France: Ignacio Ramonet publie un livre-interview sur le président cubain
Laurette Heim, pour l’Apic
Fribourg, 17 avril 2007 (Apic) Dans son dernier ouvrage, « Fidel Castro. Biographie à deux voix » éd. Fayard/Galilée, Ignacio Ramonet interroge le chef d’Etat cubain. Ce qui lui vaut l’accusation, notamment médiatique, d’être « La voix de son maître ». Après son passage à Fribourg pour une rencontre à l’Université, Apic l’a interviewé.
La conférence-débat d’Ignacio Ramonet du 26 mars était organisée par la Fachschaft du Département Travail Social et Politiques Sociales en collaboration avec l’Association Suisse-Cuba, Les Amis du Monde Diplomatique, l’Université de Fribourg, Attac-Fribourg et une librairie de la place.
Face à un auditoire comble, Alain Bringolf, député neuchâtelois et ancien président du Parti suisse du Travail (PST/POP) a présenté en quelques mots Ignacio Ramonet, journaliste, théoricien des médias, directeur du Monde Diplomatique et voix représentative du mouvement altermondialiste. « Son livre, donnant une vision objective des personnes et des éléments, a-t-il dit, nous donnera sans doute des connaissances plus précises et une image à la fois plus nuancée et plus proche de la réalité que ce que nous infligent les médias traditionnels puisque Igniacio Ramonet a donné la parole à Fidel Castro, l’homme le plus censuré du monde ». Auparavant, Andrea Duffour, de l’Association Suisse-Cuba avait soulevé un souci de désinformation expliquant combien il est difficile de trouver des renseignements autres que les images en boucle d’une chute de Fidel Castro! Les communiqués de presse faisant état de faits neutres, le rapport de l’UNICEF par exemple, semble n’intéresser aucun média. L’ambassadrice de Cuba à Berne, Ana María Rovira Ingidua, était présente.
Pour écrire ce livre d’entretiens, Ignacio Ramonet affirme avoir posé à Fidel Castro toutes les questions relatives aux reproches que le chef d’Etat ou Cuba essuient depuis la Révolution. Trois raisons principales l’ont poussé à entreprendre ce travail. D’abord, le sentiment d’un déséquilibre informatif sur Cuba, qu’en tant que citoyen il trouvait injuste, mais aussi on n’entend quasiment jamais la version de Fidel Castro. La réalité médiatique est vraie quand tout le monde affirme la même chose, dit-il, même si c’est faux (il cite l’exemple de tous les médias affirmant que l’Irak détenait des armes de destruction massive). Ensuite, il s’intéresse à ce qui se passe en Amérique latine, les divers mouvements démocratiques et les résistances actives face à la globalisation. Ceci soulève, selon lui, un malentendu entre l’attrait des jeunes européens pour ce continent et les discours négatifs répétés sur Cuba alors que ces pays se réfèrent tous plus ou moins à celui-ci. Enfin, Ignacio Ramonet s’est dit intrigué par la personnalité de Fidel Castro, né dans une famille riche mais inculte. De père conservateur, réactionnaire et franquiste, il a été élevé dans des écoles confessionnelles plutôt « obscurantistes » et a fait des études d’avocat. Comment dès lors, celui qui semblait plutôt destiné à renouveler des privilèges est devenu l’un des plus grand révolutionnaire du XXème siècle ?
Interview
Apic: Ignacio Ramonet, vous avez clairement dit que toutes les voix n’avaient pas accès aux médias. Pourquoi la presse française, par exemple, ne parle-t-elle que négativement de Cuba? Au fond, selon vous, quel est le moteur de ce consensus médiatique?
Ignacio Ramonet: Après 1989 et ce qui s’est passé dans les pays de l’Est, la chute du Mur de Berlin et des régimes socialistes autoritaires, beaucoup d’analystes avaient la conviction, globalement soufflée par les Etats-Unis, qu’il devait se passer la même chose à Cuba. Et la plupart des médias ont embrayé sur cette idée. Cela ne s’est pas produit mais ceux-ci n’ont pas rectifié le tir. Avec la maladie de Fidel Castro, ils sont revenus là-dessus comme si ces régimes n’avaient qu’un destin, celui de s’effondrer.
Or la réalité est différente. Le problème provient notamment de ce que la plupart des journalistes, même si certains sont formidables, ont deux défauts: la paresse et la lâcheté. D’abord, en lisant les autres journaux, lesquels disent la même chose, ils ont l’impression d’être informés. Donc, ils s’auto-persuadent et s’auto-intoxiquent. Ensuite, il est très difficile d’aller à contre courant. Cela suppose de se plonger, de travailler et de prendre le risque d’encourir une série de reproches et d’être obligé de débattre. Ce sont deux gros efforts auxquels la plupart des médias ne consentent pas.
Apic: Comment êtes-vous perçu par vos collègues journalistes?
IR: Cela dépend bien entendu, mais pour les médias dominants, je suis un ami de Fidel Castro qui ne fait que répéter les thèses officielles, je suis une voix complice, etc… Mais en fait, c’est une façon d’occulter le débat, car la plupart des médias n’en parlent pas.
Apic: Quand est sorti votre livre et combien de conférences publiques avez-vous animé? Les journaux en ont-ils parlé?
IR: La version française est sortie en février dernier (*). J’ai participé à ce jour à une quinzaine de conférence en France avec autant de monde ou plus qu’à Fribourg, suivant les villes. Non, les journaux n’en parlent pas, la plupart boycottent. Concernant le livre, les grands médias ne l’ont pas abordé, la télévision non plus, la presse écrite en a très peu parlé ou alors pour le démolir, le discréditer. Quant aux radios, seul France Info a fait quelque chose. C’était sous forme d’un entretien de cinq minutes, très agressif, du genre: « Pourquoi êtes-vous complice des violations des droits de l’homme? »
Apic: Pendant votre intervention à Fribourg, vous avez aussi affirmé que Fidel Castro, en acceptant votre projet d’entretiens, n’avait pas dit qu’il éviterait certains sujets. Or, il n’a pas voulu parler de la Colombie. A-t-il eu d’autres réticences de la sorte?
IR: Dans le livre, on sent bien qu’il ne développe pas sa réponse. Il dit qu’il ne veut pas s’étendre car c’est un sujet délicat qui pourrait créer des malentendus. C’est la seule réticence que j’ai détectée et c’est pourquoi je l’ai citée. Mais ce sujet méritait évidemment un développement et je pensais qu’il le ferait. (Ndlr: Lors de sa conférence, Ignacio Ramonet a relevé son rôle de Chef d’Etat tenu par les lois de la diplomatie. Selon l’auteur, s’il n’a pas parlé, c’est qu’il aurait été très critique. Il n’a d’ailleurs pas épargné le mouvement sandiniste sur certains points).
Apic: Pour voir comment vit Fidel Castro, vous l’avez suivi quelques temps dans ses déplacements. Par ailleurs, vous dites qu’il a échappé à plus de 600 attentats. Est-il donc constamment surveillé?
IR: Comme tous les chefs d’Etats, et c’est normal, il est entouré de gardes du corps, mais infiniment moins que Bush par exemple. Il n’y a personne qui va déminer avant son passage.
(*) « Fidel Castro. Biographie à deux voix » éd. Fayard/Galilée. Traduction: Laurence Villaume, Eduardo Carrasco, Laurence Tissot et Alexandra Carrasco.
(apic/lh/bb)
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