Irak: La population vit dans la terreur, les chrétiens quittent Bagdad et Mossoul
Lille/Bagdad, 15 mars 2007 (Apic) Il y a quatre ans déjà, dans la nuit du 19 au 20 mars 2003, l’armée américaine et ses alliés envahissaient l’Irak, en prétendant écarter le danger d’armes dites «de destruction massive», dont ils beaucoup savaient déjà qu’elles n’existaient pas. Ils affirmaient également vouloir libérer le pays de la sanglante dictature de Saddam Hussein et apporter la démocratie au peuple irakien. Rencontre avec le Père dominicain Thomas Youssef Mirkis, rédacteur en chef de la revue oecuménique irakienne Al-Fikr al-Masihi (La Pensée chrétienne) à Bagdad (*).
Après une phase de grand espoir – le peuple irakien venait de sortir de 35 années d’un règne dictatorial et sanguinaire et il semblait enfin avoir accès pour la première fois à la vraie liberté – le religieux dominicain est devenu aujourd’hui très pessimiste sur le sort de son pays. «Pour cette génération, l’avenir en Irak est très bouché. à moins d’un miracle!», lâche-t-il au cours d’une interview accordée à l’Apic. La population vit dans la terreur, les chrétiens quittent en masse Bagdad et Mossoul et seules quelques centaines de familles chrétiennes sont restées à Bassorah.
70% des chrétiens irakiens vivaient à Bagdad, où nombre d’entre eux occupaient des positions de cadres et étaient très représentés dans les professions libérales: 20% de l’ensemble des médecins, un grand nombre d’ingénieurs, d’architectes, de scientifiques provenaient de la petite minorité chrétienne. «Au moins 200’000 chrétiens ont quitté Bagdad en raison de la violence, des attentats, des menaces et des enlèvements. Des quartiers comme Dora sont devenus très dangereux pour nous, Karrada est un peu plus sûr», poursuit le Père Mirkis, qui vit habituellement dans le couvent dominicain situé dans le quartier populaire d’Al-Wahda, à Karrada.
Une revue sur les Araméens chrétiens aux Editions du Cerf
Cette semaine, le religieux irakien était en France – c’est à l’Université de Strasbourg qu’il a fait son doctorat en théologie et à Nanterre qu’il a étudié l’ethnologie – pour lancer la dès l’an prochain une revue trimestrielle sur les Araméens chrétiens aux Editions du Cerf. Le but est de présenter le patrimoine chrétien de cette région où subsistent aujourd’hui encore de très anciennes traditions chaldéenne, assyrienne et syriaque.
Enlèvements de prêtres, attentats et menaces ont en fait contraint le Patriarcat chaldéen à transférer au nord du Kurdistan, à Ankawa dans la banlieue d’Arbil (Irbil), tant le «Babel College», l’unique Université théologique dont disposent les chrétiens irakiens, que le grand séminaire St-Pierre. «A Bagdad et Mossoul, les attentats à la bombe, les voitures piégées, les enlèvements, les menaces constantes, font que les quartiers chrétiens se vident, il n’y a plus personne à la messe du dimanche. Une dizaine de prêtres – avec ou sans permission de leur évêque! – ont trouvé refuge à l’étranger, tant la situation est devenue intenable».
Après avoir reçu des menaces de mort – six d’entre eux ont été enlevés et l’Eglise a dû payer des rançons énormes pour obtenir leur libération – ces prêtres ont dû s’exiler. Ils ont été battus, torturés, les ravisseurs ont essayé de leur faire abjurer leur foi. A Mossoul, ce sont des fanatiques sunnites qui ont décapité en octobre dernier le Père Paulos Iskendar, prêtre de l’Eglise orthodoxe syriaque et père de deux enfants, pour lequel une immense somme d’argent avait été exigée par les ravisseurs. Quelques temps plus tard, c’était au tour d’un pasteur protestant d’être assassiné dans la même ville.
A Bassorah, il ne reste plus que quelques centaines de familles chrétiennes, déplore le religieux dominicain. Mais la situation n’est pas meilleure pour la majorité de la population de Bagdad, où souvent il n’y a pas plus d’une heure d’électricité par jour, pas d’eau potable, où les services publics – comme l’école ou la santé – se sont effondrés. «Les parents n’osent plus envoyer leurs enfants à l’école, de peur des attentats et des enlèvements. Plus rien n’est sacré, on tue au nom de la religion, mais toutes les ’religions’ qui légitiment l’assassinat sont un jour ou l’autre condamnées à disparaître!»
Un califat basé sur la charia
A Mossoul, des groupes sunnites veulent imposer le modèle d’un ’califat’ basé sur la charia. Les chrétiens de la ville partent se réfugier dans les villages chrétiens près de Mossoul ou au Kurdistan pour échapper à l’imposition de la ’jizia’, l’impôt que les djihadistes islamistes exigent des non musulmans vivant en terre de l’islam.
A qui profite le crime ? Le terrorisme – notamment celui lié à Al-Qaïda – n’est pas seulement irakien, il vient également de l’extérieur, souligne le Père Thomas Mirkis. «Il est importé des pays voisins, de la Syrie, de l’Arabie Saoudite, des Palestiniens, sans parler des groupes chiites». Ce sont eux qui ont le plus souffert, avec les Kurdes, sous la dictature de Saddam Hussein. Ils ont infiltré les forces de sécurité et ont des escadrons de la mort.
La police n’est d’aucun secours pour les gens de la rue, elle passe la plupart de son temps à se protéger des attaques. Quant au gouvernement, retranché dans la «zone verte», l’ancien centre du pouvoir de Saddam Hussein, «il ne gouverne pas, il est enfermé dans une sorte de ’bulle’. Il n’est pas présent sur le terrain». Le Père Mirkis, qui exprimait sans ambages sa satisfaction d’être libéré de la tyrannie de Saddam Hussein, est aujourd’hui très perplexe sur l’avenir de son pays, «plongé quasiment dans la guerre civile». Et ses confrères dominicains, présents dans le pays depuis le XVIIIe siècle dans la région de Mossoul (Ninive), sont eux aussi forcés d’aller chercher refuge et protection dans les villages chrétiens situés hors de la ville. JB
Encadré
L’Irak, terre sainte des trois religions monothéistes
Youssef Thomas Mirkis est né il y a 58 ans à Mossoul. Entré au couvent dominicain de la capitale irakienne à l’âge de 24 ans, il est ordonné prêtre à 31 ans. Rédacteur en chef à Bagdad de la revue oecuménique «Al Fikr Al Masihi» (La Pensée chrétienne), le Père Youssef Thomas a également été responsable de la section de théologie à la Faculté de théologie de Bagdad (aujourd’hui déplacée à Ankawa, au Kurdistan, pour des raisons de sécurité). Elle accueille les séminaristes et les élèves de toutes les confessions chrétiennes d’Irak: chaldéens, syriens, nestoriens, arméniens orthodoxes.
L’Irak est une terre sainte, affirme le Père Mirkis: les deux tiers de l’Ancien Testament y ont été écrits, car la Bible a été constituée et pensée à l’époque de l’exil des juifs à Babylone. «Nous rencontrons chez nous au moins six grandes personnalités bibliques: d’abord Abraham, originaire d’Ur, en Chaldée, puis le prophète Ezéchiel, qui a décrit la ziggourat circulaire de Borsipa, près de Babylone, le prophète Daniel, Jonas à Ninive, près de Mossoul, Michée à Alquoch, Esdras, au sud de l’Irak. C’est dans cette région que nous assistons à la fondation du judaïsme moderne après l’exil à Babylone, en 538 avant J.-C. C’est l’exil qui a transformé l’hébraïté en judaïté, qui a permis le passage à une religion chargée d’une mission universelle». L’Irak est une terre sainte tant pour le judaïsme, que pour le christianisme et l’islam. Les plus importants lieux saints de l’islam chiite se trouvent à Nadjaf – où selon la tradition chiite est enterré Ali, gendre du prophète Mahomet -, Kerbala, Koufa, Kazimeyn et Samarra. «L’Irak est une terre sainte pour les 3 religions et nous aimerions que le monde entier l’apprécie et se rende compte de la fertilité religieuse, spirituelle, artistique et littéraire de cette terre». JB
Encadré
Emigration chrétienne massive
La communauté chrétienne d’Irak, qui avait fondu de plus de 20% depuis la 1ère Guerre du Golfe en 1991, ne comptait déjà plus que quelque 600’000 âmes avant l’invasion américaine d’avril 2003. Les chrétiens irakiens se trouvaient en grande majorité à Bagdad, mais 200’000 au moins sont partis depuis que la violence secoue quotidiennement la capitale irakienne. Les chrétiens ont joué un rôle très important dans la société civile irakienne, car ils étaient souvent regardés comme des gens très fidèles à leur terre. Ils étaient respectés, car si leur proportion était de 3% dans l’ensemble de la population, la part des médecins, des architectes et des ingénieurs chrétiens dépassait de beaucoup les 20%. JB
(*) Al-Fikr al-Masihi vient de se voir attribuer la Médaille d’or 2007 de l’UCIP, l’Union catholique internationale de la presse (UCIP), basée à Genève. Le prix sera remis lors du Congrès mondial l’UCIP qui se tiendra du 3 au 10 juin prochain à Sherbrooke, au Québec. (apic/be)
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