Vietnam du Nord, malgré les obstacles, l’Eglise est vivante

Apic Reportage

Jacques Berset, agence Apic

Hanoi, 18 juillet 2007 (Apic) Au milieu des rizières au vert scintillant, un peu partout dans les villages catholiques dispersés dans le Delta du Fleuve Rouge, au Vietnam du Nord, surgissent à l’improviste des clochers d’églises. La plupart du temps construites dans le style européen, on en trouve plus rarement dans un style vietnamien.

Surpris de cette « inculturation » avant la lettre, le visiteur étranger prend alors ces édifices religieux pour des pagodes bouddhistes aux toits retroussés, à l’instar de la cathédrale de Phat Diem aux immenses colonnes de « bois de fer ». Il n’en est dissuadé qu’en découvrant la croix qui surmonte discrètement la tour principale de cet immense édifice en pierres de taille finement sculptées. Construite à la fin du XIXe siècle par l’abbé Pierre Trân Luc, un prêtre vietnamien appelé aussi « Père Six », la cathédrale de Phat Diem est le siège épiscopal du premier évêque du Vietnam.

C’est là, dans ce haut lieu du catholicisme vietnamien, à 30 km de la ville de Ninh Binh et à quelque 120 km au sud de Hanoi, que prit racines l’une des premières semences de l’Evangile au Vietnam du Nord. D’ailleurs de l’étage du phuong dinh – le campanile qui abrite un immense tambour que l’on fait résonner seulement les dimanches et les jours de grande fête – on découvre à l’horizon une vingtaine de clochers d’églises dans la région de Kim Son.

Ces édifices, témoins d’une présence chrétienne de quatre siècles, rappellent l’aventure parfois tragique des missionnaires européens, dont nombre d’entre eux connurent la persécution et le martyre. Les premiers arrivés furent des religieux portugais, mais celui qui reste dans toutes les mémoires est la figure du jésuite avignonnais Alexandre de Rhodes. C’est lui qui allait révolutionner l’écriture vietnamienne en perfectionnant les caractères latins déjà introduits par des missionnaires portugais et espagnols. Les érudits, à l’époque, utilisaient des idéogrammes (chu nho et chu nôm) dont l’apprentissage ardu prenait de nombreuses années. L’écriture prônée par le jésuite, d’apprentissage beaucoup plus facile que les idéogrammes, a favorisé l’accès au savoir et à l’information de larges pans de la population. Elle a permis ainsi d’affaiblir le pouvoir des mandarins.

Le « quôc ngu », en caractères latins, allait finir par gagner le statut d’orthographe officielle en 1918. On était alors en plein système scolaire français, car le Tonkin, comme l’Annam au Centre et la Cochinchine au Sud, faisaient partie de la France d’Outre-Mer.

Une forêt de clochers

Cette forêt de clochers, que l’on rencontre aussi à Bui Chu, un diocèse qui compte près de 30% de catholiques (la plus forte proportion au Vietnam), surprend particulièrement. En effet, cette région est devenue communiste sous l’égide de Ho Chi Minh, leader du Vietminh, la « Ligue pour l’indépendance du Vietnam », après la Seconde guerre mondiale déjà. C’était avant le Concile Vatican II, et il n’était pas question alors de collaborer avec l’ennemi communiste! Les chrétiens ont donc failli disparaître des dix diocèses du Nord Vietnam (*) après la défaite des troupes coloniales françaises à Dien Bien Phu, en mai 1954.

La France quittera en effet le Tonkin après les Accords de Genève signés en juillet 1954 qui instauraient la partition du pays le long du 17e parallèle. C’est dans ce cadre que plus de la moitié des catholiques du Nord Vietnam cherchèrent refuge au Sud, abandonnant des centaines de paroisses devenues exsangues. On parle de 600 à 700’000 fugitifs.

Quand on arrive dans un village catholique du Delta, en ayant emprunté une petite route – souvent un étroit chemin – perchée sur les digues qui cloisonnent les rizières, c’est l’église qui attire en premier lieu notre regard, car c’est l’édifice le plus élevé, au milieu des modestes maisons et des étangs peuplés de canards. L’église et la maison paroissiale adjacente demeurent ici des centres de ralliement pour toute la communauté, qui n’a pas d’autres espaces d’expression.

L’église, un lieu de ralliement

Des cris joyeux percent les murs: des religieuses y entretiennent un jardin d’enfants, dans une autre salle, des catéchistes font connaître le Christ à la multitude de jeunes et d’enfants de retour de l’école. Dans l’église, une chorale répète des chants religieux et dans un autre local, un groupe de femmes est réuni. Et surtout, dès 5 heures du matin, c’est là que les paysans viennent prier quotidiennement avant d’aller travailler dans les rizières.

Autrefois très surveillée, réprimée, confinée à la sacristie, l’Eglise a longtemps suscité la méfiance des autorités. La surveillance visant les activités ecclésiales s’est toutefois quelque peu relâchée. C’est suite à l’entrée du Vietnam, en début d’année, dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), nous confie Soeur Elisabeth, une missionnaire basée à Ho Chi Minh Ville.

L’Eglise catholique cherche de plus en plus à s’engager dans l’action sociale: jardins d’enfants, dispensaires, soins aux handicapés et aux malades du sida, aide aux orphelins, petits ateliers, etc. Mais elle aimerait faire beaucoup plus, nous confie l’évêque de Thanh Hoa, Mgr Joseph Nguyen Chi Linh, âgé de 57 ans, qui préside la Commission pour les laïcs de la Conférence épiscopale du Vietnam. « Nous aimerions encore nous engager dans le domaine des écoles catholiques, des universités. mais nous n’en avons pas le droit! »

Des restrictions toujours en vigueur

« Nous avons certes la liberté de culte dans la Constitution. les choses s’améliorent lentement, malgré les restrictions. Mais sur les frontières avec la Chine et le Laos, dans les provinces de Lai Chau et de Dien Bien (où se trouve Dien Bien Phu) ainsi qu’à Son La, parmi les minorités ethniques, nos prêtres ont l’interdiction de dire la messe », témoigne à son tour Mgr Antoine Vu Huy Chuong, évêque de Hung Hoa, à l’extrémité nord-ouest du pays. L’évêque, âgé de 62 ans, dirige le plus vaste diocèse du Vietnam (54’351 km2) avec 205’000 fidèles sur une population de 6,5 millions d’habitants.

Le jour où nous lui rendons visite, il nous conseille de ne pas rester chez lui pour la nuit: peu avant notre arrivée, la police lui a demandé des renseignements sur les « étrangers » qui allaient venir. Si la présence des policiers en uniforme ne saute pas toujours aux yeux, surveillance il y a bel et bien !

L’Eglise souhaite participer pleinement au développement du pays

Face à l’urbanisation galopante, à la corruption endémique qui touche jusqu’aux plus hauts cercles du pouvoir, au mensonge érigé en mode de (sur)vie, l’Eglise souhaite participer à l’éducation populaire. Mais le débat sur l’éthique et la morale sociale reste, pour l’instant encore, le monopole du Parti communiste, note le cardinal Jean-Baptiste Pham Minh Man, archevêque de Ho Chi Minh Ville.

Suite à la visite au Vatican le 25 janvier dernier du Premier ministre vietnamien, Nguyen Tan Dung – il s’agissait de la 1ère rencontre entre le chef du gouvernement vietnamien et le pape – l’espoir est grand que les relations s’améliorent, nous assurent nos interlocuteurs dans les diocèses du Vietnam du Nord. Mais ils soulignent que le pouvoir est partagé entre les partisans de l’ouverture et le « camp chinois », qui désigne les pontes du Parti communiste rétifs à tout changement. JB

Encadré

Une chrétienté courageuse, qui se souvient de ses martyrs

Marquée par les persécutions – en 1988 le pape a canonisé 117 martyrs (**) qui périrent pour leur foi aux 18e et 19e siècles, notamment sous le règne sanglant des empereurs Minh Mang, Thiêu Tri et Tu Duc – l’Eglise catholique vietnamienne compte près de 8 millions de fidèles pour une population de quelque 85 millions d’habitants.

C’est la troisième communauté catholique d’Asie derrière les Philippines et la Chine, et l’une de celles qui reçoivent le plus de soutien de l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED). Mais cette chrétienté courageuse – près de 130’000 chrétiens sont morts persécutés pour leur foi au Vietnam dans les siècles passés – a failli disparaître des dix diocèses du Nord Vietnam (*) après la défaite de Dien Bien Phu, en mai 1954. Certains d’entre eux allaient connaître à nouveau les restrictions voire la persécution après la chute du régime de Saigon en 1975 et la réunification du pays sous l’égide communiste. JB

Encadré

Des JMJ à la vietnamienne

Dans le Vietnam du Sud, depuis 1975, et au nord depuis 1954, les mouvements de jeunesse et les grandes réunions de jeunes avaient été longtemps l’exclusivité du Parti communiste et d’organisations comme les Jeunesses communistes ou les Pionniers.

Mais depuis quelques années, la situation commence à s’améliorer pour les catholiques: on voit de plus en plus d’assemblées de milliers de jeunes enthousiastes qui répondent à l’invitation des prêtres et des évêques partout dans le pays, à l’instar du Congrès des jeunes catholiques du Nord, qui s’est tenu en août dernier à Xa Doai, dans le diocèse de Vinh: il était animé par sept évêques et deux cent prêtres!

Ces rencontres colorées se déroulent sur le modèle des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), avec une grande croix qui passe d’un lieu à l’autre, et le choix d’un nouveau thème de méditation biblique. Cette année, la rencontre aura lieu dans le diocèse de Haiphong, le grand port du Nord, dans le delta du Fleuve Rouge, qui fut ravagé par les bombardements américains durant la guerre du Vietnam.

A l’époque, de nombreux couvents et églises ont été visés et détruits durant les bombardements sur le Nord, sous prétexte que s’y abritaient des militaires communistes et des batteries de DCA. Des réfugiés y périront sous les décombres. A divers endroits, prêtres et évêques nous montreront les photos de leur église et de leur évêché détruits par les bombes… Ils ont été depuis longtemps reconstruits.

De nouvelles bâtisses sont en construction grâce notamment au soutien financier de l’AED. Comme les églises sont souvent devenues trop petites étant donné l’afflux de fidèles – dont de nombreux jeunes! -, les catholiques au Vietnam du Nord, dans la partie la plus pauvre du pays, doivent en effet construire de nouveaux lieux de culte et des locaux adaptés pour la catéchèse et les activités sociales de l’Eglise. Ils ont besoin d’aide pour payer les matériaux de construction, mais très souvent les fidèles travaillent gratuitement pour édifier leurs lieux de culte. JB

Encadré

L’Aide à l’Eglise en Détresse soutient l’Eglise du Vietnam

Au Vietnam, l’AED aide activement les catholiques du pays, notamment dans le domaine de la formation des séminaristes, des religieuses et des catéchistes, et dans la construction de locaux pour la catéchèse et la formation. Durant plusieurs décennies, les séminaires ont été fermés dans le Nord communiste, et dans le Sud après la chute de Saigon en 1975. Ils n’ont été rouverts qu’à partir de 1987, d’abord à Hanoi, puis à Ho Chi Minh Ville. Plusieurs autres étaient ensuite autorisés à fonctionner: Can Tho et Vinh Thanh en 1988, Nha Trang en 1992 et Hué en 1994. En 2005, un septième établissement était ouvert à Xuan Loc.

Au Nord, l’Eglise manque cruellement de personnel formé pour encadrer les nombreux pré-séminaristes et les séminaristes inscrits dans ses institutions de formation. Les entrées dans les séminaires sont limitées par les autorités, de même que le nombre d’ordinations. C’est la raison pour laquelle il existe encore des « prêtres clandestins » au Vietnam, c’est-à-dire non reconnus par le gouvernement. JB

(*) Hanoi, Bac Ninh, Bui Chu, Haiphong, Hung Hoa, Lang Son et Cao Bang, Phat Diem, Thai Binh, Thanh Hoa, Vinh

(**) Le plus grand nombre d’entre eux furent décapités, d’autres furent étranglés, écartelés ou moururent en prison après avoir été torturés. Ils furent martyrisés entre 1740 et 1883. 59 d’entre eux appartiennent à la Mission des dominicains et 58 à celle des Missions étrangères de Paris. On compte parmi eux 96 Vietnamiens, 11 dominicains espagnols et 10 membres des Missions étrangères de Paris

Vietnam

Superficie: 331’689 km2; le pays s’étend du Nord au Sud sur 1’650 km. Sa frontière maritime totalise 3’260 km. Le pays est bordé au nord par la Chine, à l’ouest par le Laos et le Cambodge, et s’ouvre à l’est et au sud sur la mer Orientale et l’océan Pacifique. Population: près de 85 millions d’habitants

Religions:

– Bouddhistes: Environ la moitié de la population (divisés entre une tendance progouvernementale et la tendance dissidente Hoa Hao)

– Catholiques: Près de 8 millions (autres chrétiens 1 million)

– Cao Dai: Religion syncrétiste dont le siège est à Tay Ninh, à 100 km au nord-ouest de Saigon, compte plus d’un million de fidèles

– Autres: Adeptes du confucianisme et du taoïsme, musulmans et animistes

La liberté dont le peuple vietnamien a besoin est grande comme une table alors que l’autorisation d’être libre accordée par l’Etat, à Ho Chi Minh Ville, ne dépasse pas la taille d’une assiette. En d’autres lieux, elle n’atteint pas la dimension d’une tasse ou d’un verre. Aujourd’hui, toutefois, cette autorisation d’être libre s’est agrandie et élargie. Cardinal Jean-Baptiste Pham Minh Mân, archevêque de Ho Chi Minh Ville

« L’Etat vietnamien accorde à la population non pas le droit mais l’autorisation d’être libre avec des limites et sous un contrôle serré », témoigne un prêtre vietnamien, en faisant allusion à l’ »Ordonnance sur la Croyance et la Religion » de 2004. Elle permet à ses yeux d’opprimer la religion par le biais de la loi, en exerçant un contrôle tatillon de l’Etat sur les activités religieuses, bien que ce droit fondamental soit formellement reconnu par la Constitution du Vietnam.

Pour aider l’Eglise du Vietnam: Aide à l’Eglise en Détresse Compte chèque postal n°: 60-17700-3

UBS, Genève, Cpte n° 0240-454927.01W

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