Fribourg: Rencontre avec le Père Albert Longchamp, Provincial des jésuites de Suisse

Apic Interview

De retour de la 35e Congrégation de la Compagnie de Jésus

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 31 mars 2008 (Apic) Provincial des jésuites de Suisse depuis octobre 2005, le Père Albert Longchamp jette un regard positif sur la 35e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus, qui a élu le 19 janvier dernier le Père Adolfo Nicolás comme nouveau Supérieur général. Espagnol âgé de 72 ans, le 29ème successeur de saint Ignace de Loyola est né à la veille du déclenchement de la guerre civile qui a profondément divisé l’Espagne. Cette élection est une chance pour la Compagnie, qui a traversé des périodes de crise, estime le Père Longchamp (*).

Le Père Nicolás, après sa licence de philosophie en Espagne, a été envoyé au Japon, où il a étudié la théologie à Tokyo et a été ordonné prêtre en 1967. Après sa maîtrise en théologie à la Grégorienne de Rome, où il obtient sa maîtrise en théologie en 1971, il est nommé professeur de théologie systématique à l’Université catholique Sophia de Tokyo. Il passera également quelques années aux Philippines, où il dirigera l’Institut pastoral de Manille.

Avec une forte coloration culturelle asiatique et africaine, cette 35e Congrégation a bien illustré les changements intervenus dans le monde ces dernières décennies. La Compagnie semble désormais bien loin des conflits survenus après le Concile de Vatican II, quand le Supérieur de l’époque, le Père Pedro Arrupe – qui fut à la fin « cadré » sur ordre du pape Jean Paul II, allergique à tout ce qui sentait de près ou de loin le « marxisme » – devait se confronter à un groupe de jésuites espagnols ultraconservateurs. Ces derniers envisageaient même de créer une province jésuite « de stricte observance ». Une époque aussi, dans les années 70, où les jésuites connurent une grave hémorragie, perdant des milliers de forces jeunes.

Sous la houlette du Père Peter Hans Kolvenbach, qui vient de quitter sa charge après 25 ans de généralat, les jésuites ont recruté surtout en Asie, notamment en Inde, mais aussi en Afrique et en Amérique latine. A l’ère de la mondialisation, les querelles sur la théologie de la libération, qui ont vu l’intervention massive de Rome contre cette tendance très présente chez les jésuites en Amérique latine, semblent bien loin. Et pourtant, les jésuites avaient souvent payé leur engagement de leur vie, comme les six prêtres jésuites massacrés en 1989 lors d’une incursion de l’armée à l’Université centroaméricaine UCA de San Salvador. Aujourd’hui, les priorités sont en partie ailleurs car le monde a changé.

Apic: Comment avez-vous vécu cette 35e Congrégation à Rome ?

A. Longchamp: De façon très enrichissante. Une des spécificités de la Compagnie de Jésus est notre formation très internationale. Cela fait notre richesse et notre regard sur le monde. Je l’ai retrouvé naturellement lors de notre assemblée de Rome. Nous étions 225 délégués d’une centaine de pays de tous les continents. Même si chacun avait un parcours différent, la conversation pouvait commencer très vite, parce qu’on a vraiment le sentiment de faire partie d’une « famille ». Je ne connaissais pas le nouveau Supérieur général, même pas de nom. Mais en relisant sa biographie, je me retrouve tout de suite.

Nous sommes légèrement moins que 20’000 jésuites dans le monde. Certes nous nous sentons un peu faits sur le même modèle, mais il ne faut pas surtout dire sur le même moule. Car j’ai rarement vu une communauté aussi vaste constituée d’autant d’individualités, voire même d’individualismes, ce qui est moins bien! Mais c’est le même principe: une formation qui soit spirituelle, solide, assez longue.

Apic: Votre nouveau Supérieur général va donner de nouvelles orientations. Ce n’est plus le temps de la théologie de la libération, comme dans les années 70-80 ?

A. Longchamp: On a certainement changé de paradigmes. Les fronts se sont déplacés. On assiste à une nouvelle recomposition du paysage religieux, à la montée des conflits à base religieuse. En raison de la mondialisation, les gens voyagent, bougent beaucoup, connaissent mieux. Ainsi le bouddhisme a aujourd’hui une influence qu’il n’avait jamais eue en Europe. Sans parler de l’islam. Dans le monde occidental, on remarque un certain dessèchement religieux, bien qu’il y ait de nouvelles pousses qui émergent, de nouvelles communautés, dont certaines se retrouvent dans la « famille ignatienne » dans le sens large.

Je suis très loin d’être défaitiste face au monde religieux et spirituel actuel. Notre monde, à l’ère de la globalisation, s’est brisé, ce qui produit des risques potentiels d’affrontements extrêmement forts. On voit qu’un monde sans Dieu tel que le voulait le philosophe Nietzsche a échoué, qu’un monde où les religieux se combattent est contraire au bon sens, c’est un mensonge.

Donc on est face à une immense ébullition, mais sur des fronts moins théologico-politiques que ne l’était la théologie de la libération. Certes, le mot libération est peut-être devenu trop piégé – parce que marqué par certaines dérives idéologiques – mais le lien entre la défense de la foi et la promotion de la justice sociale reste absolu. Chaque fois que l’on s’engage au service de l’Eglise, on rajoute: « et de la société », dans le sens d’un Etat social digne de notre siècle. La sauvegarde de la Création, c’est-à-dire la protection de l’environnement, est aussi devenue un lieu d’engagement. On se demande quel monde sera laissé aux suivants: un « monde en cendres » ou un « monde ensemble ». Si les termes ont changé, les valeurs de base n’ont pas changé!

Apic: Père Longchamp, vous avez été le premier prêtre ordonné légalement en Suisse après l’autorisation du retour des jésuites en Suisse.

A. Longchamp: Effectivement, les jésuites avaient été chassés de Suisse après la guerre du Sonderbund (l’armée fédérale dissout par la force en novembre 1847 la coalition des cantons catholiques conservateurs, et en expulse les jésuites, ndr). On a été – officiellement – interdits jusqu’en 1973. J’ai été le premier prêtre jésuite ordonné légalement en Suisse.

En réalité, nous étions ordonnés prêtres là où l’on faisait les études de théologie, et comme j’étudiais à Fourvière, en France, c’est là que se faisait généralement l’ordination. Mais il se posait le problème de la première messe dans mon village de naissance, Echallens, dans le canton de Vaud. Le provincial de l’époque soulignait que si la votation fédérale sur l’abolition de l’article constitutionnel interdisant les jésuites était négative, nous aurions eu des problèmes. Cela aurait été vu comme une provocation. Mais fort heureusement, le changement constitutionnel a été adopté de justesse, et cette discrimination a été abolie…

Apic: Malgré vos nouvelles fonctions, vous êtes resté journaliste dans l’âme!

A. Longchamp: Evidemment. Lors de notre assemblée à Rome, j’avais toujours ma carte de presse placée derrière ma carte d’identification. J’ai été durant deux décennies rédacteur en chef de l’Echo Magazine. Mais avant, outre « Témoignage Chrétien » et « Choisir », j’ai été aussi correspondant religieux au quotidien « La Suisse » à Genève, jusqu’à disparition du journal. Cela m’a toujours été naturel, j’ai aimé écrire depuis l’école!

Apic: En Occident, et notamment en Suisse, les vocations se raréfient et les jésuites ne sont pas épargnés.

A. Longchamp: Quand j’ai commencé mon noviciat en 1962 à Notre-Dame de la Route à Villars-sur-Glâne, à l’entrée de Fribourg, nous étions 12 novices dans mon année. L’année suivante il y en avait encore 6. Cela faisait 18 novices de Suisse. La réalité d’aujourd’hui, sous cet aspect, est beaucoup plus âpre, difficile. Nous avons cependant deux novices cette année, et deux ordinations. Mais c’est vrai, nous ne sommes plus que 65 en Suisse. Il nous reste deux centres de spiritualité – Notre-Dame de la Route à Villars-sur-Glâne et le centre de formation Lassalle-Haus Bad Schönbrunn, près de Zoug – ainsi que les aumôneries universitaires de Bâle, Berne, Lucerne et Zurich.

Nous avons également deux revues, « Choisir » à Genève et « Orientierung » à Zurich. Des jésuites participent à l’Atelier oecuménique de théologie (AOT) de Genève, d’autres guident des pèlerinages. D’autres encore apportent de l’aide en paroisse ou font de l’accompagnement spirituel individualisé, comme des « retraites ignatiennes ».

Apic: Peut-on évoquer l’avenir des jésuites en Suisse, à moyen terme ?

A. Longchamp: La moyenne d’âge a bien monté, c’est certainement dans la soixantaine. On a connu un gros vide dans les années 70, juste après le Concile: il y a eu peu d’entrées et beaucoup sont sortis de la Compagnie. C’était la crise de mai 68, on était en pleine ébullition. Dans ma volée de douze entrants au noviciat, nous ne sommes plus que deux, mais aucun n’est mort, c’est-à-dire que dix sont partis, dont certains étaient déjà prêtres. En parallèle s’est développé le courant charismatique, arrivé des Etats-Unis, qui a redonné un certain tonus à l’Eglise. C’était bien sûr une période de profonde crise d’identité. On a connu ensuite une nouvelle remontée dans les années 80.

Il faut le dire, s’il n’y a qu’un ou deux novices par an, nous devrons nous recentrer à moyen terme. A Rome, nous avons beaucoup pris conscience pendant les deux mois de notre rencontre qu’il fallait abattre les murailles entre les provinces, et dépasser le provincialisme qui les caractérise. La Compagnie doit ouvrir les portes, car les provinces ont besoin les unes des autres, et devront faire circuler les talents au-delà des frontières. Ce n’est pas du tout sûr que dans dix ans nous disposerons toujours des mêmes institutions que celles que nous avons aujourd’hui en Suisse. Je suis même presque sûr du contraire, et il faut d’ores et déjà nous préparer à une cure d’amaigrissement.

Apic: Vous allez devoir vous concentrer sur les points essentiels!

A. Longchamp: Bien sûr! Ces points sont les centres de spiritualité, qui sont plutôt isolés, et les villes, où nous avons les aumôneries universitaires ou des centres culturels, comme St-Boniface à Genève. Ce sont des centres stratégiques que nous ne pouvons pas abandonner. Ils accueillent des étudiants de toutes les religions et spiritualités.

Mais on fait bien mieux à l’étranger comme dans le sous-continent indien, où je me suis rendu l’été dernier. A Lahore, au Pakistan, nous avons un centre culturel où les musulmans viennent se former; en Inde, près de Pune (Poona), nous avons des collèges où les chrétiens ne représentent que quelques pourcents. Nos collèges sont non confessionnels, ce ne sont pas des collèges catholiques, mais des collèges jésuites. Nuance!

En France aussi, les collèges jésuites, comme les écoles catholiques en général, doivent refuser du monde, alors que la motivation religieuse n’est présente que dans un faible pourcentage. Nous tenons à maintenir cette mission: la présence dans les cultures, toutes les cultures! JB

(*) Le Père Albert Longchamp, provincial de Suisse, présentera les tendances et les perspectives qui émergent de la 35e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus, lors d’une session du 11 au 13 avril, à la maison Lassalle-Haus Bad Schönbrunn, intitulée « Die Jesuiten am Puls der Zeit ».

Une déjà riche biographie

Albert Longchamp, né le 31 août 1941 à Echallens (VD) dans une famille dont le père était menuisier et la mère couturière, est entré comme novice dans la Compagnie de Jésus en septembre 1962, alors que la Compagnie était encore interdite par la Constitution suisse. « Voilà pourquoi je suis devenu jésuite, par goût de l’interdit », plaisante-t-il. « J’étais au Collège St-Louis à Genève, un petit séminaire en fait, et mon intention était déjà de devenir prêtre. J’étais attiré par cette réputation de gens hors du commun, un peu francs-tireurs, critiques tout en étant liés à l’Eglise. ». Albert Longchamp a passé son bac au Collège des bénédictins d’Engelberg (canton d’Obwald), juste avant de poser sa candidature chez les jésuites. Il a passé du collège huppé aux bidonvilles de la banlieue parisienne, puisqu’il a effectué une période d’un an au sein du Mouvement ATD-Quart Monde, dans le bidonville de La Courneuve, avec le Père Joseph Wresinski. « Mon voeu était d’être prêtre ouvrier, mais mes supérieurs ont voulu que je devienne journaliste! »

Entre 1965 et 1968, il a suivi ses études de philosophie à Pullach (Munich), puis en théologie à Lyon-Fourvière (maîtrise en 1974). Parallèlement, il obtiendra une licence en lettres et une maîtrise en sociologie à Lyon III. Ordonné prêtre le 30 juin 1973, il part alors en stage à New York et au Québec. Il prononcera ses voeux définitifs en 1978. A partir de 1985, il assumera la rédaction en chef de L’ »Echo illustré » devenu « Echo magazine » à Genève, qu’il quittera au printemps 2005 après plus de 20 ans au poste d’éditorialiste et de rédacteur en chef.

Provincial des jésuites de Suisse depuis octobre 2005, il s’installe alors à Zurich. Mais il poursuit une collaboration occasionnelle avec l’hebdomadaire français « Témoignage Chrétien » (fondé dans la Résistance au nazisme par le jésuite Pierre Chaillet), où il a fait ses premières armes de journaliste il y a quatre décennies. Il y tenait un billet hebdomadaire (un commentaire de l’Evangile). Pendant une décennie, il a dirigé « Foi et Développement » (aujourd’hui « Développement et Civilisations »), un mensuel d’esprit dominicain édité à Paris, sans parler de sa longue période à la tête de la revue mensuelle jésuite « Choisir », à Genève. Le Père Longchamp préside la Commission des médias de la Conférence des évêques suisses (CES) et la Fondation Maurice Zundel. Egalement membre du comité de l’agence Apic, il a enseigné l’éthique des médias à l’Université de Fribourg de 1989 à 2006. Albert Longchamp a plusieurs publications à son actif, dont une « Petite vie de saint Ignace de Loyola », « L’Eglise, qu’est-ce que c’est? », et « L’honneur perdu des évêques argentins ». JB

Des photos du Père Longchamp sont disponibles à l’agence Apic, tél. 026 426 48 01, courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)

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