Le rédacteur en chef du « Monde diplomatique » pas tendre avec ses confrères et l’Eglise
L’autre Venezuela selon Maurice Lemoine
Pierre Rottet, Apic
Genève, 11 décembre 2007 (Apic) Spécialiste des questions latino-américaines, le rédacteur en chef du « Monde Diplomatique », Maurice Lemoine, pose un regard critique sur ses confrères et l’Eglise catholique à propos du référendum au Venezuela qui a mis en échec le président Hugo Chavez.
Son point de vue tranche avec l’opinion généralement répandue en Europe, notamment. Son analyse est impitoyable, y compris avec la hiérarchie de l’Eglise catholique au Venezuela, entre autres, « plus prompte, dit-il, à faire de la politique qu’à évangéliser ». L’Apic l’a rencontré lors de son dernier passage en Suisse. Interview.
Apic: Le président Chavez vient de « mordre la poussière » lors du référendum, après onze succès successifs. Quelle analyse?
M. Lemoine: C’est en réalité un pied de nez fantastique à ceux qui, depuis des années nous annoncent que Chavez est un apprenti dictateur, qu’il veut devenir président à vie et que le Venezuela s’installe petit-à-petit dans un système autoritaire voire totalitaire. C’est effectivement la première défaite de Chavez en onze consultations. Il convient cependant de relativiser puisque l’opposition n’a gagné que 200’000 voix par rapport à la présidentielle de décembre 2006, alors que le président Chavez, lui, perd 3 millions d’électeurs, qui se sont abstenus, il est vrai.
Apic: Est-il allé trop loin?
M. Lemoine: Le président Chavez a sans doute voulu aller trop vite, en ayant eu le tort de ne pas avoir pris soin de laisser plus de temps au débat. Il a néanmoins immédiatement reconnu sa défaite.
Apic: Vox populi, vox dei.Comment faire autrement que de reconnaître la défaite.
M. Lemoine: A mes yeux, c’est là une grande leçon de démocratie, compte tenu du discours calomnieux sur le Venezuela et sur Chavez généralement répandu, y compris par des journalistes. Je parle là en ma qualité de journaliste et rédacteur en chef du Monde Diplomatique. Ce que je lis depuis des mois sur ce pays, sur la révolution bolivarienne y compris sur la réforme de la Constitution, est absolument scandaleux.
Apic: Les journalistes sont-ils à ce point mal informés?
M. Lemoine: Ils ne sont pas mal informés. Sciemment, ou par bêtise, par raccourci, ils ont déformé les choses de manière à nous faire croire que Chavez allait être président à vie, pour ne parler que de cet aspect. En France, par exemple, le président peut se représenter 2, 3 ou 4 fois. Il ne viendrait pourtant à l’idée de personne de parler de dictature. Felipe Gonzalez a été au pouvoir en Espagne pendant 17 ans. A-t-on parlé de dictature?
Apic: La hiérarchie de l’Eglise catholique s’est beaucoup impliquée pour contrer ce référendum. Des tensions entre elle et Chavez sont vives depuis que ce dernier est au pouvoir. Est-ce que les tracts de l’épiscopat appelant à voter « non » ont eu une influence?
M. Lemoine: En aucun cas. Depuis longtemps, la hiérarchie de l’Eglise au Venezuela s’adresse à des convaincus, à ses alliés de l’opposition, en touchant de moins en moins la base, le peuple. Elle avait été particulièrement impliquée dans la tentative de coup d’Etat lancée contre le pouvoir en 2002. Lorsque les putschistes croyaient fêter leur victoire au Palais présidentiel de Miraflores à Caracas, on a vu se mêler avec les généraux putschistes l’archevêque de la capitale. La hiérarchie de l’Eglise est dans l’opposition depuis le départ, en 1998. Lors de la catastrophe survenue au Venezuela en 1999, avec le cyclone tropical qui a laissé un bilan de 30’000 morts et disparus, le dimanche suivant, en chaire, Mgr Velasco Garcia, alors archevêque de Caracas (réd.: élu cardinal en 2001, décédé en 2003), avait lancé: « C’est une punition de Dieu pour avoir voté Chavez ». Les dégâts causés par cette phrase ont été incalculables. La hiérarchie de l’Eglise au Venezuela, je dis bien la hiérarchie, est l’une des trois parmi les plus conservatrices d’Amérique latine, aux côtés de l’Argentine et de la Colombie. A l’image de ce qui se passe dans de nombreux pays d’Amérique latine, où le fossé entre Eglise de base, et hiérarchie est de plus en plus béant, les évêques vénézuéliens ne font pas « dans l’évangélisation », mais bien dans la politique.
Apic: A vos yeux, elle ne rassemble pas mais contribue à diviser le pays?
M. Lemoine: Toute l’ambiguïté est là, entre le discours théorique qui prône le rassemblement, et la pratique.
Apic: Mais l’Eglise a aussi le droit de parler.
M. Lemoine: L’Eglise est certes libre de s’exprimer, mais là, elle le fait en dehors et surtout au détriment du rôle qui est le sien. Le danger est donc réel qu’elle ne divise réellement. La hiérarchie catholique, avec les médias, pour en revenir au cas du Venezuela, fait partie d’un ensemble qui consiste à entretenir le doute et le trouble sur la légitimité de Hugo Chavez et de la révolution boliviarienne, en tentant de déstabiliser le pays. On est loin du message évangélique qui devrait être le sien.
Apic : Des évêques américains s’inquiétaient en octobre à Rome de la montée d’un courant néo-marxiste dans certains pays du continent. La peur de voir la couleur rose-rouge s’étaler davantage sur la carte de l’Amérique latine?
M. Lemoine: Le phénomène n’est pas nouveau. L’Eglise populaire était très impliquée dans la révolution sandiniste, alors que le cardinal Obando Bravo militait politiquement contre. Rien de plus classique. Cela dit, on trouve ici et là des prélats très près des populations, à commencer par Mgr Romero, assassiné au Salvador, par Mgr Castro à Bogota, impliqué dans les négociations pour tenter de faire libérer les otages. Au Brésil, on avait à l’époque des évêques qui avaient pris fait et cause pour une Eglise populaire, je pense notamment au cardinal Paolo Evaristo Arns à Sao Paulo, à Dom Helder Camara. Et à quoi a-t-on assisté ensuite? A une élimination progressive voulue par Rome.
Et ces prélats ont été remplacés, dont certains par des évêques membres de l’Opus Dei. Tout cela s’est fait en douceur sur une période de 10 à 15 ans.
Apic: Que reste-t-il aujourd’hui de la force que représentaient à l’époque les communautés de base?
M. Lemoine: L’Eglise de base, ou populaire, les communauté dites de base, ont perdu toute la force qui était la leur dans les années 80. Il ne reste pas grand-chose aujourd’hui de ces communautés.
Apic: C’est là un peu un raccourci pessimiste.
M. Lemoine: Non? Car cette perte de vitesse coïncide avec la montée de l’Opus Dei, voulue et promue par Rome. Ce vide a d’ailleurs permis l’arrivée en force des sectes et des Eglises pentecôtistes. La théologie de la libération, qui représentait un immense espoir de société, est aujourd’hui sur la défensive, sinon désintégrée.
Apic: Mais ces hiérarchies, comme vous dites, sont-elles encore écoutées?
M. Lemoine: Je ne pense pas. Ou plutôt si, en prêchant uniquement à des convaincus, à ses alliés politiques et naturels, c’est-à-dire la grande bourgeoisie, les nantis, la droite voire davantage et un noyau de plus en plus petit au sein des populations. Les faits montrent qu’il y a en Amérique latine un projet politique et idéologique qui n’a sans doute rien à voir avec l’évangélisation, malgré les déclarations d’Aparecida, au Brésil. Je pense que la problématique latino-américaine échappe à Rome.
Apic Où est le problème?
M. Lemoine: La révolution cubaine est une révolution autochtone, faite par les Cubains, et non par les Soviétiques, idem pour la révolution sandiniste au Nicaragua, pour ce qui se passe actuellement en Bolivie, en Equateur et au Venezuela. Le Vatican, comme les pays de l’Europe, n’ont pas compris qu’évoquer le socialisme en Amérique latine, c’est fondamentalement parler de démocratie, à travers les racines nationales: Sandino pour les sandinistes, José Marti pour les Cubains, Bolivar pour les Vénézueliens, José Carlo Mariategui pour les Péruviens, Marcelo Quiroga Santa Cruz pour la Bolivie, et j’en passe. Le Vatican et l’Europe n’ont pas compris qu’il y a en Amérique latine la recherche d’un nouveau modèle.
Apic: Vos points de vue tranchent avec vos confrères. Comment dans ces conditions devient-on rédacteur en chef du « Monde Diplomatique ».
M. Lemoine: Je regarde, j’observe, je fais mon boulot. Et je connais l’Amérique latine. Peut-être que si on arrive de Genève et de Paris pour la première fois à Caracas, on peut vous vendre l’idée que le Venezuela est une dictature. mais pas lorsqu’on a derrière soi 30 ans d’Amérique du Sud. (apic/pr)
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