Suisse: Regard de la Fédération des Eglises protestantes sur les décisions en fin de vie
Berne, 22 novembre 2007 (Apic) Alors que les procédés controversés de Dignitas, l’organisation zurichoise d’aide au suicide, ont fait récemment la une de la presse internationale, la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) se lance dans le débat sur l’euthanasie. Elle a rendu publique le 22 novembre une étude d’une quarantaine de pages, «Vivre la mort – Un regard protestant sur les décisions en fin de vie». La FEPS milite pour un droit aux soins palliatifs ancré dans la loi et se prononce contre un droit au suicide assisté.
«Nous avons toujours abordé ce sujet avec un grand respect», a déclaré d’emblée ce jeudi le pasteur Thomas Wipf, président du Conseil de la FEPS. Avec les controverses soulevées par Dignitas, «les personnes désireuses de mourir sont devenues l’objet d’un vrai débat de société, mais nous espérons apporter avec ce texte un peu d’apaisement dans le débat agité sur l’euthanasie», a-t-il lancé lors d’une conférence de presse à Berne.
«La mort fait partie de la vie et devrait y avoir sa place. Cependant, on a pu voir ces dernières semaines que l’attitude face à la mort a pris désormais une nouvelle signification», note le pasteur Wipf. Avec l’arrivée «sur le marché» d’organisations comme Dignitas – à ce propos le président du Conseil de la FEPS parle «d’excès choquants» – , l’angoisse se répand dans certains milieux: des personnes âgées se demandent si elles ont encore le droit de mourir en tant qu’êtres humains. Et on finit par se demander s’il devient trop coûteux de prolonger une vie.
«Nous devons offrir une place et des perspectives aux mourants. Vivre et mourir, ces questions existentielles, de même que l’accompagnement des personnes dans toutes les situations de leur existence, figurent parmi les préoccupations et les compétences fondamentales de l’Eglise», relève encore le pasteur Wipf.
Le Conseil de la FEPS a élaboré sa position en collaboration avec Frank Mathwig, chargé des questions d’éthique à l’Institut de Théologie et d’Ethique de la FEPS. L’éthicien allemand s’est demandé si l’être humain, faible, malade et mourant avait encore le droit de vivre sa mort. «La FEPS répond par un ’oui’ sans ambiguïté à cette question. Elle demande un accompagnement d’ensemble des mourants, intégré au monde de la vie, et soutenu par des mesures palliatives». Et de se demander, à voir certaines attitudes, si les personnes malades, mourantes, souffrantes et désespérées ont encore une place dans notre société.
Pour la FEPS, le suicide assisté ne saurait devenir une échappatoire
Pour la FEPS, le suicide assisté ne peut offrir que la «narcotisation» et l’évitement de la douleur et de la souffrance. Il ne saurait devenir une échappatoire parce que la mort et l’accompagnement des mourants n’ont plus de place dans notre société, ne rencontrent plus ni compréhension ni solidarité ou encore sont devenus trop chers et trop inconfortables. Mais, insiste Frank Mathwig, les Eglises chrétiennes s’engagent résolument pour la protection de la vie, non seulement dans les phases actives, quand on est en santé, mais encore dans les périodes de grand âge, de maladie, de faiblesse et au moment de la mort. Les Eglises ont pour tâche centrale la solidarité avec les êtres humains, «surtout avec les faibles, les malades et les personnes qui ont besoin d’aide!»
L’éthicien se prononce contre un droit au suicide assisté exigible par voie légale, «parce qu’un tel droit limiterait arbitrairement les droits de la personnalité et les droits à la liberté ancrés dans la Constitution».
Confronté comme praticien au vieillissement croissant de la population, le docteur Kurt Müller, médecin chef du service de gériatrie à l’Hôpital cantonal de Schaffhouse, a déploré les pressions économiques qui s’exercent de plus en plus sur les soins palliatifs. Et de déplorer l’attitude négative envers les personnes âgées qui se fait jour de manière croissante: elle a pour conséquence qu’on souhaite ainsi d’emblée exclure des options de traitement, même dans le domaine de la médecine palliative.
Aumônière au Centre régional de soins de Baden, la pasteure Esther Wannenmacher a une grande expérience dans l’accompagnement des mourants. «J’ai accompagné près d’une centaine de personnes sur leur dernier chemin», avoue-t-elle, en remerciant la FEPS pour son nouveau document. «Je me sens ainsi grandement soutenue dans ma démarche». Et de souligner qu’elle n’a jusqu’ici rencontré personne, dans son activité d’aumônière, qui ait fait appel à une organisation d’aide au suicide quand il y avait la possibilité de bénéficier, en fin de vie, d’un traitement palliatif dispensé par des professionnels.
L’importance du bénévolat
Esther Wannenmacher rappelle dans ce cas l’importance du bénévolat, qui constitue un élément important du travail de ces équipes de soins palliatifs. Les personnes le souhaitant peuvent suivre des cours oecuméniques et pluridisciplinaires proposés par les cliniques dans différents centres de formation des Eglises pour apprendre à accompagner les personnes en fin de vie.
«Ce que les professionnels ne peuvent apporter, pace que cela demande du temps et coûte cher, les bénévoles peuvent le donner, en passant des nuits entières au chevet des personnes en fin de vie, brisant leur isolement, les aidant à supporter leurs souffrances et soulageant leur détresse morale». L’aumônière veut que l’on donne plus de visibilité à l’offre de soins palliatifs, et que l’on rende les gens capables de vivre leur mort, «pour que les gens ne se sentent pas obligés d’abréger leur vie!» La pratique montre qu’avec un accompagnement humain et médical soigné, il est possible d’aider beaucoup de personnes mourantes à perdre leur peur devant la mort. Un bon accompagnement palliatif permet souvent d’ôter le désir de suicide. JB
Encadré
Apic: Pasteur Thomas Wipf, qu’est-ce qui distingue la position des Eglises réformées de celle de l’Eglise catholique ?
Thomas Wipf: Dans le domaine de l’euthanasie et de l’aide au suicide, il faut d’abord souligner que nous avons, comme Eglises protestantes, beaucoup de choses en commun avec l’Eglise catholique: Dieu comme ami de la vie, le fait que nous voulons, comme elle, protéger la vie, la maintenir.
Certes, il y a divers accents, mais nous mettons en relation trois aspects importants, à savoir la protection de la vie, la vie comme don de Dieu, les soins palliatifs, c’est-à-dire la possibilité d’accompagner les gens qui souffrent dans leur dernière phase de vie.
Mais nous n’entrons pas dans un débat moral, quand à la fin, des gens sont dans une situation de désespoir et ne voient plus aucune autre perspective que la mort.
Apic: Quand les gens expriment le désir de se suicider ?
Thomas Wipf: Nous aimerions pouvoir tout faire pour qu’on n’en arrive pas à cette situation extrême. Mais cette éventualité peut survenir et cette décision finale appartient à l’autonomie de l’individu. Dans ce cas, nous demandons des règles claires pour ces organisations d’aide au suicide.
Ce qui nous distingue un peu – alors que nous sommes en plein accord, je le répète, sur beaucoup de points avec l’Eglise catholique -, c’est que dans ce contexte nous ne parlons pas de «culture de la mort», comme vient de le faire Mgr Martin Werlen, Abbé d’Einsiedeln. Cela tend à faire passer au second plan tous les efforts dans le domaine des soins et de l’accompagnement des mourants.
Il ne faut pas oublier l’immense engagement dans les soins palliatifs. C’est une petite minorité qui choisit ce chemin, qu’elle voit comme une «ultima ratio». Nous devons alors tout faire pour ne pas laisser les gens seuls face à ce choix dans ces derniers instants. Mais quand des organisations comme Dignitas ou Exit acquièrent une telle importance dans la société, on doit se poser des questions! Nous plaidons pour le droit à la vie, pour un engagement accru en faveur des soins palliatifs, et contre un droit à l’assistance au suicide. (apic/be)
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