Election du 30e « pape noir »
Rome, 3 janvier 2008 (Apic) Le 30e « pape noir » – c’est ainsi que l’on surnomme le « général » des jésuites – sera désigné lors de la 35e congrégation générale de la Compagnie de Jésus, qui débute le 7 janvier. 225 jésuites du monde entier se réunissent en effet ce lundi à Rome pour élire leur nouveau supérieur général.
Le préposé général des jésuites se voit normalement confier un mandat à vie. Du moins en théorie, car l’actuel titulaire, le Néerlandais Peter-Hans Kolvenbach, ordonné prêtre dans le rite arménien et porté à la tête de la Compagnie en 1983, vient de remettre, à l’âge de 80 ans, sa démission au pape Benoît XVI. Le pape l’a acceptée après l’avoir une première fois refusée, rappelle « Vidimus Dominum », le point de rencontre de la vie consacrée sur internet, un site patronné par l’Union des Supérieurs Généraux (USG) et par l’Union Internationale des Supérieures Générales UISG).
Le besoin de reprendre un nouvel élan
L’enjeu de cette élection est de taille. Nombre des membres de l’ordre l’admettent: la Compagnie a besoin de prendre un nouvel élan, commente Samuel Lieven sur le site de « Vidimus Dominum ». « Avec la démission du P. Kolvenbach, un cycle s’achève », résume le Père Thierry Lamboley, délégué de la province de France pour cette congrégation.
Ce cycle a été inauguré il y a presque un demi-siècle. A l’époque, les jésuites s’engagent de plain-pied dans la mise en oeuvre du Concile Vatican II (1962-1965) sous l’impulsion d’un énergique supérieur, l’Espagnol Pedro Arrupe, missionnaire au Japon. Erigeant la justice sociale et le combat contre la pauvreté au rang de priorités pour la Compagnie, celui-ci fait l’objet de mises en garde répétées des instances romaines, notamment de Jean Paul II, le pape venu de l’Est se méfiant particulièrement de certains développements de la théologie de la libération.
Ce combat pour et avec les pauvres remporte un certain succès dans les rangs de l’Eglise, en particulier en Amérique latine. Pour le Vatican, il y a mélange des genres, et cette vague de confusion n’épargne pas l’ordre des jésuites. Durant l’été 1981, le Père Pedro Arrupe est victime d’un accident vasculaire cérébral qui le laisse paralysé jusqu’à sa mort, deux ans plus tard. Mesure inédite: Jean Paul II impose à la Compagnie un administrateur, le futur cardinal Paolo Dezza, une forte personnalité qui s’emploie aussitôt à apaiser la situation.
Les accusations contre les jésuites d’Amérique latine tombent une à une
« Il a fait tomber une à une les accusations portées contre les jésuites en Amérique latine », se souvient le Père Jean-Noël Aletti, professeur à l’Institut biblique pontifical. En 1983, la 33e congrégation générale élit comme nouveau préposé le Père Peter-Hans Kolvenbach. Pendant un quart de siècle, cet homme dépeint comme consensuel aura à coeur de restaurer la confiance avec le pape, dans l’esprit du quatrième voeu que prononcent les jésuites: l’obéissance au Saint-Père, note Samuel Lieven.
S’ils ont su rétablir des liens de confiance avec le pape, les jésuites doivent faire face à bien d’autres difficultés. En France, par exemple, ils restent très présents dans le paysage spirituel d’un pays où saint Ignace jeta les bases de la Compagnie, en 1540. Que ce soit dans les aumôneries des grandes écoles et dans l’enseignement supérieur, avec le Centre Sèvres, à Paris, ou auprès de divers mouvements chrétiens (MCC, MEJ…).
Les vocations se font rares en Europe
Les jésuites éditent également des revues intellectuelles de qualité: Etudes, Projets… Ils n’hésitent pas à investir les nouvelles technologies en ouvrant un centre spirituel sur la toile: Notre-Dame du Web (www.ndweb.org). Mais leurs rangs sont de plus en plus clairsemés: en France, leur moyenne d’âge approche les 70 ans.
« Notre spiritualité connaît un plein renouveau, mais les vocations ne suivent pas », lance le Père Jean-Noël Aletti. Avec au plus quatre ou cinq novices par an en France, il est loin le temps où l’on ordonnait chaque année, après la guerre, des dizaines de prêtres dans la Compagnie. « La province de France fournissait alors à l’Eglise quelques-uns des plus grands penseurs, dont la figure emblématique reste le Père Henri de Lubac (1896-1991) », rappelle Samuel Lieven.
Hors d’Europe pourtant, l’ordre fondé par Saint Ignace est encore promis à un bel avenir. Ses rangs ne cessent de croître en Amérique latine, en Afrique et surtout en Inde. Au Vietnam, on compte 130 candidats au noviciat ! « Pour ces infatigables missionnaires, la mondialisation est une aubaine. Ils trouvent là un terrain privilégié pour déployer leurs savoir-faire : de la présence auprès des plus pauvres à l’enseignement au travers d’un vaste réseau de collèges et d’universités ».
Dialogue avec les cultures séculières
A Bogota, la « Javeriana » fournit à la Colombie une partie de ses élites. A Washington, la célèbre université de Georgetown compte parmi ses anciens élèves un certain Bill Clinton.
D’ailleurs, Benoît XVI ne s’y est pas trompé. Sensible aux atouts de la Compagnie, notamment au plan intellectuel, il lui a confié une mission capitale à ses yeux: le dialogue avec les cultures séculières.
Après un pontificat de Jean Paul II marqué par l’influence grandissante de communautés aux options plus conservatrices comme l’Opus Dei et les Légionnaires du Christ, cette marque de confiance accordée par son successeur au Vatican est significative. « Le théologien Ratzinger a sans doute une meilleure connaissance de ce que les jésuites sont capables de faire dans leur domaine », interprète l’historien Dominique Avon.
« Nous aurons un pape noir de transition », pronostique, à Rome, le Père Jean-Noël Aletti. Le minimum requis pour être élu ? « Avoir une solide expérience d’administrateur, une connaissance universelle de la Compagnie et des rouages de l’Eglise, parler plusieurs langues… Evidemment, l’appui du pape sera un atout non négligeable ». Il s’agira aussi de trouver un décideur capable d’insuffler de nouveaux élans à la Compagnie, dans le domaine social, dans la réflexion sur la globalisation et la pauvreté, ajoute le Père Olivier de Fontmagne. « Et redonner à notre ordre sa liberté de ton caractéristique… au service du pape et de l’Eglise ». SL/JB
Jésuites et Compagnie, un livre de Hervé Yannou
Historien de formation, journaliste à l’agence de presse I.MEDIA à Rome et correspondant permanent du Figaro au Vatican, Hervé Yannou est l’auteur de plusieurs études sur l’histoire de la papauté. Il vient de faire paraître en ce mois de janvier 2008 aux éditions Lethielleux à Paris un ouvrage de près de 400 pages sur les jésuites, « Jésuites et Compagnie ». L’auteur veut nous montrer, derrière le mythe de la puissance occulte des « hommes en noir », la réalité des 19’000 jésuites d’aujourd’hui. Au moment où l’avenir de l’Eglise après Jean Paul II suscite bien des interrogations, cet ouvrage fait le point sur la Compagnie de Jésus et sur son héritage. (apic/vidimus/sl/com/be)
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