Apic Interview
La République démocratique du Congo, règne de l’impunité
Bernard Bovigny, agence Apic
Fribourg, 22 juin 2007 (Apic) Dans le cadre de la Journée Internationale de soutien aux victimes de la torture, les équipes ACAT du canton de Fribourg organisent une conférence mardi 26 juin sur «L’impunité dans la région des Grands Lacs». L’abbé Emmanuel Rudacogora, auxiliaire à la paroisse de Morges, parlera à la Cité St-Justin à Fribourg des guerres et des violences qui ensanglantent la République démocratique du Congo (RDC) et les pays environnants, et de la lancinante question de l’impunité.
Les armes se sont officiellement tues en RDC, mais le Sud et le Nord-Kivu demeurent le théâtre d’affrontements sanglants et de massacres quasi quotidiens. L’assassinat, le 13 juin, du journaliste Serge Maheshe, de Radio Okapi, a été précédé de nombreux autres méfaits, perpétrés par des troupes rebelles, des civils ou des forces de l’ordre qui ont leur arme pour seule source de revenu: pillages, enlèvements, attentats, répressions, . Les auteurs de ces actes de violence sont rarement poursuivis, ou alors relâchés peu après avoir été condamnés à de légères peines, déplore l’abbé Rudacogora, qui a évoqué pour l’Apic le grave problème de l’impunité.
Apic: Après la «guerre mondiale africaine» entre 1997 et 2000 en RDC (2,5 millions de morts selon Amnesty International), quelle est la situation actuelle dans le pays? Peut-on parler de paix?
Emmanuel Rudacogora: Non. La paix n’est pas encore venue. Ou alors elle est très précaire. Chaque jour a son lot de morts, de viols et de pillages. Les armes se sont plus ou moins tues, mais des factions nationales ou étrangères sévissent, surtout à l’est du pays. Il s’agit par exemple de combattants rebelles rwandais au Sud-Kivu et au Nord-Kivu, ou des factions congolaises comme les guerriers maï-maï et les soldats fidèles au général Laurent Nkunda, qui n’obéissent pas à Kinshasa.
Apic: Pourquoi cette persistance de la violence, à l’est du Congo surtout?
E.R: A cause de ces milices. Armées par qui? Je l’ignore. Les combattants rwandais, issus des camps de réfugiés, sont présents dans la région depuis 1994, l’année du génocide. C’est à cette époque que la France sous couvert d’une mission onusienne, a lancé son «Opération turquoise» en créant une zone tampon au Rwanda, en vue, officiellement, d’arrêter le génocide. Puis les troupes françaises quittent la région, en laissant une situation confuse derrière elles. Des camps fantômes Mugunga-Katale abritaient à l’est du Congo environ un million de réfugiés, alors que la seule ville de Goma, la plus grande de la région, ne comptait que 200’000 habitants. Cette présence rwandaise a créé une situation de très grande instabilité, avec pour effets le trafic d’armes, la montée de la criminalité, etc.
De plus, les camps en RDC dans lesquels se trouvaient ces réfugiés rwandais étaient placés à 10 kilomètres de la frontière, soit bien moins que les 150 kilomètres prescrits par les conventions internationales. Parmi les résidents se trouvaient des généraux et des militaires rwandais qui, après le génocide, ont accompli entre 94 et 96 des incursions pour perpétrer des massacres dans leur pays.
C’est sans doute la raison pour laquelle les autorités du Rwanda et de l’Ouganda ont incité Kabila et ses camarades de l’AFDL à s’emparer de la RDC en octobre 1996. Elles espéraient réduire au silence les rebelles rwandais de la région de Goma et Bukavu. Or, entre 96 et 97, les rebelles de Kabila, soutenues par le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda, conquièrent le Zaïre de Mobutu en commençant par l’est et en marchant sur Kinshasa. D’importants massacres ont également été perpétrés par ces troupes dans les villages durant cette marche de conquête. A mi chemin, elles ont été rejointes par l’Angola qui veut en profiter pour démanteler les bases arrières de l’UNITA de Jonas Savimbi au Congo.
La guerre qui a débuté ensuite en 1998 était internationale. En gros, on trouvait d’un côté le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, opposés au Zimbabwe et à l’Angola. Mais le champ de bataille est resté le Congo. Et ces différents pays se sont bien servis en ce qui concerne le butin de guerre (minerais, exploitation du bois, etc.).
Apic: Et les combattants rwandais n’ont pas été éliminés par Kabila .
E.R: Non, ils se sont simplement déplacés. Ils sévissent depuis 13 ans à l’est du Congo. Ce qui me fait dire qu’ils sont soutenus par une main puissante et obscure. Je dois dire qu’ils ne sont pas tous des génocidaires, car beaucoup d’entre eux sont maintenant âgée de 20 ans ou même moins. Ils avaient environ 7 ans lors du génocide au Rwanda. J’en déduis que ces troupes rebelles recrutent des jeunes et se renouvellent sans cesse.
La question des enfants soldats est cruciale pour toute la sous-région. Il est d’ailleurs difficile de reconvertir les enfants et les jeunes soldats. S’ils quittent les troupes rebelles et les armées régulières sans leur garantir la formation et la réinsertion professionnelle, ils n’ont aucun espoir de gagner leur vie, ils sont tentés de replonger. Ils ne savent pas qui ils combattent et ne sont pas toujours conscients des effets de leurs actes. Ils obéissent simplement aux ordres de tirer, de tuer ou de violer.
Mais des signes d’espoir apparaissent. Des ONG et des Eglises, comme la Caritas diocésaine et les pères salésiens, même s’il sont débordés par leur tâche, entreprennent de faire sortir les jeunes et les enfants soldats par une prise en charge et un accompagnement appropriés.
Apic: Lorsque vous dénoncez l’impunité, à propos de quels crimes se rapporte-t-elle?
E.R: Il s’agit des homicides, des viols, des pillages, perpétrés pour beaucoup par les militaires et par les policiers, dont beaucoup sont issus de milices habituées à utiliser la violence, et qui sont mal payés, voire pas payés du tout. Depuis le début de la guerre en 1996, il y a eu des enlèvements ciblés, des massacres collectifs perpétrés par différentes troupes. Les auteurs ne sont pas inquiétés. Pratiquement aucune enquête n’est ouverte contre eux. Et les quelques rares criminels qui sont arrêtés, sont relâchés peu après. Les familles des victimes sont frustrées, déçues. Comment croire à une telle justice?
L’impunité apparaît également pour ce qui touche les crimes de guerre. Et lorsqu’un criminel de guerre est jugé par le TPI à La Haye, il dispose en prison d’un confort – repas, télévision, chambre – que n’ont pas les familles des victimes ni l’ensemble de la population. Par ailleurs, il faut souligner les guerres civiles à l’est du Congo à partir de 1993 au cours desquelles des dirigeants, des paysans, hommes, femmes et mineurs ont participé aux massacres. Qui doit être jugé ? Les planificateurs, les cerveaux de ces atrocités qui se cachent derrière leurs groupes claniques ou ethniques pour échapper au jugement. Les «absolutions collectives» et les réconciliations superficielles constituent une forme de banalisation de ce qui s’est passé. Il y a une tendance de camoufler les responsabilités individuelles derrière l’(ir)responsabilité collective. C’est le règne de l’impunité.
Apic: A qui profite la guerre finalement?
E.R: Aux profiteurs, aux maraudeurs, à tous ceux (nationaux et étrangers) qui profitent du chaos pour exploiter et exporter la richesse du pays afin de gonfler leurs poches. Ils sont politiciens, officiers des armes mais aussi hommes d’affaire qui prospèrent pendant que le reste de la population sombre dans une misère innommable. Ce sont aussi les fonctionnaires de l’Etat placés à des postes générateurs des recettes qui, par complicité, partagent le butin avec les pillards. Une gestion non transparente dans une région où sévit la politique du ventre et la corruption. Il y a certainement un réseau mafieux pour le pillage du pays et la circulation des armes. On trouve beaucoup de «pêcheurs en eaux troubles» qui profitent du chaos.
Apic: Louise Arbour, Haut commissaire de l’ONU pour les droits de l’homme, qualifie cette impunité de «risque de conflit majeur en Afrique centrale». Partagez-vous son point de vue?
E.R: Oui, mais ce n’est pas le seul risque. Il existe un très fort sentiment d’injustice et de frustration en RDC. Ils sont tous arrivés au pouvoir par les armes, et la logique guerrière est omniprésente dans la gestion du pays même après des élections «démocratiques». On a perdu le sens du dialogue et du débat politique et donc celui qui est puissant militairement a raison sur les adversaires politiques.
La justice aussi connaît des impartialités. J’ai assisté à la condamnation et à l’exécution publique de jeunes soldats qui avaient volé un téléphone portable ou une radio. Ils ont été jugés par des officiers militaires qui ont volé bien davantage ou commis des actes bien plus graves. Les petits trinquent, les gros bénéficient de l’impunité.
Pourquoi ne pas combiner modernité et tradition africaine en matière de justice? Une justice punitive, dans l’état actuel des prisons au Congo, n’aide ni le coupable ni la victime. Je suis pour l’instauration d’une justice réparatrice. Il est arrivé que des paysans se soient mis ensemble pour reconstruire les cases de leurs voisins qu’ils avaient incendiées pendant la guerre civile. Des repas ont été organisés pour mettre autour d’une même table, les frères de tours que les politiciens avaient réussi à diviser au nom des appartenances claniques ou ethniques. Des gestes réparateurs peuvent donner un cachet africain à la justice moderne.
Apic: Qu’attendez-vous de la communauté internationale?
E.R: Elle envoie de l’argent ou des vivres pour aider les réfugiés et les pauvres. Elle devrait aussi et surtout favoriser l’émergence d’un programme ou d’actions en vue d’enrayer la violence. Par exemple, il est urgent d’empêcher les livraisons d’armes. Où les milices trouvent-elles toutes leurs armes? Il existe à coup sûr un trafic à l’échelle internationale. Les seigneurs de guerre trouvent des complices dans les hautes sphères des Etats occidentaux.
Apic: A part l’abandon de l’impunité, quelles sont les conditions pour une région des Grands Lacs stable politiquement et pacifique?
E.R: Je vois une série de mesures indispensables:
– Le rapatriement des milices étrangères (Rwanda, Burundi, Uganda, Soudan, etc.) qui sévissent dans le pays.
– Un examen sérieux des revendications, parfois fondées, exprimées par des groupes rebelles. L’ex-général Laurent Nkunda, par exemple, exige le retour des plus de 40’000 Congolais tutsis réfugiés au Rwanda depuis 11 ans et vivant dans des camps de fortune. Ce qui me semble raisonnable. Rien ne sert de tenter d’écraser les factions rebelles, elles réapparaissent ailleurs dans le pays.
– Une politique de réconciliation nationale. La suppression d’une politique de tribalisme, de régionalisme et d’exclusion, en vue de créer un vrai sentiment national.
– Une restructuration de la police et de l’armée en vue de défendre la nation. Actuellement, les forces de l’ordre agissent uniquement sur le mode de la violence. Les policiers et les militaires ne sont pas payés. Ils disposent du fusil pour récolter de l’argent.
– La gestion transparente du pays et la justice distributive. Les fonctionnaires de l’Etat (enseignants, professeurs, infirmiers et médecins, etc.) s’ils ont un salaire digne, ne seront pas tentés de détourner les matériels de leurs institutions pour survivre.
Notre pays est très grand et sans structures. Les citoyens ont été formés à vivre de la corruption et du détournement. Il y a tout un travail d’éducation à la civilité.
Apic: Voyez-vous tout de même des signes d’espérance?
E.R: Oui, bien sûr. Des gestes de réconciliation apparaissent, grâce aux Eglises entre autres, et à la commission Justice et Paix. Des communautés de base et des coopératives intercommunautaires d’entraide se mettent en place. Voilà des projets à soutenir pour rebâtir un climat de confiance mutuelle. Condamnés à vivre ensemble, il nous faut abandonner le «syndrome de Caïn» qui prétend construire un bonheur précaire sur le malheur ou le sang de son frère. BB
Encadré 1:
Témoin direct des atrocités de la guerre
Emmanuel Rudacogora Mugenga est né le 28 décembre 1967 à Goma, à l’est de la République démocratique du Congo, de parents enseignants chrétiens. Il fréquente le petit puis le grand séminaire, «avec l’assurance de recevoir une formation solide, Mobutu ayant nationalisé la plupart des écoles», comme il l’affirme dans un article de la revue «Bethléem» 3-2005. Après ses études de philosophie et de théologie à Bukavu, il est ordonné prêtre le 30 juillet 1992 pour le diocèse de Goma. Il est vicaire de deux paroisses (Birambizo, Mweso) lorsque la guerre éclate en 1993. Témoin d’atrocités, il cache des gens pour éviter leur massacre. Il perd huit confrères dans sa région. En 1995, la ferme modèle de Lushebere dont il est co-responsable est pillée alors que la guerre reprend de plus belle. De 1996 à 2001, il est curé doyen à Goma. Il est emprisonné pour avoir caché des habitants.
Envoyé par son évêque à Lugano, Emmanuel Rudacogora y étudie la théologie et les communications. Il réside ensuite à la communauté du Verbe de Vie à Pensier, près de Fribourg, et rédige une thèse de doctorat sur «Les défis de l’ethnisme face à l’Eglise-Famille en Afrique. Le cas du Nord-Kivu. Pour une éthique de la solidarité». Depuis 2005, il est auxiliaire à la paroisse de Morges dans le canton de Vaud. Il a participé comme intervenant au rassemblement «Prier Témoigner» en novembre 2004 à Fribourg. Il réside en Suisse avec un statut d’étudiant. BB
Encadré 2:
Conférence de l’abbé Rudacogora le 26 juin à Fribourg
Dans le cadre de la Journée Internationale de soutien aux victimes de la torture, le comité fribourgeois des équipes ACAT organise une conférence mardi 26 juin à Fribourg sur «L’impunité dans la région des Grands Lacs». La rencontre, dont l’invité principal sera l’abbé Emmanuel Rudacogora, a lieu à 20 à la Cité St-Justin, rue de Rome 3, en face de l’Université Miséricorde. Le prêtre congolais parlera de la situation des droits humains dans cette région de l’Afrique. La chorale africaine de la paroisse St-Paul animera la rencontre. L’entrée est libre, une collecte aura lieu à la sortie.
«Cette Journée doit nous faire réfléchir sur le sort des victimes de la torture pour lesquelles nous essayons d’intervenir, mais elle doit aussi nous faire penser à leurs familles, amis et parents qui, de manière indirecte, en subissent les conséquences», affirme l’ACAT dans son document de présentation de la conférence.
(apic/bb)
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