Publication d’une recherche d’Anne-Vaïa Fouradoulas

Fribourg: La communauté juive à Fribourg et son environnement cantonal (1895 – 2000)

Fribourg, 14 novembre 2007 (Apic) Avec l’octroi du statut de droit public en 1990, le canton scelle officiellement la reconnaissance de la Communauté Israélite de Fribourg (CIF). La présence juive à Fribourg et dans le canton date certes du Moyen Age, mais après diverses ordonnances d’expulsion au cours du XVe siècle, la communauté en fut chassée définitivement lors de l’entrée de Fribourg dans la Confédération en 1481. Elle ne s’y réinstallera qu’au XIXe siècle, dans une société catholique conservatrice. La communauté juive dut faire face pendant longtemps, comme ailleurs, à un antisémitisme larvé.

L’ouvrage d’Anne-Vaïa Fouradoulas, «La communauté juive à Fribourg et son environnement cantonal (1895 – 2000)» (*), jette un coup de projecteur sur cette petite communauté qui ne compte aujourd’hui que quelque 130 à 140 membres dans tout le canton, dont une quarantaine sont affiliés à la Communauté Israélite de Fribourg (CIF).

Ce mémoire de licence en histoire contemporaine est publié dans la collection «Aux sources du temps présent», dirigée par les professeurs d’histoire contemporaine Francis Python et Claude Hauser. Cette collection se propose d’éditer une sélection des meilleurs mémoires de licence qui peuvent intéresser le grand public et montrer aussi ce que produit l’Université dans ce domaine. Le modeste tirage de cet ouvrage – il est publié à 200 exemplaires grâce au soutien financier du Conseil de l’Université de Fribourg et de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) – pourra être augmenté si la demande s’en fait sentir.

Si la fin est heureuse, les obstacles furent nombreux

Le professeur Python rappelle qu’il y a deux décennies s’était tenue une exposition sur la vie des juifs à Fribourg, qui mettait surtout en évidence la réalité du Moyen Age, en omettant largement l’époque contemporaine. «Ce défi a été relevé par Anne-Vaïa Fouradoulas, qui a obtenu des archives de la communauté juive de Fribourg et qui s’est intéressée à la communauté en tant que telle dans son environnement, donc dans son intégration et sa reconnaissance qui s’est déroulée sur un siècle». L’historien note que si la fin de cette période est assez heureuse – puisqu’il y a eu la reconnaissance de droit public de la communauté – il ne faudrait pas passer comme chat sur braise sur les moments plus difficiles et les périodes d’ombre.

L’auteure motive sa recherche notamment par une volonté de s’associer au mouvement de redécouverte du judaïsme, qui a pris une assise certaine en Suisse avec la publication du Rapport Bergier sur la Suisse et les réfugiés à l’époque du national-socialisme et la rétrocession des fonds juifs en déshérence. Elle a utilisé pour sa recherche tant des sources communautaires et des archives cantonales que des entretiens avec les protagonistes de ce siècle d’histoire.

Anne-Vaïa Fouradoulas en fixe le point de départ à 1895, avec la fondation de la Communauté Israélite de Fribourg (CIF), à laquelle elle attribue «un caractère traditionnel et conservateur». Elle répond à une volonté d’encadrement religieux et à des attentes identitaires. «Fortement indépendante et ne suscitant que peu l’intérêt de la société fribourgeoise au départ, la CIF s’intègre de manière toujours plus affirmée à son environnement. Au cours du XXe siècle, son sérieux et son unicité font d’elle le pilier reconnu du judaïsme cantonal».

Cependant, note l’auteure, ce rapprochement, qui va la mener à son insertion dans le canton «n’est pas sans embûches»: elle doit faire face à un antisémitisme latent. «Plus on avance dans le siècle, écrit-elle, moins l’hostilité franche et directe à l’encontre des juifs est perceptible. Malheureusement, cela ne se traduit pas par la disparition de l’antisémitisme qui sait s’adapter à son temps et contourner les nouveaux interdits en se faisant plus sournois».

Outre l’antisémitisme «ordinaire et non théorisé» auquel est confrontée au quotidien la petite minorité juive fribourgeoise d’avant guerre, il y en a un autre qui apparaît de façon «voilée et codée», celui notamment de «l’élite conservatrice de droite», illustrée par l’écrivain Gonzague de Reynold. La CIF vécut en effet une période difficile et douloureuse durant le frontisme – la montée en puissance de l’extrême-droite dans les années 30 – illustrée par exemple par les «tendances maurassiennes» du Cercle Fédéraliste, qui devient en 1937 une branche fribourgeoise de l’Union nationale de Georges Oltramare. Les juifs sont assimilés par ces groupuscules fascisants comme des suppôts du «complot judéo-bolchévique».

La Deuxième guerre mondiale, un moment noir traversé par la communauté

Durant la Deuxième guerre mondiale, face au projet d’Hitler d’anéantir le peuple juif, les coreligionnaires furent rapidement mis à contribution par les autorités cantonales fribourgeoises pour l’accueil des réfugiés israélites. Ce fut un moment noir traversé par la communauté, note l’historienne.

Pendant la guerre, regrettait publiquement une des figures de la communauté juive de Fribourg, Bluette Nordmann, «nous avons été très dociles, c’était aussi dans les moeurs de l’époque: on n’était pas habitués à désobéir aux autorités». Ils vivaient dans la crainte, et n’étaient pas tentés par la voie de l’illégalité. Ils pensaient avoir plus de chance en agissant de façon légale et ne voulaient surtout pas provoquer de l’antisémitisme. C’était le contexte de l’époque. De plus, remarque-t-elle, la communauté peine, au début, à percevoir l’ampleur du drame qui se joue de l’autre côté de la frontière.

En accord avec la politique restrictive du Conseil fédéral, la police cantonale des étrangers se montre peu généreuse financièrement et peu arrangeante sur les questions relevant du droit d’asile. Anne-Vaïa Fouradoulas parle d’un climat d’ostracisme à l’endroit des requérants d’asile juifs fuyant la terreur nazie. Ce qui contraint la CIF à endosser de lourdes responsabilités financières (cautions de 2000 francs de l’époque par personne!) sous prétexte qu’il s’agit de ses coreligionnaires. Elle est investie ainsi du rôle inédit de «protectrice officielle des réfugiés juifs à Fribourg», et dut mettre en place le «Bureau de secours aux réfugiés» dirigé par Jean Nordmann.

Cette période, où la communauté juive est chargée de cette tâche, est marquée par des relations assez tendues avec les autorités. «Le ton de la Police des étrangers est assez sec, teinté de polémiques et de reproches.»

Face à la nouvelle montée de l’extrême-droite, il faut rester vigilants!

Après des rapports obligés, puis courtois entre juifs et catholiques, intervient un dialogue en profondeur à partir des années 60, notamment grâce au Concile Vatican II et à sa déclaration «Nostra Aetate», mais aussi grâce à la fondation à Fribourg d’une section des Amitiés judéo-chrétiennes qui a largement favorisé cette évolution positive. Après un chemin parcouru allant de l’indifférence et des confrontations à la reconnaissance, cette évolution positive culmine avec l’octroi du statut de droit public à la Communauté Israélite de Fribourg (CIF). «Mais, conclut-elle en faisant allusion à la montée des tendances d’extrême-droite qui veulent abolir la norme anti-raciste, il faut garder à l’esprit la crainte permanente des juifs de voir tous ces acquis remis en question. Il faut rester vigilants!». JB

Encadré

Sous l’ère de la «République chrétienne» de Georges Python

C’est en 1895, sous l’ère de la «République chrétienne» de Georges Python, qu’est fondée la Communauté Israélite de Fribourg (CIF) par un petit nombre de coreligionnaires. Destinée à réunir la population juive locale, cette structure répond tant à une volonté d’encadrement religieux dûment organisé qu’à des attentes identitaires. D’une fonction essentiellement liée au culte à son origine, elle diversifie peu à peu ses activités jusqu’à satisfaire des exigences culturelles.

Fortement indépendante et ne suscitant que peu l’intérêt de la part de la société fribourgeoise au départ, la CIF s’installe de manière toujours plus affirmée dans son environnement. Au cours du XXe siècle, son unité et sa spécificité font d’elle le pilier reconnu du judaïsme cantonal. Cependant, son insertion dans le milieu cantonal n’est pas sans embûches. L’antisémitisme latent et les charges qui pèsent sur elle ne sont qu’un avant-goût des responsabilités endossées et des souffrances endurées durant la Deuxième Guerre mondiale. En rupture avec cette époque douloureuse, les années cinquante amorcent un processus d’harmonisation, lent mais progressif, avec le milieu ambiant. Les autorités civiles et religieuses fribourgeoises en viennent à la considérer comme un interlocuteur fiable, les différentes communautés israélites suisses la tiennent pour leur homologue, enfin l’opinion publique respecte son mode de vie spécifique. En 1990, l’octroi du statut de droit public à la CIF scelle officiellement sa reconnaissance au niveau cantonal.

Construit selon une chronologie thématique, l’ouvrage de Anne-Vaïa Fouradoulas ne manque pas d’explorer des questions importantes, telles que le rapport à l’Etat d’Israël (le soutien est assez vivace, note l’auteure), le statut de la femme ou les différentes facettes identitaires de la CIF. Il en ressort un portrait vivant et évolutif de cette société. JB

(*) Anne-Vaïa Fouradoulas, «La communauté juive à Fribourg et son environnement cantonal (1895 – 2000)», Collection «Aux sources du temps présent», Université de Fribourg (Suisse), 2007 Disponible en librairie ou sur commande au prix de frs 38.– à la Chaire d’histoire contemporaine, Cité universitaire, Avenue de l’Europe 20, 1700 Fribourg (apic/be)

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