite les «intrus». L’île a ainsi évité l’invasion des milices et des troupes étrangères. Seul un petit détachement ougandais est resté près d’un an à Kashofu, et ils étaient corrects.
Apic: Maintenant, on ne voit plus les traces des combats ?
C. M.: A Bukavu, on voit encore ici ou là des traces de balles sur les bâtiments, les routes sont défoncées. Il y a toujours une présence de troupes pakistanaises, envoyées dans le cadre de la MONUC (Mission des Nations Unies en RDC). Ces soldats, très disciplinés, patrouillent dans les rues, et on peut même se promener la nuit. Dans certaines régions plus isolées, dans le maquis, il y a toujours du banditisme, des miliciens hutus «interahamwe», qui vivent sur le dos de la population et descendent de temps à autre dans les villages pour voler des chèvres, des vivres. Il y a aussi beaucoup de viols.
Les activités ont repris, il y a beaucoup de commerces, des ateliers mécaniques, des petites industries, comme des savonneries, cela tourne! Il y a 2’000 motos-taxi chinoises qui circulent à Bukavu, ce développement est impressionnant. Sans parler qu’avec l’introduction un peu partout des téléphones mobiles, les commerçants, notamment, peuvent comparer les prix quand ils veulent passer des commandes. Ce sont les privés, évidemment, qui animent cette dynamique, l’Etat est encore dans l’attente.
Apic: La situation de cette région de la RDC n’est pas comparable au reste du pays ?
C. M.: Je ne peux évidemment pas comparer la situation de Bukavu ou de Goma avec celle de Kinshasa, car le chef-lieu de la province du Sud-Kivu se trouve à 2’300 kilomètres à l’est de la capitale ! Dans l’est du pays, c’est un autre monde, et la population a voté très majoritairement pour la plate-forme du président Kabila, pas pour les milices et le RCD-Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie-Goma, groupe armé fondé avec le soutien du Rwanda en 1998, ndr).
Les gens ont l’impression d’être libérés, car Kabila a tenu bon et a permis une transition douce vers la démocratie, depuis les Accords de Sun City (Accord politique pour la gestion consensuelle de la transition en RDC, signés en 2002 en Afrique du Sud, ndr) Ce week-end, l’Assemblée provinciale va élire sans surprise le nouveau gouverneur, car le parti de Kabila, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), domine la scène. On sent que cela bouge, tout en soulignant que, dans cette région, le concept de «démocratie» reste un peu un mot magique. Il faudra encore beaucoup de temps pour que cette notion prenne le sens que l’on entend chez nous. Mais les gens en ont tellement bavé qu’ils veulent vraiment un état de droit, le respect des droits de l’homme.
Apic: La démocratie s’installe donc peu à peu dans la région ?
C. M.: Oui, la population attend le changement. Elle attend notamment que les salaires soient débloqués dans l’administration, l’éducation, la santé. Les fonctionnaires ne sont plus payés depuis 1997-98. Les instituteurs sont payés par les parents. 2-3 dollars par mois. Plus les écoles sont élevées, plus les parents paient. C’est organisé ainsi dans toute la région. La même chose vaut pour les hôpitaux, partout c’est l’obligation de s’autofinancer, car l’Etat est presque totalement absent depuis des années.
La loi sur la décentralisation doit être votée bientôt. Elle permettra aux régions et aux provinces de garder le 40% des recettes, tandis qu’avant tout devait aller à Kinshasa, qui était censé retourner des fonds pour payer son dû. Cela se perdait évidemment en route. Il y aura de l’argent sur place pour financer les services comme la santé et l’éducation. Avec la décentralisation, l’Etat va désormais prendre un visage plus humain, là où les gens se connaissent.
Avant, pour une plainte, il fallait aller à Kinshasa… Il n’y a pas de route, alors il faut prendre l’avion, et c’est cher. Désormais le cadre juridique est en train de naître, et il va permettre l’émergence des compétences locales. Elles existaient déjà, mais elles ne pouvaient s’exprimer. On voit déjà la créativité et le dynamisme qui existent dans le privé, c’est incroyable comme les choses bougent! La vie est plus forte que tout. JB
Encadré
L’Association romande «Aide à l’Hôpital de Monvu-Idjwi» (*)
Depuis sa fondation en mai 1994, l’Association romande «Aide l’Hôpital de Monvu-Idjwi», basée à l’Africanum de Fribourg, a fourni une aide financière et en matériel médical d’une valeur de quelque 360’000 francs. Cet apport annuel d’un montant de 30’000 francs est vital: il équivaut à un cinquième du coût du fonctionnement de cet hôpital réhabilité dans les années 80 à l’initiative du Père Claude Maillard. Bâti à l’époque coloniale belge, puis propriété de l’Etat zaïrois, l’Hôpital de Monvu était désaffecté et réduit à l’état de quasi-ruine quand le Père Maillard s’est vu confier sa reconstruction. L’Hôpital avait été nationalisé et puis son mobilier pillé, «déplacé» selon l’expression courante à l’époque du Zaïre de Mobutu. Des lits d’hôpitaux furent d’ailleurs récupérés chez les responsables politiques locaux!
L’association romande permet également de fournir des bourses d’études pour améliorer la formation du personnel médical. En 2006, deux anciens boursiers à la Faculté de médecine de Bukavu sont devenus médecins et deux autres vont sortir en 2007. A l’hôpital, le seul sur cette grande île de 312 km2 située au milieu du Lac Kivu, les accouchements sont en hausse: 1629 l’an dernier, dont 192 césariennes.
L’hôpital, qui dessert les 165’000 habitants de cette vaste île de 45 km de long et de 12 km de large, dispose toujours d’un bloc opératoire venu de Fribourg; c’est la Clinique Garcia qui avait offert en 1997 du matériel de son ancienne salle d’opération. Des compresses stériles en grande quantité ont été données par l’armée suisse, venant notamment de la forteresse de Savatan, grâce au Service Hospitalier de l’Ordre de Malte en Suisse (SHOMS). «A Monvu, on réutilise les bandes élastiques, qui sont récupérées, lavées et stérilisées. Rien ne se perd», témoigne le Père Maillard.
D’hôpital rural «de brousse» avec un seul médecin où l’on opérait souvent à la lampe de poche, Monvu est devenu un hôpital de référence qui pratique quelque 400 opérations chirurgicales et plus de 1’600 accouchements par an. Le paludisme, compliqué par l’anémie grave, est la première cause de mortalité chez les enfants de l’île qui souffrent souvent de malnutrition. Outre les affections respiratoires aiguës fréquentes, la population est en proie à la malaria endémique. Cette population pauvre – son revenu moyen n’est que d’un demi-dollar par jour – ne dispose que de cet hôpital de 91 lits, avec ses deux médecins, ses infirmiers, ses accoucheuses et son laborantin. Sur place, les gens se souviennent encore que dans un passé pas si lointain, les îliens devaient faire quelque 25 km en pirogue pour aller se faire opérer sur terre ferme. Et quand on connaît les colères soudaines du lac Kivu, on peut s’imaginer le nombre de malades disparus dans les vagues. Notons encore que la paroisse St-Pierre de Fribourg soutient le projet de construction d’un nouveau Centre paroissial sur l’île Idjwi. JB
Si vous souhaitez soutenir l’Association «Aide à l’Hôpital de Monvu-Idjwi», vous pouvez verser vos dons au CCP 17-10667-8. Des photos sont disponibles à l’adresse suivante: c.maillard@africanum.ch (apic/be)
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