Béatifications ou divisions? L’Eglise d’Espagne a mal à son passé
Pierre Rottet, Apic
Madrid, 15 octobre 2007 (Apic) 498 « martyrs de la guerre civile espagnole » seront béatifiés le 28 octobre à Rome. Une béatification de masse, la plus importante de l’histoire, qui égale ou presque le nombre de béatifiés espagnols de cette même guerre jusqu’à ce jour: 468. Coïncidence du calendrier? Le même jour, les socialistes espagnols fêteront le 25e anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Felipe Gonzales, en 1982. Tout un symbole du clivage d’une société: entre la droite, héritière du franquisme soutenue par une grande partie de la hiérarchie catholique, et la gauche, honnie de cette même Eglise.
A vrai dire, le climat entre la gauche espagnole et la Conférence épiscopale espagnole s’est encore envenimé depuis l’arrivée au pouvoir du socialiste José Luis Zapatero, en 2004. Or cette béatification de masse pose le problème de la transition démocratique en Espagne et de la gestion de la mémoire de la guerre civile (1936-1939) qui opposa le camp des putschistes « nationalistes » – alliés aux fascistes de Mussolini et aux nazis d’Hitler au secours du dictateur Franco – à celui des « Républicains ».
Alors que le gouvernement Zapatero souhaite l’adoption d’une loi – elle sera votée le 30 octobre – visant à réhabiliter les victimes républicaines de la guerre civile et de la dictature de Franco, l’Eglise espagnole voudrait voir davantage reconnues les persécutions, durant la guerre civile, des « martyrs suppliciés en ’haine de la foi’ ». Cette nouvelle loi obligera les mairies à ôter toutes les représentations franquistes des édifices d’Etat et des administrations publiques, ainsi que les noms de rues équivoques. Elle inclut de retirer les subventions aux « propriétaires privés », entre autres à l’Eglise, qui n’élimineraient pas les symboles franquistes, le tout dans un contexte de tensions, que cette béatification de masse, loin de faire l’unanimité au sein de la société espagnole, attise encore.
« C’est vrai que l’Eglise d’Espagne a mal à son passé. Et qu’elle n’a pas encore été capable de dénoncer la dictature franquiste, avec laquelle elle a fait croisade durant la guerre civile », confiait à l’Apic il y a quelque temps le prêtre basque José Luis Aperribal. Qui donnait en exemple les 18 prêtres fusillés au Pays basque pour leurs sympathies républicaines. « Aujourd’hui encore, l’Eglise leur nie une sépulture chrétienne ».
Une mémoire unilatérale
Selon l’historien espagnol Julián Casanova, professeur d’Histoire contemporaine à l’Université de Saragosse et à New York, « la mémoire des vainqueurs, maîtres absolus pendant la dictature de Franco, occupe encore une place prééminente si on la compare à celle des vaincus ». J. Casanova est l’auteur de nombreux ouvrages, dont « l’Eglise de Franco ». Santos Juliá, autre historien de renom de l’Université espagnole à distance (UNED), abonde dans ce sens. Pour lui, « sortir du discours ’vainqueurs’ et ’vaincus’ implique de se retrouver en terrain commun ». Mais constate-il, « parler à nouveau d’une Eglise persécutée, comme le fait actuellement la hiérarchie de cette même Eglise, nous ramène dans le tunnel du temps ». Ce faisant, assure-t-il, la Conférence épiscopale jette de l’huile sur le feu. « C’est réellement très grave ». Pour nombre d’Espagnols, cette béatification de masse ranime le « mythe » d’une « Espagne vraie », celle des militaires et de l’Eglise en lutte contre une anti-Espagne, « celle des rouges ». C’est dans la même logique que des pressions sont exercées par les prélats espagnols pour la béatification d’Isabelle la Catholique, commente le sociologue Péruvien Alvaro Castro.
« Le même clivage se retrouve en Amérique latine, avec un clergé appartenant à une Opus Dei de plus en plus présente, au détriment des Eglises de base. Pour le plus grand bonheur des sectes ».
En mai dernier, une déclaration de l’archevêque espagnol de Pampelune (Navarre), Mgr Fernando Sebastian Aguilar, cité par « El Pais », confortait ce sentiment. Il estimait que des petits partis d’extrême-droite, « fidèles à la doctrine sociale de l’Eglise », pouvaient être « dignes de considération et d’appui ». Citant entre autres la « Phalange espagnole des Jons », qui n’est autre que le mouvement fasciste fondé par José Antonio Primo de Rivera, mentor idéologique de l’ex-dictateur Franco, au pouvoir de 1939 à 1975. Le général Franco avec lequel, il y a 70 ans, la hiérarchie de l’Eglise catholique espagnole scellait « un pacte de sang » pour la cause du franquisme. Un pacte qui déboucha sur la « Carta colectiva » – lettre collective – des évêques « adressée au monde entier », rédigée à la demande de Franco par le cardinal Isidro Gomá, avec l’appui de tous les évêques espagnols, moins deux, Mgr Múgica et Mgr Barraquer.
En juillet dernier enfin, Mgr Agustin Garcia Gasco, archevêque de Valence, ravivant lui aussi des plaies largement ouvertes, annonçait la construction d’un sanctuaire des « Martyrs de Valence », afin d’honorer la mémoire des victimes – 226 Valenciens béatifiés le 11 mars 2001 par Jean Paul II -, morts durant la guerre civile pour avoir lutté contre la « haine de la foi ». Ce sanctuaire de 3’233 mètres2 se situe en plein coeur de Valence. La première phase de construction est sur le point de s’achever.
Le rôle de Jean Paul II
Selon « Victimes de la guerre civile », un livre écrit par plusieurs auteurs, dont Julián Casanova, l’Eglise n’a pas cessé de faire pression pour perpétuer la mémoire de ses martyrs, pas uniquement avec des cérémonies funèbres et des monuments, mais aussi par des béatifications. Malgré l’appui des dirigeants franquistes, il lui faudra néanmoins attendre plusieurs dizaines d’années pour obtenir satisfaction, paradoxalement après la mort de Franco. Pie XII s’était manifestement opposé à des béatifications indiscriminées et massives. Une attitude également adoptée par ses successeurs, Jean XXIII et Paul VI, lequel avait d’ailleurs ordonné de suspendre les procès en béatifications et canonisations en cours. D’après les historiens, références à l’appui, les choses changèrent sous Jean Paul II.
En mars 1982, le pape polonais annonçait en effet aux évêques ibériques qu’il allait promouvoir la béatification des martyrs de la persécution religieuse. Ceci expliquant cela: le 6 octobre 2002, Jean Paul II canonisait Josemaria Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei. La canonisation la plus rapide de l’histoire avait également abouti à une vive polémique. Le jeune Escriva de Balaguer avait vécu la guerre civile comme une lutte entre catholiques et communistes, en qui il voyait l’incarnation du mal.
Aux yeux des auteurs de « Victimes de la guerre civile », personne n’empêche l’Eglise catholique d’honorer ses martyrs. « Avec ces béatifications, l’Eglise espagnole persiste à vouloir maintenir vivante la mémoire des vainqueurs de la guerre civile, à diviser le pays, humiliant ainsi les dizaines de milliers de familles victimes du franquisme ». Selon « El Pais », avec quelque 10’000 propositions de béatifications, les prélats espagnols accaparent le « catalogue » des martyrs du XXe siècle: 12’692 assure le Vatican, cité par « El Pais ». PR
Encadré:
« La mémoire des vainqueurs »
Apic Comment interpréter ces béatifications, dans un pays profondément divisé politiquement?
Julián Casanova: Il s’agit là d’un acte inutile. En ce début de XXIe siècle, l’Eglise espagnole continue à être l’unique institution à maintenir vivante la mémoire des vainqueurs de la guerre civile. Pourquoi? Parce que la hiérarchie de l’Eglise entend être présente au sein d’une société dans laquelle elle n’exerce plus le monopole de la culture, de l’éducation, une société qui a vécu un processus de sécularisation considérable. Ces béatifications, même si l’Eglise le nie, sont à mettre en lien avec la loi sur la mémoire historique. Les évêques croient que leurs martyrs sont les seuls à mériter une reconnaissance sous prétexte qu’ils sont morts pour la foi, victimes d’une réelle violence anti-cléricale. Pendant que l’Eglise béatifie ses propres martyrs, des milliers de familles continuent à rechercher les corps de leurs disparus, assassinés par les franquistes. Le Vatican officialisera le 28 octobre une mémoire. Mais une mémoire tronquée, unilatérale.
Apic: Ce faisant, l’Eglise ne jette-t-elle pas de l’huile sur le feu, dans une société au clivage bien marqué, qui a plus besoin de travailler ensemble qu’à s’entredéchirer?
Julián Casanova: Au moment de la transition, après la mort de Franco, l’Eglise était bien plus pluraliste, plus diverse. On y rencontrait des mouvements de base chrétiens, y compris des gens qui avaient fait le pari d’un socialisme chrétien, pour une Eglise populaire. Tout est aujourd’hui réduit à néant, avec une Eglise beaucoup plus monolithique, réactionnaire. Corollaire: beaucoup de catholiques appartenant aux mouvements de base ont jeté l’éponge et la hiérarchie est devenue une sorte d’orthodoxie unique au sein du catholicisme espagnol. Cette même Eglise mène actuellement un combat face au socialisme considéré comme athée, mais aussi contre une grande partie de la société civile qui demande réparation juridique et politique pour les victimes du franquisme.
Apic: A vos yeux, les évêques espagnols prennent des décisions d’ordre politique plutôt qu’ecclésial?
Julián Casanova: La hiérarchie est appuyée par un très large secteur du Parti populaire (PP), qui n’approuvera d’ailleurs pas la loi sur la mémoire, et qui est d’accord avec ces béatifications. Les évêques jouent avec cet appui, pour considérer avec la droite que leurs victimes, mortes pour la foi, sont différentes des autres morts. En réalité, je crois qu’ils font preuve d’une grande irresponsabilité face aux conséquences: la division de la société espagnole.
Apic: La volonté de béatifier Isabelle la Catholique relève de la même logique pour l’Amérique latine?
Julián Casanova: J’espère que l’Eglise n’ira pas jusque là. A mes yeux, il s’agirait d’une sottise historique énorme, d’une cruauté à l’égard de la grande majorité de l’Amérique latine. L’Eglise catholique en Espagne, qui a eu durant longtemps le monopole de la religion se doit d’apprendre à coexister au sein d’une société multiculturelle, avec l’arrivée de 4,5 millions d’immigrants durant ces dernières années. PR
Encadré:
No « comment » du président de la Conférence des évêques
Invité à répondre aux critiques lancées par les historiens Julián Casanova et Santos, qui font autorité en Espagne, le président de la Conférence des évêques d’Espagne, Mgr Ricardo Blazquez, évêque de Bilbao, a refusé de commenter. « Mgr Blazquez n’entend pas entrer dans ce débat », a indiqué lundi à l’Apic son service de presse à Bilbao. Au siège du diocèse, on rappelle néanmoins la lettre pastorale écrite le 1er octobre par l’évêque diocésain, texte dans lequel il relève qu’il ne faut pas « confondre les martyrs avec les soldats, tombés au champ de bataille pour avoir lutter les uns contre les autres, ni avec les victimes de la répression politique, qui fut implacable ». Les martyrs, assure enfin l’évêque basque, « ne sont béatifiés contre personne ni pour rouvrir des blessures ». Autre réaction: l’archevêque de Séville, dans le sud de l’Espagne, le cardinal Carlos Amigo Vallejo, s’en est pris en termes vifs à la « Loi sur la mémoire historique » du gouvernement de Zapatero car, assure-t-il, elle cherche uniquement à favoriser « une idéologie et en aucun cas la réconciliation des Espagnols ». Selon lui, le pire dans cette démarche est qu’elle est une « mémoire partiale », dans la mesure elle ne représente qu’un groupe. Dans une déclaration reprise par l’agence de presse espagnole EFE, le cardinal dit avoir « la sensation que quelqu’un veut gagner une guerre que tous nous voulons oublier le plus tôt possible ». Et de relever: « Je suis pour regarder l’histoire, mais non en faveur d’une mémoire idéologique ». (apic/pr)
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