Apic Interview
L’avocate Marielle Tonossi a vécu durant un an dans le Guerrero
Jacques Berset, agence Apic
Genève, 25 février 2008 (Apic) Pour le touriste de la « jet set », l’Etat de Guerrero, au sud de Mexico, c’est avant tout la légendaire baie d’Acapulco, la « perle du Pacifique », et ses fameux plongeurs qui font le saut de l’ange depuis la falaise de la Quebrada. Au-delà des clichés pittoresques des agences de voyage, souligne Marielle Tonossi, une jeune avocate au service du Tribunal administratif de Genève, la réalité dans cet Etat pauvre du sud du Mexique est bien différente. Corruption, militarisation et violence à l’égard de la population civile y sont monnaie courante.
Originaire de Venthône, près de Sierre, la juriste de 34 ans vient de passer un an au Mexique – de janvier 2007 à janvier 2008 – comme volontaire des PBI, les Brigades de Paix Internationales (Peace Brigades International), une organisation qui travaille depuis un quart de siècle à la protection des droits humains et la promotion de la non-violence. (Voir infra)
Marielle Tonossi connaissait déjà l’Amérique latine pour avoir travaillé, respectivement séjourné, durant plusieurs mois en Argentine et au Brésil. Mais passer une année avec six autres volontaires de PBI, à Chilpancingo, la capitale du Guerrero, l’un des trois Etats les plus pauvres du Mexique avec le Chiapas et le Oaxaca, c’est une toute autre histoire, confie-t-elle à l’Apic. L’avocate suisse a réalisé durant son séjour plus de 1000 heures d’accompagnement protecteur auprès de défenseurs des droits humains et rencontré de nombreuses autorités locales, afin de les sensibiliser à la situation des droits de l’homme dans leur pays.
Au pouvoir depuis 2006, note-t-elle, le président mexicain Felipe Calderon n’a jamais exprimé la moindre volonté d’adopter une politique claire en matière de protection et de respect des droits humains, « quand bien même, sur le plan international, le pays fait figure de bon élève en la matière. La société civile mexicaine doit faire face à la criminalisation de la lutte sociale, à la fermeture des espaces de dialogue avec le gouvernement ainsi qu’à un système judiciaire inefficace. Menaces, détentions illégales et tortures sont des pratiques courantes, notamment dans le contexte de la ’pseudo’ lutte contre le crime organisé ».
A 3 heures et demie de route de Mexico, Chilpancingo est la capitale d’un Etat montagneux traversé par la Sierra Madre del Sur qui possède plusieurs sommets supérieurs à 3’000 mètres. Il est nommé d’après Vicente Guerrero, un politicien mexicain qui combattit activement pour l’indépendance du Mexique.
Hors du « triangle du soleil », pauvreté et misère
En dehors du « triangle du soleil », très fréquenté par les touristes du monde entier, le Guerrero montre un tout autre visage: c’est une région réputé pour sa violence endémique – il possède le taux le plus élevé de violations des droits humains du pays – et ses inégalités sociales frappent avant tout les populations indigènes, qui comptent pour près d’un cinquième de la population de l’Etat.
80 % d’entre eux vivent dans la région de la Montana, et ils n’ont quasiment pas d’accès aux droits fondamentaux que sont l’éducation, la santé, l’emploi et le logement. Par exemple, la région ne compte qu’un hôpital et il n’y a qu’une gynécologue pour 17’000 femmes.
Il faut faire des heures de transport sur des chemins de terre pour atteindre un dispensaire, témoigne Marielle Tonossi, et ces routes sont quasiment impraticables pendant la saison des pluies. Et la saison des pluies dure plusieurs mois dans cette région! Une zone qui plus est caractérisée par un fort niveau de violence, témoigne l’avocate de Genève. Dans les années 70, les forces de sécurité y ont menée la « guerra sucia », la « guerre sale », et des centaines d’activistes de gauche, notamment beaucoup d’enseignants, ont été les victimes privilégiées de sinistres « escadrons de la mort ».
Pendant une décennie, jusqu’à la fin des années 70, l’armée et les forces de sécurité de l’Etat s’étaient déployées dans le Guerrero pour lutter contre les deux groupes de guérilleros de Lucio Cabanas Barrientos et de Genaro Vazquez Rojas, réfugiés dans la Sierra. La répression fut brutale contre ceux qui étaient soupçonnés d’appuyer ces mouvements armés, en particulier les militants d’organisations sociales et politiques d’opposition, qui ont subi arrestations arbitraires, tortures, exécutions, disparitions forcées.
Une population indigène marginalisée
« Il y a un semblant de démocratie, mais la population indigène – Me’ Phaa (Tlapaneco), Na Savi, Nauas (Mixtèques), Nanncue Nomdaa, Amuzgo, etc. – est marginalisée et sans défense, note la volontaire suisse. Ceux qui ne peuvent trouver des traducteurs – car tous ne parlent pas espagnols – ne peuvent avoir accès aux tribunaux. C’est une vie très souvent marquée par l’isolement, les luttes intestines et la violence familiale, estime Marielle Tonossi.
Les Brigades de Paix Internationales travaillent de façon permanente dans le Guerrero depuis février 2001. Face aux différentes situations de conflits, le Projet Mexique de PBI joue un rôle de dissuasion et de prévention de la violence. Par l’accompagnement international de défenseurs de droits humains, PBI contribue à maintenir un espace d’action pour les organisations non gouvernementales qui travaillent pour la justice sociale et la défense des droits humains.
« On discute toujours avec les autorités locales avant d’intervenir, et on accompagne les mouvements qui militent de façon pacifique, sans intervenir dans leur organisation et leurs assemblées: on se tient devant la porte quand ils discutent, ce sont eux qui mènent l’action, nous ne faisons qu’accompagner », insiste la « brigadiste ».
Elle a travaillé avec six autres militants des PBI venus de divers pays: Suisse, Italie, Grande-Bretagne, Espagne, Australie. Malgré la situation de violence qui caractérise cet Etat, Marielle Tonossi n’a jamais été personnellement confrontée à des violences ou à des menaces contre elle.
Mais les mouvements que PBI accompagne – notamment l’AFADEM (Association de Familles de Détenus Disparus et Victimes de Violations aux Droits Humains au Mexique), le Centre des Droits Humains de la Montagne « Tlachinolan », la OMESP (Organisation des femmes écologistes de la Sierra de Petatlan) et la OPIM (Organisation des peuples indigènes Me’Phaa) – reçoivent régulièrement des menaces.
Depuis quelques années, la présence de l’armée mexicaine dans l’Etat du Guerrero s’est accrue considérablement, notamment en raison de l’insurrection « zapatiste » dans l’Etat voisin du Chiapas en 1994 et l’apparition d’une guérilla dans le Guerrero (l’Armée Populaire Révolutionnaire) en 1996, un an après le massacre d’Aguas Blancas où 17 paysans, qui appartenaient à l’Organisation paysanne de la Sierra del Sur ont été assassinés par la police judiciaire. Deux ans plus tard, ce seront à nouveau 11 indigènes qui seront abattus dans la petite communauté del Charco, par l’armée mexicaine.
Ainsi, de nombreux cas de disparition imputés à l’armée sont restés jusqu’ici impunis, et la justice finit toujours par se déclarer incompétente, le pouvoir civil étant visiblement subordonné au pouvoir militaire. L’armée justifie sa présence également par la lutte contre les narcotrafiquants, car Chilpancingo est devenue une plaque tournante du trafic de drogue. « C’est presque la Colombie, il y a des règlements de compte sanglants entre bandes rivales, mais cela ne touche pas directement notre travail », note-t-elle.
De retour depuis un mois en Suisse, la volontaire PBI est plus décidée que jamais: « Il ne suffit pas d’ouvrir les yeux et de prendre conscience des dures réalités que vit le peuple mexicain, il faut encore être solidaires, agir pour faire un peu bouger les choses! » L’avocate compte ainsi s’engager fermement dans la responsabilisation du gouvernement helvétique face à son homologue mexicain. « A l’heure où ces deux pays renforcent leurs relations commerciales, il est plus que jamais important de faire pression sur le Mexique, afin qu’il s’engage à prendre des mesures concrètes en faveur du respect des droits humains ». JB
Encadré
(*) PBI, une initiative venant du Canada
Fondée en 1981 au Canada, PBI existe en Suisse depuis 1984 et a son siège à Berne. Reconnue depuis 2001 par le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) comme l’un de ses dix partenaires stratégiques pour la promotion de la paix, PBI Suisse a déjà envoyé une bonne soixantaine de volontaires sur le terrain, où ses « gardes du corps » jouent un rôle d’accompagnement protecteur non armé de militants non-violents et d’organisations de défense des droits de l’homme dans diverses régions en conflit sur tous les continents.
Des équipes internationales de volontaires accompagnent des membres d’organisations menacées en raison de leur engagement en faveur des droits humains, de la justice et de la paix. La présence internationale crée un espace de modération des conflits. PBI intervient à la demande d’organisations locales menacées et respecte les principes de non-violence, d’indépendance et d’impartialité.
Afin de garantir la sécurité des partenaires accompagnés et de ses volontaires, PBI entretient sur place des contacts permanents avec le gouvernement, les forces de sécurité, les ambassades étrangères et les institutions internationales. PBI n’intervient pas directement dans le cours du conflit, mais crée et préserve un espace de paix pour les membres de la société civile actifs dans le domaine des droits humains et la promotion de la paix. JB
Pour plus d’infos: Site de PBI Suisse: www.peacebrigades.ch et blog de Marielle Tonossi : www.peacebrigades.ch/volontaires/personid/81.htm
Des photos du travail de Marielle Tonossi sont disponibles à l’Apic tél. 026 426 48 01 ou jacques.berset@kipa-apic.ch (apic/be)
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