Tous les chemins ne mènent pas à Rome mais à Aparecida

Entretien avec Leonardo Boff à la veille de la visite du pape au Brésil

Propos recueillis par Sergio Ferrari

Aparecida, 7 mai 2007 (Apic) Tous les chemins ne mènent pas à Rome. mais à Aparecida. En tout cas, durant les trois dernières semaines de mai 2007, quand les évêques et les cardinaux catholiques latino-américains se retrouveront dans ce sanctuaire pour la 5e conférence général de l’épiscopat latino-américain et de la Caraïbe (CELAM).

La plus importante réunion continentale de la hiérarchie catholique se tiendra en effet du 13 au 31 mai dans cette localité de l’Etat de São Paulo. Le pape Benoît XVI y assistera également, du 9 au 13 mai, pour l’ouverture de la conférence. «Nul n’attend des nouveautés de la part de l’Eglise catholique», souligne avec un certain scepticisme le théologien et militant brésilien Leonardo Boff, l’un des pères fondateurs de la «Théologie de la libération».

25 ans après avoir été sanctionné une première fois par le Vatican et 15 ans après un retour «auto-proclamé à l’état laïc», Leonardo Boff analyse le présent d’une Eglise, assure-t-il, vide de voix prophétiques.

Q: Quelle étape de leur existence vivent aujourd’hui l’Eglise catholique romaine, en général, et l’Eglise latino-américaine, plus particulièrement ?

Leonardo Boff (LB): Les deux Eglises – comme du reste quasiment toutes les institutions «historiques» – se retrouvent perdues dans un moment où pratiquement nul ne sait très bien où va l’humanité, où on a l’impression qu’aucune autorité spirituelle ne présente vraiment une orientation. Il se peut que le Dalaï-Lama jouisse d’une certaine crédibilité, parce qu’il réaffirme le message universel de l’écoute mutuelle, de l’amour et de la recherche de la paix sans violence. Nul n’attend des nouveautés de la part de l’Eglise catholique. Il n’existe pas en son sein des voix «officielles» capables de dire la vérité, comme le faisaient en d’autres temps les prophètes.

Q: Votre jugement est assez sévère.

LB: Je constate la prédominance des bureaucrates du sacré qui répètent les vieilles formules auxquelles personne n’adhère, parce que ces formules ont peu de rapports avec la vie et ne génèrent pas l’espérance. A mon avis, une grande partie de l’humanité pense que le monde ne peut continuer à suivre le même chemin. Il y a trop de sang sur la route et il n’existe aucun consensus sur quelque point essentiel. Même pas sur le fait de savoir si nous voulons réellement sauver notre «maison commune», la Terre. C’est une situation propre aux époques de crises de paradigmes, la crise d’un monde qui a perdu une grande partie de son sens et, en même temps, la crise d’un autre monde qui n’en finit pas réellement de naître.

Q: Pour revenir à la conférence du CELAM, à Aparecida, dans la liste officielle des 266 personnalités (membres, invités, observateurs, etc.) il n’y a pas plus d’une trentaine de femmes? Que cela signifie-t-il dans une institution qui se définit comme universelle?

LB: L’Eglise catholique romaine est l’un des derniers bastions du patriarcat et du machisme officiel existant sur cette planète. Le Vatican considère, du point de vue ecclésial, la femme comme une force auxiliaire. Canoniquement, les femmes ne jouissent pas de la pleine citoyenneté ecclésiale. En limitant la présence des femmes dans ses rencontres officielles, le Vatican est absolument logique avec sa théologie. Reste à savoir si ce type d’interprétation et d’attitude a quelque chose à voir avec l’intention de Jésus de promouvoir une fraternité ouverte, de frères et de soeurs sans aucune exclusion; ou si restent valables les mots de saint Paul, affirmant: «En Christ, il n’y a ni Grec, ni Barbare, ni homme, ni femme, parce que nous sommes un en Christ».

Q: Si l’on examine la situation de l’Eglise latino-américaine, la conférence d’Aparecida a été précédée d’une sanction directe de Rome contre le père jésuite Jon Sobrino, l’un des ténors restants de la Théologie de la Libération. Comme interpréter cette sanction, en ce moment précis?

LB: A mon avis, Benoît XVI n’est pas très impliqué dans cette affaire. En 1986, le pape actuel avait participé à une rencontre avec des représentants de la Conférence des évêques brésiliens, des cardinaux de la Curie romaine et le pape de l’époque – Jean Paul II -, rencontre concernant les conflits sur la Théologie de la Libération. Le résultat en avait été extrêmement positif, puisque le pape avait envoyé à cette conférence épiscopale une lettre, disant «que la théologie de la libération est non seulement opportune, mais utile et nécessaire et qu’elle représente une nouvelle phase dans la tradition de la pensée théologique». Après cette affirmation officielle, le cardinal Ratzinger a cessé d’attaquer la Théologie de la Libération.

Q: Comment comprenez-vous alors la sanction contre Jon Sobrino?

LB: Comme Jon Sobrino lui-même le laisse entendre dans sa lettre au Supérieur général de la Compagnie des Jésuites, sa condamnation est l’oeuvre du groupe des cardinaux latino-américains présents au sein de la Curie romaine, qui n’ont jamais vraiment accepté les termes de la lettre papale de 1986 aux évêques brésiliens. Leurs noms sont connus. Le principal d’entre eux est le Colombien Alfonso López Trujillo, qui avait promis de mettre au pas Gustavo Gútierrez, Leonardo Boff et Jon Sobrino. Jusqu’ici, il avait réussi son opération contre Gútierrez et contre moi-même. Il ne manquait que Jon Sobrino. C’est aujourd’hui chose faite. On pourrait citer d’autres personnalités influentes: le cardinal Dario Castrillón Hoyos (Colombie), Le cardinal Lozano de Barragán (Mexique) et un évêque du Brésil, le Suisse Karl Josef Romer (ex-évêque auxiliaire de Rio de Janeiro, aujourd’hui à Rome).

Q: Même si cela est un peu prématuré, peut-on attendre une conclusion importante émanant de la conférence du CELAM? Je pense à des décisions qui pourraient dynamiser l’engagement social des catholiques latino-américains.

LB: Je crois que, parmi les théologiens qui ont suivi la préparation d’Aparecida, prédomine l’idée que, sur le fond, il n’y a pas beaucoup d’ajouts à faire au magistère épiscopal latino-américain accepté durant ces 40 dernières années: la thématique de la libération contre l’oppression, exprimée à Medellin (1968) ; l’option pour les pauvres et contre la pauvreté, à Puebla (1979) ; l’inculturation de la foi dans les cultures opprimées, spécialement la culture populaire, indigène et noire. Comme cela fut clairement établi à Puebla, il ne suffit pas de constater les blessures qui tuent tant de gens, mais il est urgent d’en dénoncer les causes. La principale, mais pas la seule, c’est le mode de production et de consommation exploiteur des personnes et des nations, qui dévaste les biens restreints de la nature. Et ce mode a un nom : économiquement, il s’appelle le capitalisme en son étape mondiale globalisée et politiquement il s’appelle le néo-libéralisme. Aparecida lancera probablement – nous espérons qu’il en sera ainsi – un appel au soin et à la protection de la nature, ainsi qu’à la responsabilité collective face au réchauffement global inévitable de la planète.

Cela dit, je ne pense pas qu’il y ait de grandes attentes par rapport à la visite du pape au Brésil. Et par conséquent la désillusion ne sera pas très grande. Nous espérons que le pape nous surprendra. Nous désirons que ses yeux soient déchargés des préjugés et des lenteurs européennes et qu’il nous voie comme nous sommes vraiment: notre pays, le Brésil, est honteusement divisé et polarisé entre les riches et les pauvres, d’où la nécessité de la justice sociale et des droits sociaux.

Q: Il est impossible de parler de l’Eglise sans parler de la société. L’Amérique latine vit aujourd’hui un moment particulièrement dynamique de son histoire politique. Dans quelle mesure la conférence du CELAM peut-elle s’associer à cette « résurrection politique » que vit le continent?

LB: Le fait nouveau, c’est que nous vivons un processus démocratique de centre-gauche dans quasiment tous les pays du continent. Il y a une émergence des masses, fruit d’une nouvelle conscience historique, dans une étape de maturité croissante. Aujourd’hui, aspect grandiose de la situation, il existe des centaines de mouvements populaires qui dialoguent avec les pouvoirs publics et font pression sur les gouvernements, en les contraignant à impulser des politiques sociales en leur faveur. Nous vivons un autre type de démocratie enrichie par des sujets historiques, absents auparavant et maintenant très actifs. Ce phénomène social, par exemple entre autres en Bolivie, en Equateur et au Brésil compte avec une grande participation de l’Eglise de la libération, qui depuis 50 ans arbore ces mêmes bannières, aujourd’hui victorieuses. La Théologie de la Libération a aidé à consolider ces avancées, comme le reconnaît publiquement le président équatorien Rafael Correa. Plusieurs ministres de Lula viennent de ce secteur. Le triomphe de cette théologie est aujourd’hui très clair aussi bien dans le cadre politique que dans les espaces ecclésiaux. Nous espérons qu’Aparecida reconnaisse une telle réalité et la renforce. (apic/sf/ech/pr)

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