Suisse: La Fédération internationale de l’ACAT fête son 20e anniversaire
Jacques Schouwey, agence Apic
Lungern (Obwald), 3 mai 2007 (Apic) A l’occasion de son 20e anniversaire, la Fédération internationale de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (FIACAT) a choisi de se réunir sur les rives du lac de Lungern, au pied du col du Brünig, dans le demi-canton d’Obwald. Pas pour faire du tourisme, mais pour débattre de la mise en péril du principe de l’interdit de la torture dans le monde contemporain.
Du 29 avril au 2 mai, une centaine de participants, venus de différents continents, ont débattu à Lungern de la nécessité de poursuivre la lutte contre la torture. Organisé par la section suisse de l’ACAT, une association oecuménique qui s’engage aux côtés de tous ceux qui luttent pour l’abolition de la torture et des exécutions capitales, le séminaire a permis d’entendre divers témoignages de personnes fortement engagées pour les droits humains dans leur pays.
Pourquoi la torture revient-elle de manière massive?
Constatant que dans de nombreux pays le principe de l’interdit de la torture était bafoué aussi bien par l’Etat et ses agents que par les individus, les participants se sont demandé la raison de la recrudescence de ces méthodes formellement condamnées par une convention de l’ONU entrée en vigueur en 1987 déjà. C’est la peur et le besoin de sécurité qui font que l’on recourt à la torture, soit pour obtenir des aveux, soit pour essayer de démanteler des réseaux, ont remarqué les participants.
Le besoin de sécurité est souvent avancé par les Etats comme une raison d’employer des moyens musclés pour endiguer les phénomènes de terrorisme. C’est en effet depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center aux Etats-Unis que la peur s’est généralisée et que le besoin sécurité a grandi, autorisant ainsi l’usage de procédures non ouvertement tortionnaires, mais qui le sont en réalité.
Pour les chrétiens, il n’y a aucune justification de la torture
Pour Sylvie Bukhari-De Pontual, présidente de la FIACAT, on assiste aujourd’hui à une conceptualisation de la torture par les intellectuels qui considèrent que l’utilisation de celle-ci doit être exprimée ouvertement. Pour eux, il ne s’agit pas de savoir si la torture est permise, mais quand elle peut être utilisée. La présidente rappelle que pour un chrétien toute atteinte à la dignité humaine est intolérable et qu’aucune justification de la torture n’est morale. C’est aussi par la collaboration avec d’autres organisations non gouvernementales que la lutte contre la torture peut s’avérer efficace.
Rachela Erel, avocate et collaboratrice de l’ONG Public Committee Against Torture in Israel, (Pcati), a présenté l’action menée dans son pays pour surveiller les conditions de détention et lutter contre l’usage de la torture en Israël et dans les Territoires palestiniens. Elle décrit une situation où l’omniprésence de la peur face à la terreur entraîne une relativisation des droits humains.
En Israël, les Palestiniens ne sont pas les seules victimes
Sans nier les souffrances des autres pays, elle constate que les gens en Israël subissent la peur et manifestent de plus en plus un besoin de sécurité. Les violations des droits humains, souligne-t-elle, concernent aussi des Israéliens pure souche, qui n’ont souvent pas droit à des procès équitables. Elle déplore que, face au terrorisme qui devient transnational et qui est difficile à circonscrire, l’Etat d’Israël jouisse de trop de liberté d’action et souffre d’un dualisme particulièrement grave entre le vécu et les valeurs.
Samuel Mohochi, directeur exécutif de l’Independent Medico Legal Unit de Nairobi, (ONG travaillant à la promotion des droits des victimes et à leur réhabilitation), relève pour sa part que le Kenya a connu une paix relative et une économie assez prospère depuis son indépendance. Mais, en présence de la situation de crise en Somalie et dans les pays voisins, on assiste à une immigration massive qui fait que les autorités kenyanes prennent des mesures qui violent les droits de l’homme: fiches personnelles, disparitions, expulsions contraires au droit international, etc.
Depuis 2001, le pays a instauré une police d’élite qui a plus de pouvoir que la police traditionnelle. Elle arrête essentiellement des musulmans et des Arabes, qui sont confinés en détention sans aucun lien avec l’extérieur, ou qui sont purement et simplement expulsés.
«Torture justifiée en cas de nécessité»
Rappelant que l’histoire du christianisme n’est pas exempte de la pratique de la torture, Alberto Bondolfi, professeur d’éthique à l’Université de Lausanne et ancien président de la Société suisse d’éthique biomédicale, signale que des voix s’élèvent aujourd’hui, aux Etats-Unis, en Allemagne et en Israël, pour contester le caractère absolu du principe de l’interdit de la torture.
Selon ces voix, c’est le contexte du terrorisme qui permettrait de justifier l’usage de la torture dans certaines conditions. Le philosophe constate qu’il y a un grand écart entre la norme et le traitement des cas concrets, la torture étant condamnée en principe, mais tolérée en cas de nécessité, notamment pour des raisons de sécurité. A. Bondolfi tient à réaffirmer avec Rachela Erel que l’usage de procédés dégradants est absolument inadmissible.
Lors d’un temps d’approfondissement, le pasteur Kä Mana, de la République Démocratique du Congo, et Hubert Hausemer, philosophe, président de la Commission luxembourgeoise «Justice et Paix», ont insisté sur la fragilité de l’homme, sa vulnérabilité et son besoin de se protéger. Pour eux, la reconnaissance d’autrui, ce que Hausemer nomme la fraternité, est le seul moyen de sortir de l’engrenage de la violence. Ils contestent le «nouveau paradigme de la torture» qui consiste à torturer pour protéger ou sauver l’individu ou la collectivité contre le terrorisme et ses diverses formes.
Y a-t-il une définition de la torture?
Le politologue allemand Wolfgang Heinz, membre du Comité de prévention de la torture (CPT) de l’ONU, propose la définition officielle présentée par les documents de l’ONU: toute action intentionnelle qui inflige à une personne une douleur physique ou morale pour obtenir un renseignement ou pour intimider quelqu’un. Cette action peut être commise par un Etat ou ses agents.
W. Heinz décrit le travail du CPT comme l’analyse, sur le plan régional, national et international, des conditions de pratique de la torture et des facteurs qui la composent: dans chaque situation, il s’agit de préciser la force de la douleur infligée, les attitudes de l’auteur de l’acte, les raisons de la sanction et leur compatibilité avec le droit international.
La mission des membres du CPT consiste aussi à clarifier s’il s’agit d’acte dégradant, de comportement inhumain et cruel ou de torture. Ce travail, qui peut sembler fastidieux et qui doit amener à une définition claire de la torture, est nécessaire aux yeux du politologue pour trois raisons: 1) pour définir les responsabilités individuelles, 2) établir les responsabilités des Etats et dégager leur rôle dans la prévention de la torture, 3) pour définir la réhabilitation et les réparations.
Pour W. Heinz, si les Etats acceptent de manière générale les lois contre la torture, ils ont recours à des services secrets qui agissent dans l’ombre en utilisant des procédés illégaux.
Il appelle «euphémismes» les manières dites philosophiques pour justifier l’usage et même la nécessité de la torture. Ainsi, la torture pourrait être liée au concept positif de «sauvetage» et il y aurait une torture salutaire (Rettungsfolter). Ce que l’Acat ne saurait évidemment tolérer.
Les participants des Etats d’Afrique ont, lors des débats, fait remarquer que le concept onusien de la torture est trop restrictif et qu’il est nécessaire de l’élargir à toute forme d’atteinte portée à l’intégrité des personnes, qu’elle soit physique ou psychique. Du côté de l’Amérique latine, l’accent est mis sur les traitements à apporter aux victimes. Paz Rojas, médecin, ancienne professeure de neurologie et cheffe de clinique à l’hôpital de l’Université du Chili, a analysé les traumatismes souvent indélébiles laissés par les tortures, soit sur la victime soit sur son entourage. Elle a aussi rappelé la nécessité d’une prise en charge médicale et d’un suivi de longue durée pour toutes les personnes ayant subi des traitements dégradants. (apic/js)
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