Une publication qui fera « ni gagnants ni perdants »
Propos recueillis par Samuel Pruvot et Sophie le Pivain pour I.MEDIA et Famille Chrétienne
Rome, 7 juillet 2007 (Apic) Le cardinal Jean-Pierre Ricard, président de la Conférence des évêques de France, a estimé que la publication du Motu Proprio Summorum Pontificum sur la messe tridentine ne ferait « ni gagnants ni perdants », dans une interview accordée à l’agence I.Media – partenaire romain de l’Apic – et à l’hebdomadaire français Famille Chrétienne.
Le cardinal français, membre de la Commission pontificale Ecclesia Dei, a également fait part de sa « peur que les motivations réelles du pape ne soient pas bien comprises », ainsi que de ses inquiétudes quant à la mise en oeuvre « pratique » du Motu Proprio.
Le cardinal Ricard a participé à la réunion du 17 juin 2007 au Vatican, au cours de laquelle la Lettre apostolique de Benoît XVI « sur l’usage de la liturgie romaine antérieure à la réforme de 1970 » a été présentée à une quinzaine de prélats du monde entier.
Q.: Après la publication du Motu Proprio, vous attendez-vous à un raz-de-marée de revendications de la part des fidèles traditionalistes ?
Cardinal Ricard: Non, je ne pense pas que ce soit une déferlante. Le pape fait lui-même remarquer que les personnes formées à la liturgie et à l’usage du latin sont une minorité. Cependant, la gestion concrète des demandes qui nous seront adressées ne sera pas une mince affaire. Si le pape aborde l’importance du rôle de l’évêque en matière liturgique, le centre de gravité a changé. Demain, il reviendra au curé de trancher, si un groupe de sensibilité traditionnelle se fait connaître sur sa paroisse. Mais, étant donné la grande charge de travail qui repose sur les épaules de beaucoup d’entre eux, je pense qu’il sera plus facile de trouver des solutions au niveau du diocèse. En somme, je n’ai aucune inquiétude quant à la diminution de ma responsabilité en ce qui concerne la mise en oeuvre du Motu Proprio !
Comment cela va-t-il se passer dans votre diocèse de Bordeaux ?
A Bordeaux, nous avons déjà quatre lieux desservis par trois communautés Ecclesia Dei – l’Institut du Bon Pasteur, la Fraternité Saint-Pierre, et l’Institut du Christ-Roi. Je vais essayer de faire comprendre aux fidèles concernés qui ne trouveront pas de réponse dans leur paroisse qu’ils pourront être accueillis dans ces lieux où l’on célèbre déjà selon la forme extraordinaire du rite romain.
Q.: De fortes réactions des évêques se sont fait entendre depuis des mois. Peut-on dire que l’épiscopat français est réticent au Motu Proprio ?
Cardinal Ricard: Il était du devoir des évêques d’informer le souverain pontife sur la situation en France, et sur un certain nombre de questions dont nous étions porteurs. Je me félicite de la volonté de réconciliation manifestée par le Saint-Père. Mais je sais qu’il y aura certainement des difficultés de mise en oeuvre. Il se peut que des voix discordantes se fassent entendre en France, et dans les pays où le sujet est sensible, comme la Suisse et l’Allemagne. La problématique est différente dans d’autres pays. J’ai discuté avec le cardinal Dziwisz, l’archevêque de Cracovie, lors de la réunion que nous avons eue au Vatican. Il n’est pas concerné par cette nouvelle mesure, puisqu’il n’y a pas vraiment de traditionalistes en Pologne. Mais il a peur que cela donne de « mauvaises idées » à ses fidèles !
Q.: Au-delà des réactions parfois vives qui se sont exprimées en France, comment vous apparaît l’intention profonde du pape ?
Cardinal Ricard: J’étais présent au Vatican avec douze autres évêques, dont le cardinal Barbarin, le 17 juin, pour la première présentation du texte. Le pape nous a vraiment livré son sentiment personnel lors de cette réunion, comme il l’a fait d’ailleurs dans la lettre qu’il a adressée à tous les évêques. Il s’exprime à la première personne, revendiquant sa propre expérience. Nous ne sommes plus dans le cas de figure d’un texte qui viendrait seulement d’un organe du Saint-Siège, mais il s’agit d’une initiative du pape lui-même. Le point qui me touche le plus est la volonté de réconciliation exprimée par Benoît XVI. Il la présente d’ailleurs explicitement dans sa lettre comme la « raison positive, le motif qui [lui] fait actualiser par ce Motu Proprio celui de 1988 ». C’est la préoccupation fondamentale du pape. Il est important que se réconcilient les fidèles catholiques qui ont des attachements différents, les uns à la réforme du Concile, les autres à la forme ancienne du rite romain. Plus qu’à la tolérance, le pape appelle les uns et les autres à la compréhension et à l’acceptation mutuelles. Il dit à chacun qu’il a une part du chemin à faire. Dans la décision du pape, il n’y a ni gagnants ni perdants.
Q.: Quel est ce chemin qui leur est demandé ?
Cardinal Ricard: D’une part, le Saint-Père s’adresse à ceux qui ont apprécié l’enrichissement apporté par la réforme liturgique. Il leur demande d’accepter que le trésor de l’Eglise soit beaucoup plus large que ce qu’ils pensent percevoir, et qu’on puisse aujourd’hui être nourri par la messe tridentine, qui a soutenu la vie chrétienne des fidèles pendant des siècles. Deuxièmement, le pape vient dire aux autres, attachés au missel de 1962, qu’ils doivent reconnaître les bienfaits de la réforme conciliaire. Il n’y a aucune contradiction entre l’une et l’autre des formes du missel romain. Le Saint-Père comprend le Concile comme une continuité, un enrichissement et non pas comme une rupture. Il leur rappelle qu’on ne peut pas nier la légitimité du missel de 1970 au nom de l’attachement au missel de 1962: « pour vivre la pleine communion, écrit-il aux évêques, les prêtres des communautés qui adhèrent à l’usage ancien ne peuvent pas non plus, par principe, exclure la célébration selon les nouveaux livres ». Cette disposition me semble incompatible avec les statuts de divers instituts dans lesquels figurait l’utilisation exclusive de la forme tridentine. Je crois qu’on ne peut plus dire les choses ainsi après le Motu Proprio.
Q.: En publiant ce document, le pape pense-t-il aussi aux fidèles de Mgr Lefebvre ?
Cardinal Ricard: Ce n’est dit explicitement dans aucun des deux textes. Mais d’une manière plus large, Benoît XVI pense aussi à la Fraternité Saint-Pie X. Il nous l’a dit de vive voix. Mais, à mon avis, ce Motu Proprio leur fera difficulté, en particulier pour tout ce qui touche l’autorité de la réforme liturgique que les prêtres et les fidèles de cette fraternité refusent de reconnaître.
Q.: Est-ce qu’il y a lieu de craindre une remise en cause du Concile, notamment sur la question du dialogue interreligieux ?
Cardinal Ricard: Je ne le pense pas parce que le pape s’est déjà bien engagé dans ce sens. La récente décision de redonner sa pleine autonomie au Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et la nomination du cardinal Tauran confirment cette volonté.
Q.: Beaucoup de commentateurs voient dans le Motu Proprio un simple retour en arrière.
Cardinal Ricard: Très concrètement, il ne faut pas y voir le retour à la messe en latin pour tous. La forme issue des réformes conciliaires reste la forme ordinaire, habituelle, du rite romain. De plus, le Saint-Père lui-même fait remarquer que le nombre de fidèles qui sont à l’aise avec le latin est très restreint. Rien ne change donc fondamentalement pour les communautés chrétiennes. Simplement, le pape manifeste sa générosité à ceux qui souhaitent la possibilité de célébrer selon l’ancien missel.
Lors de la rencontre avec les évêques, il s’est même montré très prospectif, en expliquant que les deux formes du rite pourront s’enrichir l’une l’autre. Il a notamment évoqué l’enrichissement biblique qu’a constitué le nouveau lectionnaire en trois ans, instauré par la réforme liturgique, en nous disant que la forme extraordinaire pourrait s’en inspirer. Dans l’autre sens, l’ancien missel met l’accent sur un certain sens du sacré, de la transcendance. Cette dimension, qui passe par une plus grande attention au cérémonial, pourrait être encouragée dans le missel de Paul VI. Peut-être l’a-t-on a trop évacuée depuis Vatican II. Tout cela veut dire que le pape considère les différentes formes liturgiques comme vivantes et non pas figées.
Q.: Cette affirmation ne semble pas évidente à tous les fidèles. Avez-vous des inquiétudes quant à la mise en oeuvre du Motu Proprio ?
Cardinal Ricard: Sur le plan pratique, oui. Aujourd’hui, les prêtres sont souvent surchargés – je pense notamment à ceux qui exercent leur ministère en milieu rural. Beaucoup d’entre eux n’ont pas reçu la formation adéquate pour célébrer selon la forme ancienne du rite. Ils ne disposent pas toujours des anciens livres liturgiques. Sans compter le fait que, les lectures n’étant pas les mêmes dans les deux missels, il leur faudra préparer deux homélies ! La situation dans laquelle ils se trouveront sera difficile pour certains. Il ne faut pas sous-estimer ces difficultés pratiques. Je ne voudrais pas que les prêtres en arrivent à une forme de découragement intérieur par rapport à cette responsabilité accrue. Il nous faudra être attentifs à cela.
Et puis, nous allons avoir à gérer les réactions de l’opinion publique en général, et celle des prêtres en particulier. J’ai aussi peur que les motivations réelles du pape ne soient pas bien comprises.
Q.: Comment espérez-vous remédier à ces difficultés ?
Cardinal Ricard: La formation des communautés à la réforme conciliaire est à poursuivre. Il ne faudrait pas que cette redécouverte et la formation qui doit l’accompagner soient abandonnées parce que certains prêtres auraient l’impression de se sentir désavoués par le Motu Proprio. Il va falloir faire comprendre aux uns et aux autres qu’ils ont tous un chemin à parcourir dans le sens de la conversion profonde que leur demande Benoît XVI. C’est un chemin qui ne se parcourt pas en un jour, et qui suppose de prendre conscience que la réalité catholique est plus large que celle que l’on perçoit immédiatement. (apic/imedia/fm/sp/sp/pr)
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