Argentine: Procès du prêtre Von Wernich, aumônier sous la dictature militaire
Buenos Aires, 12 septembre 2007 (Apic) « L’Église n’a pas tué, mais elle n’a pas sauvé » les victimes de la dictature, a déclaré le Père Rubén Capitanio devant le tribunal chargé de juger le prêtre Christian Von Wernich pour ses activités alors qu’il était aumônier dans des centres de détention clandestins pendant la période de la dictature militaire argentine (1976-1983).
« C’est parce qu’il ne les a pas sauvées qu’il est responsable de ces vies », a ajouté le Père Capitanio, cité par l’Agence Misna. Selon lui, le comportement de l’Église en tant qu’institution « fut scandaleusement proche de la dictature. Je dirais même avec un degré de complicité coupable ».
Les deux prêtres furent compagnons de séminaire; sous la dictature. Ils se trouvèrent dans des camps opposés. Avant-hier, ils se sont rencontrés pour la première fois en 31 ans, dans la salle du tribunal, l’un du côté des accusés, et l’autre comme « témoin d’opinion » pour prouver qu’il était possible d’agir autrement.
Le prêtre Christian Von Wernich, fut aumônier de la police, dans la province de Buenos Aires, pendant la période 1976-1983. Il est accusé de complicité dans sept meurtres, 31 cas de « sommation illégale » (torture) et 42 cas de disparitions (forcées) de personnes, des crimes commis dans cinq centres de détention clandestins.
Liste noire de religieux
Les organismes de défense des droits de l’homme qui participent au procès demandent à ce qu’il soit condamné pour génocide à la détention à perpétuité. Christian Von Wernich a déjà été témoin par le passé (le 8 mai 1985), dans le procès intenté à l’encontre des juntes militaires. Peu après, les lois du « Point final » et de « l’Obéissance due » ont été promulguées, garantissant l’immunité aux responsables de violations des droits de l’homme sous la dictature et empêchant d’ultérieurs procès. jusqu’à la récente déclaration d’ »inconstitutionnalité » de ces deux lois.
L’autre prêtre, celui qui témoigne « non contre son frère, mais contre les crimes dans lesquels son frère a été impliqué », est le salésien Rubén Capitanio ; il était prêtre à Villa San Carlos de Berisso lorsque certaines personnes commencèrent à disparaître dans cette zone.
Vers la moitié du mois de juillet 1976, un groupe de religieux pallotins fut assassiné à Buenos Aires, et deux autres prêtres (Gabriel Longueville et Carlos Murias) furent tués dans le diocèse de La Rioja. Rubén Capitanio fut alors convaincu qu’il existait une « liste » de religieux dans le collimateur des militaires. Lui-même était l’un des prêtres de l’archidiocèse de La Plata (capitale de la province de Buenos Aires) qui figuraient sur cette liste.
Le silence de la majorité des évêques
Rubén fut sauvé lors de son transfert dans la province de Neuquén (à environ 1’200 kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires), avec un autre salésien et évêque de ce diocèse, Jaime de Nevares. Il arriva à Neuquén le 7 août 1976, deux jours après l’assassinat de l’évêque de La Rioja, Enrique Angelelli, tué sans doute par les militaires.
Rubén n’oublia pas pour autant la répression et ses victimes. Entre autres actions, à partir de 1978, il accompagna les Mères de ’Plaza de Mayo’ dans leurs marches, auxquelles s’unirent par la suite les mères de deux évêques catholiques (De Nevares et Jorge Novak, du Verbe divin, évêque du diocèse de Quilmes, à Buenos Aires) ainsi que les mères d’autres membres d’Églises et de religions différentes.
Rubén Capitanio et Christian Von Wernich représentent deux camps opposés du peuples argentin (et latino-américain) face à la dictature et à ses agissements. D’un côté, Christian Von Wernich illustre ceux qui étaient persuadés que « les militaires les sauvèrent du communisme » et qui en ont justifié, au nom de ce salut, toutes les actions, y compris les enlèvements, les disparitions, les tortures et les meurtres.
Et le prix de la mort pour d’autres
De l’autre côté, écrit Minsa, Rubén Capitanio est un digne représentant de ceux pour lesquels la personne humaine et ses droits étaient plus importants que tout le reste. Au milieu, se trouvait une immense majorité silencieuse, ceux qui n’acceptaient pas la dictature mais ne savaient que faire ou n’avaient pas le courage d’en tirer les conséquences : ceux-ci étaient les spectateurs passifs de cette bataille.
Cette majorité est très bien résumée par une phrase de Mgr Novak, qu’il prononça à la fin de la dictature : « Si les évêques avaient parlé, nous aurions sauvé de nombreuses vies humaines ! ». Mais seuls Mgr Novak et quelques autres évêques parlèrent ; dans le cas de Mgr Angelelli, ce fut fatal. Deux autres évêques, Mgr Ponce de León et Monseigneur Devoto trouvèrent la mort dans d’étranges accidents de la route.
La Conférence épiscopale garda le silence. La déclaration du Père Capitanio devant le tribunal de La Plata a été précédée par la publication d’un document autocritique, réalisé par le personnel de la Pastorale sociale de Neuquén que dirige Père Capitanio, et approuvé par l’évêque Marcelo Melani.
Dans le document, l’Église de Neuquén exprime sa douleur due au silence de l’Église argentine face aux violations des droits de l’homme perpétrées pendant la dictature, et reconnaît que « nous sommes encore loin de la véritable paix, de la véritable justice et d’une authentique réconciliation. Ce qui est triste, c’est qu’on dirait toujours que ce sont les moins coupables qui demandent pardon. » (apic/misna/pr)
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