Pour un islam de France pleinement inscrit dans la République

Paris: Les journalistes de l’information religieuse ont rencontré deux présidents du CRCM

Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic à Paris

Paris, 7 février 2007 (Apic) Les journalistes de l’information religieuse ont rencontré Azzedine Gaci, président du CRCM (Conseil régional du culte musulman) Rhône-Alpes, et Anouar Kbibech, président du CRCM Ile-de-France Est. Moins exposés que les représentants du CFCM (Conseil français du culte musulman) aux querelles intestines de pouvoir, tous deux travaillent sur le terrain à l’instauration d’un islam de France, pleinement inscrit dans la République.

Ils s’engagent également pour un islam qui cherche à s’émanciper des nations de « tutelle » tant au plan intellectuel que politique et financier. Abattage rituel, formation des imams, construction de mosquées ou dialogue interreligieux : propositions et actions ne manquent pas.

Moins médiatisés que le Conseil français du culte musulman, (CFCM), les instances régionales ou CRCM font un important travail de terrain et apparaissent, trois ans après leur création, comme des relais essentiels des pouvoirs publics pour organiser le culte musulman. Illustration à travers l’abattage rituel des moutons au moment de l’Aïd el Kebir, une des deux grandes fêtes musulmanes. Azzedine Gaci estime que dans la seule région Rhônes-Alpes, il faudrait abattre de 25’000 à 30’000 bêtes pour répondre à la demande des fidèles soucieux de respecter les traditions. Impossible en l’état actuel sauf à ouvrir des abattoirs temporaires gérés par le CRCM ou des associations musulmanes, en présence des services vétérinaires. Et à échelonner l’abattage sur deux jours. Ce qui suppose de convaincre tant les élus locaux que les fidèles musulmans du bien-fondé de ces deux mesures.

Autre question récurrente: la construction des mosquées. L’enjeu est de mettre à la disposition de la communauté un nombre suffisant de lieux de culte dignes de ce nom, ce qui est loin d’être le cas. Aux obstacles politico-administratifs s’adjoignent les difficultés pécuniaires en l’absence de financement public. Azzedine Gaci et Anouar Kbibech s’accordent à dire qu’il faut absolument éviter l’écueil du financement par des puissances étrangères hégémonistes (Arabie Saoudite en tête). Quelle solution, autre que les seuls dons des fidèles? Azzedine Gaci suggère qu’un pourcentage soit automatiquement prélevé sur la taxe liée à l’abattage des animaux selon le rituel hallal (solution adoptée par la communauté juive avec le label casher). Cette taxe représente 5 à 10 milliards d’euros qui vont pour l’essentiel dans les poches de quelques affairistes. De même, le pèlerinage à la Mecque concerne en France 30’000 pèlerins et il génère un chiffre d’affaires de 70 millions d’euros, au seul profit des voyagistes .

Garantir une indépendance intellectuelle

Cette possible et espérée indépendance financière mais aussi politique vis-à-vis des nations de tutelles (les pays d’origine des immigrés) en appelle une autre: l’indépendance intellectuelle. « Nous devons sortir de notre paresse d’esprit et trouver nos propres solutions. Il nous faut revisiter notre histoire et nos textes fondateurs pour préparer notre avenir, indissociable du vivre ensemble dans la République française », plaide le président du CRCM de Rhône-Alpes. Et d’évoquer une « compétence des textes et du contexte ». Bref, d’en appeler à une exégèse actualisée. Illustration à travers la question de la formation des imams. Que ceux-ci soient mieux en phase avec les réalités sociologiques de la France et qu’ils reçoivent une formation ad hoc, c’est le souhait commun d’Anouar Kbibech et de Azzedine Gaci. Leur avis divergent sur les modalités concrètes. Le premier suggère une formation alternée: pour partie dans les pays d’origine, au Maroc par exemple, pour l’autre partie en France. Le second estime que c’est une solution bancale et ne voit qu’une seule issue: que l’Etat français finance un véritable institut de formation des imams en Alsace (l’Alsace bénéfice du régime concordataire, régime d’exception qui autorise la puissance publique à financer des lieux de culte).

Quant au dialogue interreligieux, il est considéré comme une de leurs missions prioritaires. Azzedine Gaci et le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, conduiront du 17 au 21 février une délégation de huit catholiques et de huit musulmans en Algérie. Au programme, entre autres temps forts: un « pèlerinage » au monastère de Tibhirine, où vécurent les moines trappistes retrouvés égorgés. De son côté, Anouar Kbibech s’active aussi. Il a notamment pris langue avec le rabbin Michel Serfaty pour promouvoir dans son secteur le dialogue judéo-musulman.

Refus des signes religieux ostentatoires dans les écoles

La construction de collèges et lycées musulmans est-elle une bonne chose? Ne risque-t-elle pas de favoriser une mentalité communautariste? Sans minimiser ce risque, les deux responsables soulignent que ces établissements trouvent leur raison d’être dans le refus express des signes religieux ostentatoires dans les lieux publics, adopté et mis en vigueur suite aux polémiques liés au port du voile en classe par de jeunes filles. Le président du CRCM Ile-de-France Est estime pour sa part que c’est une question d’équité: puisque le catholiques et les juifs ont leurs propres établissements scolaires, pourquoi les musulmans n’en auraient-ils pas?

Que pensent enfin nos deux hommes des caricatures du prophète? Anouar Kbibech se félicite que l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et la mosquée de Paris, toutes deux membres du CFCM, assignent ensemble le journal satirique Charlie Hebdo au tribunal correctionnel de Paris pour avoir publié ces caricatures (le procès démarre ce mercredi 7 février). Cet unanimisme eût été impossible il y a 10 ans, estime-t-il, et cela tend à démontrer que le CFCM est en train de passer à l’âge adulte, nonobstant de récurrentes querelles de pouvoir et de factions. Lui-même et le président du CRCM de Rhônes-Alpes rappellent combien cette affaire a blessé le coeur des musulmans, pour qui le Prophète est la plus admirable des créatures terrestres. Ils s’offusquent de l’amalgame entre islam et terrorisme ainsi véhiculé. Non sans dénoncer l’excès et la violence de réactions survenues dans plusieurs pays musulmans, tous deux disent attendre sereinement que la justice se prononce et dise jusqu’où peut aller la liberté d’expression. (apic/jcn/bb)

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