Entretien avec le cardinal Tauran à la veille de la rencontre interreligieuse de Naples

« La religion fait peur, car elle est pervertie par le terrorisme »

Paris/Rome, 19 octobre 2007 (Apic) La religion mène au pire, comme au meilleur: elle peut être projet de sainteté, ou un projet de domination, estime le cardinal français Jean-Louis Tauran, dans une interview accordée au quotidien « La Croix ». Selon le président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, « la religion fait peur, car elle est pervertie par le terrorisme ».

Interrogé à Rome à quelques jours de la rencontre de Benoît XVI avec des responsables de toutes religions, dimanche à Naples, le prélat français revient sur la lettre écrites par 138 musulmans, qui proposent des domaines de discussions théologiques communs. Le cardinal Tauran y voit une initiative positive, dans la mesure où le texte propose une coopération à partir de valeurs communes: reconnaissance du Dieu unique, amour de Dieu pour chaque homme et nécessité d’aimer son prochain. « Un aspect qui m’a particulièrement frappé est que, peut-être pour la première fois, un texte signé par des musulmans présente le Jésus de l’Évangile avec des citations du Nouveau Testament, et non pas à partir de citations du Coran. En outre, ce texte est signé à la fois par des musulmans sunnites et des musulmans chiites. Au fond, il pose une question aux croyants des deux religions : Dieu est-il l’Unique dans ma vie ? En tout cas, cette initiative montre bien qu’avec de la bonne volonté et un dialogue respectueux on parvient à surmonter bien des préjugés ».

A propos de la rencontre interreligieuse de Naples organisée par la communauté Sant’Egidio, le cardinal Tauran évoque la rencontre pour la paix d’Assise, en 2002, à laquelle Jean Paul II avait invité les responsables religieux. « Je me souviens avoir senti alors tout le potentiel de paix que recèlent les religions. Si les croyants étaient cohérents avec leur foi, peut-être le monde serait-il différent. Car ce ne sont pas les religions qui se font la guerre, mais les hommes. Finalement, le religieux est accusé à cause de ceux qui se servent de la religion pour des actions terroristes. La religion fait peur, car elle est pervertie par le terrorisme ».

Face à cette « perversion », quelle est « l’utilité » d’un rassemblement comme celui de Naples. Aux yeux du prélat français, interrogé à Rome par Isabelle de Gaulmyn, c’est de permettre à « l’esprit d’Assise » de survivre. De rappeler, justement, ce potentiel de paix. Les religions devraient être un facteur de paix. Pour Naples, le pape sera présent au début, et il dira quelque chose, incontestablement ».

Les limites

Dans sa lettre adressée en 2006 à l’évêque d’Assise, Benoît XVI posait cependant des limites à ces rassemblements interreligieux. « Je crois, répond le cardinal Tauran, que cela a toujours été très clair, et dès le début: chacun prie de manière séparée. Ce n’est pas du syncrétisme ! Le dialogue en lui-même suppose une altérité, une différence. D’ailleurs, si nous étions d’accord, il n’y aurait pas de dialogue. Dès lors, chaque partie doit avoir le souci de son identité spirituelle. Nous-même avons, comme chrétiens, à manifester que Jésus-Christ nous révèle Dieu de manière complète et définitive.

Dire que le Christ révèle Dieu de manière complète, n’est-ce pas barrer toute perspective au dialogue ? « Non, car dans le même temps, nous reconnaissons les valeurs qui sont dans les autres religions, comme une préparation à l’accueil de la Bonne Nouvelle du Christ. Par exemple, cet été, Benoît XVI a expliqué que nous partageons avec les musulmans et les juifs un trésor commun, qui sont les Dix Commandements.

Le pape est très attentif à ce que nous ne tombions pas dans le relativisme. Mais cela n’interdit pas d’apprécier tout ce qu’il y a de vrai et de saint dans les autres religions. La religion mène au pire, comme au meilleur : elle peut être projet de sainteté, ou un projet de domination ».

Difficile de discuter du contenu de la foi

Peut-on avoir des discussions théologiques dans un tel cadre? « Avec certaines religions, oui. Mais avec l’islam, non, pas pour le moment. Les musulmans n’acceptent pas que l’on puisse discuter sur le Coran, car il est écrit, disent-ils, sous la dictée de Dieu. Avec une interprétation aussi absolue, il est difficile de discuter du contenu de la foi. »

L’exigence de réciprocité doit-elle être mise en avant par le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux ? « C’est un élément de la diplomatie pontificale, à la base du droit international. Comme tel, il vaut aussi dans le dialogue avec les responsables religieux. Il est fondamental, lorsque l’on dialogue entre croyants, de dire que ce qui est bien pour les uns l’est aussi pour les autres. Il faut par exemple expliquer aux musulmans que, si eux-mêmes ont la possibilité d’avoir des mosquées en Europe, il est normal que des églises puissent être édifiées chez eux ».

Le cardinal Tauran estime enfin qu’il faut améliorer les relations avec des organismes comme l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (Pisai), la Secrétairerie d’État, la Congrégation pour les Églises orientales et la Congrégation pour l’évangélisation des peuples. « La situation des chrétiens vivant dans des pays à majorité islamique est en effet très différente selon la physionomie du pays : le chrétien qui vit en Indonésie n’est pas dans la même situation que celui qui vit au Maroc ou au Liban. Il y a différentes manières d’incarner l’islam, et nous devons mieux tenir compte de cette diversité dans notre dialogue ». (apic/cx/idg/pr)

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