Quatre ans après l’invasion américaine de l’Irak, les chrétiens émigrent en masse

Apic Témoignage

Une présence chrétienne de près de 2’000 ans va disparaître

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 2 mars 2007 (Apic) Dans la nuit du 19 au 20 mars 2003, l’armée américaine et ses alliés envahissent l’Irak, sous prétexte de libérer le pays de la sanglante dictature de Saddam Hussein. Quatre ans et plusieurs centaines de milliers de morts après, l’opération «Liberté de l’Irak» est un total fiasco. Quatre millions d’Irakiens ont été chassés de chez eux par des violences qui vont en s’aggravant, dont la moitié se sont réfugiés dans les pays voisins. Témoignage de Soeur Lusia Shammas, une religieuse du Sacré-Coeur qui achève sa thèse de doctorat à l’Université de Fribourg. Elle a passé deux mois en Irak.

Les Irakiens subissent une véritable catastrophe humanitaire, estime le Haut commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), Antonio Guterres. Evoquant en février cette réalité, A. Guterres n’hésite pas à affirmer que «c’est le plus grand mouvement de personnes déplacées au Proche-Orient depuis la crise palestinienne de 1948». Sur une population totale de 26 millions d’habitants, déjà deux millions d’Irakiens ont trouvé refuge dans des pays voisins ou en dehors de la région. En plus de la Jordanie et de la Syrie, beaucoup sont partis vers l’Egypte, le Liban, la Turquie ou l’Iran. L’ONU a annoncé qu’elle organisera en avril prochain à Genève une conférence de pays donateurs pour aider les réfugiés irakiens.

Le pays est complètement délité

Dans le sillage de l’invasion américaine, de la dissolution des forces armées de Saddam Hussein, la société irakienne s’est délitée. Le pays est devenu le lieu de confrontation sanglante entre factions rivales, notamment entre sunnites et chiites. Les actuelles forces de sécurité irakiennes sont totalement infiltrées par des militants. Les «escadrons de la mort» revêtent les uniformes de la police et utilisent des véhicules officiels pour commettre leurs attentats, enlèvements ou assassinats. Les «jihadistes» du monde musulman ont trouvé en Irak un champ de confrontation idéal avec le «Grand Satan» américain. Personne dans la rue ne fait plus confiance aux forces de l’ordre. Les familles victimes d’enlèvements, dans un sentiment d’abandon total, n’ont ni juge ni policier à qui s’adresser pour porter plainte… Pas étonnant dans ce cas que de plus en plus d’Irakiens s’en viennent à regretter le temps – pourtant sanglant – du régime de Saddam Hussein.

Il y a tout juste un an, des terroristes faisaient exploser la Mosquée d’Or, important sanctuaire chiite irakien à Samarra, déclenchant un bain de sang qui a déjà fait des dizaines de milliers de morts. Plus aucune minorité n’est en sécurité, et on assiste à une véritable «épuration ethnique», qui vise tour à tour les minorités dans les quartiers mixtes, qu’elles soient sunnites, chiites ou chrétiennes.

Une véritable «épuration ethnique»

Alors qu’en 1987, les autorités irakiennes recensaient 1,4 million de chrétiens, il en reste aujourd’hui moins de la moitié en Irak, et l’exode se poursuit, accéléré par les attentats contre les églises (plusieurs dizaines ont été visées ces dernières années). Les enlèvements de prêtres par les milices islamistes, notamment par les «Failaq al-Badr», une mouvance chiite, ont semé peur et méfiance parmi les chrétiens. Ces prêtres ont été battus, torturés, on a essayé de leur faire abjurer leur foi. A Mossoul, ce sont des fanatiques sunnites qui ont égorgé le Père Paulos Iskendar, prêtre de l’Eglise orthodoxe syriaque et père de deux enfants. Bien que ne représentant plus que 3% de la population avant l’invasion américaine, ils forment bien souvent la majorité des réfugiés qui cherchent à entrer en Syrie ou en Jordanie.

La haine distillée par certains imams et militants islamistes – même les musulmans modérés sont visés – et l’insécurité sont telles qu’à Bagdad les lieux de culte chrétiens se sont vidés. Les fidèles ne se rendent plus à la messe le dimanche, par crainte des attentats et des enlèvements.

Présentes en Mésopotamie depuis les premiers temps du christianisme, des siècles avant l’arrivée des premiers musulmans, les communautés chrétiennes d’Irak sont parmi les plus anciennes de la planète. On peut encore y entendre parler le syriaque ou ancien araméen, qui était la langue du Christ. Ces communautés entre le Tigre et l’Euphrate, qui ont survécu à toutes les vicissitudes, sont aujourd’hui exsangues. Elles risquent de disparaître à jamais de cette terre qui a vu naître Abraham, le «père» des croyants des trois religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Ainsi, les quartiers de Bagdad et de Mossoul traditionnellement habités par les chrétiens sont désertés – les familles sont menacées d’enlèvement ou d’assassinat si elles restent sur place – et Bassorah est quasiment vidée de sa petite minorité chrétienne. L’évêque chaldéen de la métropole chiite du Sud, Mgr Djibraïl Kassab, est désormais en Australie! Des magasins chrétiens ont été attaqués, ceux qui vendent de l’alcool contraints de fermer, tandis que des femmes non voilées étaient agressées.

«Des cadavres vivants, que personne ne veut enterrer»

«Nous sommes désormais des cadavres, mais personne n’a plus la volonté de nous enterrer». Ce témoignage d’une famille réfugiée en Syrie, dévastée par l’enlèvement de son fils, nous est rapporté par Soeur Lusia Shammas Markos. La religieuse irakienne, originaire de Zakho, dans le Nord de l’Irak, vient de passer deux mois dans son pays. La situation y est pire que jamais, notamment pour les minorités, qui ne cherchent plus rien d’autre que leur salut dans la fuite, souligne-t-elle.

A Bagdad, Soeur Lusia n’a pu se rendre à Dora, où vivaient ses consoeurs au couvent de St-Raphaël. Ce quartier mixte à dominante sunnite, véritable «porte d’entrée de Bagdad» qui donne sur la périphérie et les villes voisines – c’est par là qu’entrent et sortent les groupes clandestins et les terroristes de tous bords – est devenu très dangereux. Les soeurs du Sacré-Coeur ont dû l’évacuer. Mais elles ne sont pas les seules à avoir dû quitter les lieux: les petites soeurs de Jésus de Charles de Foucauld, les soeurs dominicaines et même les prêtres ont fait de même.

Le séminaire de Dora ainsi que les églises assyriennes (dites nestoriennes) ont également été évacuées. Plus de la moitié des chrétiens d’Irak se trouvaient à Bagdad, dont de nombreux ressortissants du Kurdistan, qui avaient fui au début des années 90 les combats sanglants entre les factions rivales kurdes de Jalal Talabani (UPK) et de Massoud Barzani (PDK).

«Aujourd’hui, Dora est vide de ses prêtres et religieuses et seules sont restées quelques familles chrétiennes qui n’ont pas trouvé d’autres solutions!», confie Soeur Lusia. «Les gens parlent de Dora en langue arabe comme du ’front de combat’, c’est dire l’ambiance qui y règne! Les religieuses sont nombreuses à s’être rendus à Ankawa, dans la banlieue chrétienne d’Arbil (Irbil), la métropole de la province kurde, au Nord de l’Irak.

Les chrétiens se réfugient à Ankawa

A Mossoul, les chrétiens quittent également le quartier d’Al-Sa’a, où ils étaient regroupés. Les chrétiens s’installent également au Nord ou Nord-Est de Mossoul, dans les villages chrétiens dont l’évangélisation remonte, selon la tradition locale, à l’Apôtre Saint Thomas: Qaraquoch, un gros bourg syro-catholique, Qaramles, où vivent des chaldéens, et Bartala, fief des fidèles syro-orthodoxes (ou jacobites), sans oublier Tall Kayf, une ville qui compte bien 10’000 chrétiens chaldéens et assyriens, ou Alqosh. Les religieux de Bagdad ou de Mossoul qui ont des couvents dans ces régions vont s’y réfugier.

En raison du manque de sécurité, le grand séminaire chaldéen et l’Université théologique du Babel College ont été transférés à Ankawa, une ville qui aurait été selon la tradition fondée par saint Thomas. Ces institutions avaient été fermées durant deux mois en raison d’enlèvements et de menaces. L’automne dernier, le recteur du séminaire, le Père Samy Al Raiys, et le vice-recteur, le Père Salem Basel Yaldo, ainsi que plusieurs autres chrétiens avaient été enlevés. Mais au Nord, avec l’afflux des réfugiés et des déplacés internes, les prix ont plus que triplé, et les commerçants en profitent: à Arbil, les prix sont presque équivalents à ceux de la Suisse, affirme la religieuse irakienne.

Si à Ankawa, on voit des couples se promener main dans la main, des femmes en jeans et sans voiles, et des pubs où l’on vend de l’alcool, ce n’est désormais plus le cas dans tout le sud de l’Irak chiite. «Si cela continue dans la même direction, il ne faudra plus beaucoup de temps pour que Bagdad et tout le Sud soient vidées des communautés minoritaires!», soutient Soeur Lusia.

Tout abandonner à Bagdad, sous peine de mort

A Bagdad, les miliciens font la loi et mènent des opérations d’épuration ethnique: les familles reçoivent des messages de menaces, on leur laisse quelques heures ou quelques jours. «Les gens savent qu’ils n’ont pas le droit de prendre leurs biens avec eux, ils doivent tout laisser sur place, c’est un système», relève Soeur Lusia.

Des imams incitent leurs fidèles à ne pas acheter ce qui est laissé sur place par ceux qui partent: ils pourront avoir les biens des chrétiens gratuitement, biens meubles et maisons! Des personnes qui ont tenté de récupérer leurs biens ont été battues voire assassinées. Ce n’est pas un système qui vise uniquement les chrétiens, mais tous les minoritaires, selon les quartiers, avec pour but de les rendre homogènes du point de vue ethnique.

L’Irakien de la rue – et ils sont de plus en plus nombreux à penser ainsi, affirme la religieuse chaldéenne – pense que les politiciens, de quelque couleur qu’ils soient, ne représentent pas les petites gens, qu’ils soient chiites, sunnites, chrétiens, yézidis ou kurdes. Un cheikh chiite très aimé de la population reconnaissait récemment à la télévision que personne ne profite de cette guerre larvée, et que même les chiites vivaient beaucoup mieux sous le régime de Saddam Hussein.

«C’est dire la haine des dirigeants actuels que l’on rencontre dans la rue. Il est devenu très facile de recruter des terroristes parmi les jeunes, qu’ils soient chiites ou sunnites, insiste Soeur Lusia. Il y en a tellement qui ont assisté à la mort d’un membre de la famille, de leurs propres parents; ils se sentent tellement plus forts quand on leur distribue une kalachnikov!» Le phénomène de la guerre civile s’autoalimente ainsi à cause des violences quotidiennes.

«Les Arabes vivent dans une culture émotionnelle, et quand le sang a coulé, il faut qu’il y ait réparation, c’est la tradition. Se venger, c’est une loi de Dieu, c’est comme dans l’Ancien Testament, quelqu’un de l’autre clan doit payer pour le sang versé, et c’est sans fin!» Pour que ce jeu infernal cesse, il faut une réconciliation. Le gouvernement a tenté de faire de telles démarches ces dernières années, mais à chaque fois, des attentats et des assassinats ont mis un terme à ces tentatives.

«Aujourd’hui, il semble que l’on soit allé trop loin, c’est trop tard, car il y a eu trop de morts pour que l’on puisse tenter de panser les blessures. Du moins pour le moment! Car certains des gens que j’ai interrogés en Irak disent que le mal a toujours une fin, mais on ne sait pas quand et comment tout cela finira!» JB

Encadré

La pendaison de Saddam Hussein a ravivé la haine

L’exécution du président Saddam Hussein – si elle a procuré une certaine satisfaction à ses ennemis – n’a pas pacifié le pays, bien au contraire, affirme Soeur Lusia Shammas Markos. De toute façon, comme chrétienne, la religieuse est fondamentalement opposée à la peine de mort. De plus, cette mise à mort a coupé pour longtemps – à jamais ? – les possibilités de réconciliation entre Irakiens, insiste-t-elle.

«Surtout que traditionnellement, même si beaucoup de gens souhaitaient sa mort, on ne peut pas pendre un président, en le rabaissant de la façon dont on l’a vu à la télévision. C’est en tout cas inconcevable pour sa famille, son clan, ses partisans. J’étais présente au milieu de mes consoeurs, et personne ne pouvait croire que l’on avait réellement exécuté Saddam, des religieuses se sont même mises à pleurer». Il eût été bien plus judicieux, pour le bien du peuple irakien, de le garder en prison à vie, estime-t-elle. Son exécution n’était pas seulement une volonté d’un clan chiite, insiste-t-elle, mais c’était aussi l’affaire d’une main extérieure, surtout des Américains.

Face à cette violence sans fin qui met le pays à genoux, nombre de gens expriment désormais des sentiments de nostalgie en se rappelant que sous le régime de Saddam, pour peu qu’on ne s’occupe pas de politique et que l’on ne fasse pas d’opposition, «on pouvait vivre, et même bien vivre, et la sécurité existait». Les gens se rappellent le temps où la population pouvait faire du tourisme dans le pays, où ils étaient soignés dans les hôpitaux, où il y avait de l’eau potable et l’électricité toute la journée, où les enfants pouvaient aller à l’école et les femmes au marché, sans risquer de se faire tuer dans un attentat.

Même les dirigeants de l’opposition à Saddam Hussein, qui vivaient à l’époque à l’étranger, ne résident pas en Irak aujourd’hui. «L’opposition est aujourd’hui à nouveau à l’extérieur du pays, ces leaders sont retournés à Londres ou aux Etats-Unis, et ils n’ont que des représentants en Irak. Ce sont leurs gardes du corps qui se font tuer à leur place!» Un grand penseur irakien, persécuté sous Saddam, écrit aujourd’hui qu’il se prosternerait mille fois aux pieds d’un dictateur, «même s’il était bien pire que l’autre, pourvu que soient finis les meurtres, les viols, les enlèvements.» «Notre peuple a depuis longtemps abandonné les rêves de démocratie, de droits de l’homme promis par les ’libérateurs’ américains, la seule chose que nous voulons désormais, disent les Irakiens, c’est la sécurité. On est désormais retourné des centaines d’années en arrière.». JB

Les illustrations de cet article sont à commander à l’Apic, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 01 Fax. 026 426 48 00 Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)

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