Irak: Quatre ans après l’invasion américaine, le pessimisme prévaut partout

Apic Interview

Rencontre avec Mgr Georges Casmoussa, évêque de Mossoul

Par Soeur Lusia Shammas Markos (*)

Mossoul/Bagdad, 19 mars 2007 (Apic) Quatre ans après l’invasion américaine de l’Irak, le pessimisme sur l’avenir du pays a gagné la grande majorité de la population irakienne. Mgr Georges Basile Casmoussa, évêque syriaque catholique de Mossoul, interrogé par Soeur Lusia Shammas Markos (*), craint également pour l’avenir de la petite communauté chrétienne d’Irak. Lui-même a été kidnappé en janvier 2005 par des militants sunnites qui voulaient l’exécuter. Il a été sauvé par une importante réaction internationale, dont celle du pape Jean Paul II.

Selon un sondage réalisé auprès de quelque 2’000 personnes pour le compte de la BBC, des télévisions américaine ABC News et allemande ARD et du quotidien national américain USA Today, seuls 18% des Irakiens font confiance aux troupes américaines et à leurs alliés, et la confiance dans le gouvernement irakien n’est pas plus grande.

D’après ces résultats publiés lundi 19 mars, plus des deux tiers des Irakiens interrogés estiment que les efforts de reconstruction en Irak n’ont pas été efficaces, tandis que 86% d’entre eux disent craindre qu’une personne qui leur est proche soit victime de violence. Ce sont les sunnites qui apparaissent les plus pessimistes, d’après ce sondage, qui montre cependant une grande divergence d’interprétation sur l’exécution de Saddam Hussein, selon qu’on soit chiite ou sunnite.

Mgr Georges Basile Casmoussa est le coordinateur du Conseil des évêques à Ninive, dont le siège est à Mossoul. Ce Conseil comprend des représentants chaldéens, syriens catholiques, syriens orthodoxes, assyriens, arméniens orthodoxes et catholiques. Pour les chrétiens d’Irak, Mossoul est une ville chargée de symboles. La ville est en effet considérée comme le berceau du christianisme en Mésopotamie, sa source, dans ce pays situé entre Tigre et Euphrate qui est en train de se vider de sa présence chrétienne remontant aux premiers siècles.

Apic: Vue de l’extérieur, la situation en Irak semble dramatique, notamment pour la minorité chrétienne.

Mgr Casmoussa: L’Irak est devenu un immense champ de bataille, en particulier à Bagdad. La capitale est un vrai champ de carnage. La ville de Mossoul elle-même est très dangereuse, c’est une cible du terrorisme. Des bombes visent les églises, des personnes sont enlevées. Ce ne sont pas seulement des chrétiens qui sont visés, c’est tout le petit peuple qui est dans le collimateur de ce qu’on peut nommer l’opposition ou les « moudjahidines ». Ce sont avant tout des militants islamistes, mais on comprend beaucoup de personnes et de choses sous se vocable.

Le pays connaît une insécurité totale, due à l’absence de la loi, à l’absence d’un gouvernement central. Nous avons des institutions mais nous n’avons pas les compétences. C’est ce qui fait que chaque groupe politique clandestin peut agir d’une manière autonome, libre et en absence totale de lois.

Apic: Après l’attaque américaine et alliée le 19-20 mars 2003 et l’occupation de l’Irak, il y avait entre 2003 et 2004 à un grand espoir dans la société irakienne. On pensait que les choses ne pourraient qu’aller mieux après la dictature et l’embargo. La population était optimiste et croyait aux promesses de démocratie et de prospérité. Aujourd’hui l’Irak ne manque pas seulement de sécurité mais même de gaz et d’essence.

Mgr Casmoussa: Effectivement, lors de la première année (de l’occupation américaine), beaucoup de monde espérait qu’un changement vers le mieux allait venir; il y avait encore très peu de cas de violence dans le pays. Sûrement pas tous ces attentats à la bombe, ces embuscades, ces enlèvements. Depuis deux ans nous sommes face à un gouvernement irakien, mais il s’avère incapable de maintenir la situation. Je vis à Mossoul, où il y a un semblant de vie sociale normale. Mais personne n’est sûr de pouvoir rentrer chez soi paisiblement, tout peut arriver en une minute, comme l’explosion d’une bombe.

Actuellement le pétrole manque, comme l’essence, le gaz, l’électricité, le téléphone. En fait, tous les services nécessaires à la vie normale fonctionnent très mal. Au cours de 24 heures, il peut y avoir parfois seulement deux à trois heures d’électricité centrale, comme on l’appelle chez nous. Alors la vie va continuer grâce aux générateurs, jusqu’à qu’il n’y ait plus de combustible.

Apic: Cette insécurité permanente pousse les gens à chercher refuge ailleurs.

Mgr Casmoussa: C’est surtout l’insécurité qui préoccupe les gens, et beaucoup de personnes sont poussées à quitter les villes, y compris les chrétiens. Les chrétiens, il faut le dire, sont une minorité vulnérable. Une minorité en raison de leur petit nombre, vulnérable parce qu’ils n’ont ni milice ni tradition de violence. Ce ne sont pas eux qui vont lutter avec des armes pour leurs droits, ils peuvent lutter avec des moyens pacifiques. Mais maintenant, c’est uniquement le langage des armes qui compte..

C’est l’existence de groupes de terroristes de la soi-disant opposition qui pousse nombre de personnes à quitter le pays. Les gens sont obligés de payer des rançons exorbitantes. Les kidnappeurs commencent par demander par exemple 100’000 dollars voire davantage et le marchandage commence. La somme la plus basse est déjà bien au-dessus des capacités financières des familles.

Vous avez toute une catégorie de gens qui sont poussés à quitter la ville: les médecins, les ingénieurs, les hommes d’affaires et bien d’autres, dont beaucoup de chrétiens. Karakosh, la principale ville chrétienne de mon diocèse, a déjà accueilli officiellement 1’300 familles. Avec les familles non déclarés et les familles musulmanes, il est possible qu’il y ait 2’000 nouvelles familles de 3 ou 4 personnes. Cela fait 6000 personnes à accueillir et à héberger. Ce déplacement de population provoque des problèmes économiques: hausse des prix, des loyers, la vie devenant plus chère pour tous. Nous avons de nouveaux problèmes sociaux auxquels nous n’avions pas pensé.

Apic: Face aux difficultés économiques qui s’accumulent – des familles ayant cherché refuge au nord du pays, au Kurdistan, n’arrivent plus à subvenir aux besoins de leurs enfants ou de leur famille et à vivre dignement – certains disent que finalement mourir dans notre maison à Bagdad est mieux que de mourir ici.

Mgr Casmoussa: Ne croyez pas qu’il y ait un problème plus grand que l’insécurité concernant sa vie personnelle, c’est la pire des choses.

Quand on n’est plus sûr de pouvoir rentrer chez soi sain et sauf, ce n’est plus une peur chimérique. On voit des gens tués, pourchassés, victimes des bombes., c’est pire que d’avoir faim.

Il est vrai que des familles réfugiées logent misérablement et n’ont plus ce qu’elles avaient à Bagdad, mais elles sont quand même, la plupart du temps, accueillies avec un certain respect dans les localités du Kurdistan.

Il faut reconnaître que nous n’étions pas préparés à ce que ce phénomène prenne tant d’ampleur et dure si longtemps. Les villages étaient prêts à recevoir un certain nombre de familles et pour quelques jours seulement. Or nous avons accueilli fraternellement des milliers de familles dans les villages, pour une semaine ou un mois ou deux. Mais elles finissent par s’installer pour longtemps, et viennent également faire du commerce. Alors cela crée de nouveaux problèmes, car nous n’y étions pas préparés, pensait que c’était temporaire.

Apic: A Mossoul, le Père Paulos Iskendar, prêtre de l’Eglise orthodoxe syriaque et père de deux enfants, a été décapité en octobre dernier. Que signifie un tel assassinat barbare pour la communauté chrétienne et l’Eglise ?

Mgr Casmoussa: Cet événement inattendu doit tout d’abord nous aider à approfondir notre foi chrétienne. Deuxièmement, cet événement ne doit pas laisser place à la haine dans nos coeur. Nous devons pousser toujours vers la convivialité entre communautés. Troisièmement, c’est un signe avant-coureur pour nous. Il s’agit de ne pas se laisser aller au désespoir et de pas nous dire que ce n’est plus notre pays. Nous devons cependant revoir notre position pour nous préparer à des jours plus difficiles.

Peut-être que le facteur religieux a joué dans son égorgement. Mais cet assassinat est-il seulement dû au fait que l’on visait les chrétiens uniquement parce qu’ils sont chrétiens ou n’est-ce pas une phase du chemin de croix que travers tout le pays ? Je crois qu’il y a les deux. Je pense que nous sommes vulnérables parce que nous sommes un petit nombre et que les chrétiens étaient habitués à être laissés de côté. Ils cherchaient à vivre tranquillement, en étant compétents dans leur travail, sans se mêler de politique.

Apic: Les militants fondamentalistes forcent les non musulmans à payer un impôt spécial.

Mgr Casmoussa: On dit maintenant aux chrétiens de rester tranquilles mais de payer un prix, quel prix ? A Mossoul, les « moudjahidines » exigent des non musulmans la ’jizia’, l’impôt que les djihadistes islamistes exigent des non musulmans vivant en terre de l’islam. Ils veulent ainsi que l’on participe à l’effort de l’opposition, et cela se fait de manière avilissante. C’est ce que nous refusons. Moi-même, c’est ma position personnelle, s’il y avait une opposition déclarée officiellement, connue, unie, je serais d’accord de participer à ses efforts, notamment en soignant des blessés. Mais payer une rançon, payer une somme parce que nous serions désormais dans un Etat Islamiste. cela nous avilit et nous fait peur.

Certes, beaucoup des chrétiens sont prêts à payer le prix si on les laisse tranquilles après, mais malheureusement on ne les laisse pas tranquilles. Il y a des gens qui ont dû payer deux ou trois fois, et ils commencent à se dire: jusqu’à quand ? Alors ils quittent la ville et laissent leur maison pour vivre ailleurs, souffler un peu, en liberté!

Apic: Voit-on la fin du tunnel ?

Mgr Casmoussa: Nous ne voulons pas désespérer, il y a encore moyen d’améliorer la situation, mais à vue d’homme, nous ne voyons pas d’issue. Nous gardons cependant l’espoir que les choses puissent encore changer. Les Américains doivent partir un jour – et le plus rapidement possible – mais à condition qu’ils ne nous laissent pas l’anarchie qu’ils ont créée.

Nous ne voulons pas qu’ils quittent simplement le pays en disant: « voilà, vous avez voulu nous chasser, nous voilà partis, nous vous laissons le pays ». Alors que l’Irak est dans une situation impossible, et que malheureusement, ceux qui souffrent ne sont ni le régime en place à Bagdad ni les Américains, c’est tout le peuple irakien.

Ma position personnelle et celle de l’Eglise sont claires: nous devons rester sur notre terre, dans notre pays, où nos racines historiques sont profondes. J’aimerais toutefois que l’on accueille les familles chrétiennes qui demandent l’asile en Occident, au moins pour leur donner des visas temporaires, renouvelables peut-être.

En Irak même, nous demandons un soutien pour les projets culturels que l’Eglise mène pour maintenir les gens sur place. Soit pour les réfugiés internes, des projets culturels d’enseignement, de transport d’étudiants, de construction de centres pour les jeunes. Il s’agit d’aider l’Eglise locale dans le but de maintenir les chrétiens dans le pays. Une bonne partie des chrétiens veulent rester en Irak, y construire leur vie et participer activement à l’avenir du pays. Nous ne voulons pas seulement un soutien financier, mais surtout un soutien moral, afin de conscientiser les gouvernements européens pour qu’ils suggèrent des projets et proposent des solutions. JB/LS

(*) Soeur Lusia Shammas est une religieuse du Sacré-Coeur qui achève sa thèse de doctorat à l’Université de Fribourg. Elle a passé deux mois en Irak. En Suisse, Soeur Lusia préside l’association humanitaire « Basmat al-Qarib » (Le sourire du prochain), qui promeut notamment des parrainages de

familles en Irak. (site internet: www.basmat-alqarib.com)

Orléans: Des sans-papiers occupent un temple protestant

Contre l’avis des associations de défense des sans-papiers

Orléans, 19 mars 2007 (Apic) Une trentaine d’Africains sans-papiers ont investi dimanche après-midi une salle d’un temple protestant à Orléans, malgré le désaccord des associations de défense des sans-papiers, confirme une dépêche de l’Agence France presse.

Ces sans-papiers, pour la plupart Mauritaniens, et dont certains sont sans domicile, ont investi vers 14H30 la salle accolée au temple. Ils disent qu’ils sont « ni régularisables, ni expulsables ».

Le groupe dit rechercher le soutien de l’Eglise pas son action. Une action que ne cautionne par le président du Conseil presbytéral de l’Eglise réformée d’Orléans, Jacques Varet. Une représentante de la Cimade (Conseil oecuménique d’entraide) présente sur place, Marie-Noëlle Vitry, a également déploré, arguant avoir été mis devant le fait accompli, à l’instar des autres associations: « Nous ne pouvons pas être en accord avec cette action qui a été menée sans concertation ». (apic/ag/pr)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-interview-268/