La manne pétrolière ne profite qu’à quelques uns

Tchad: Malgré l’insécurité, Caritas Suisse poursuit son aide aux plus démunis

Jacques Berset, agence Apic

Lausanne, 1er avril 2008 (Apic) Caritas Suisse est présente au Tchad depuis plus de trois décennies, d’abord dans l’aide d’urgence, en raison de la famine qui frappait le pays, puis dans l’aide au développement. Deuxième oeuvre d’entraide en Suisse après la Croix Rouge, Caritas apporte de l’aide aux personnes en détresse en Suisse et dans plus de 50 pays à travers le monde. Le Tchad, qui fait de temps à autre la une des journaux pour ses conflits sanglants, est l’un de ses lieux d’engagement.

Chargés de programmes pour le Tchad auprès de l’ONG des catholiques suisses, Alfred Gugler et Susanne Enz Dia jettent cependant un regard critique sur le développement de cet immense pays, point de passage entre l’Afrique du Nord et l’Afrique Noire. A leurs yeux, le Tchad pourrait bien mieux faire avec les recettes pétrolières qui se déversent sur le pays depuis qu’a débuté l’exploitation commerciale des gisements pétroliers de Doba, dans le sud du pays, en mains d’un consortium associant ExxonMobil, Chevron, et Petronas.

Depuis 2003, en effet, l’oléoduc d’une longueur de 1’070 km, de Doba au Tchad à Kribi au Cameroun, permet d’acheminer le pétrole dans le Golfe de Guinée. Le petit peuple ne reçoit pourtant que des miettes de cette manne, alors que l’Etat tchadien touche d’importantes recettes pétrolières et qu’il s’était engagé auprès de la Banque Mondiale à dépenser l’essentiel (85%) des redevances pétrolières pour la lutte contre la pauvreté.

Aujourd’hui, les feux de l’actualité se sont déjà détournés de ce pays de 1’284’000 km² peuplé de près de 10 millions d’habitants, après la récente offensive des rebelles qui, venus de la frontière soudanaise, ont failli prendre la capitale N’Djamena au début février. Si on en reparle ces jours-ci, c’est parce que le président tchadien Idriss Déby Itno vient d’accorder la grâce aux six Français de « L’Arche de Zoé » condamnés au Tchad pour leur tentative d’enlèvement d’une centaine d’enfants soi-disant orphelins.

Apic: Normalement, votre action au Tchad est axée sur le développement.

Susanne Enz Dia: Nos partenaires sur place, les Caritas locales, qui avaient été créées suite aux urgences des années 70, ont peu à peu, dans les années 80, intégré le développement dans leur programme. C’est cet accent, effectivement, qui est aujourd’hui prioritaire. On a cependant dû redémarrer avec l’urgence en raison de la crise au Darfour, Nous soutenons les Caritas locales, à travers le réseau de la Caritas internationale.

Nous travaillons notamment avec une Caritas locale, le SECADEV (Secours Catholique et Développement), qui gère des camps de réfugiés soudanais venus du Darfour, dans l’est d’Abéché, notamment les camps de Farchana et Goz Beida (*). Nous travaillons avec les réfugiés, mais également avec les populations locales des environs. En effet, avec l’arrivée des réfugiés, ces populations ont tout perdu.

Les Nations Unies n’ont pas un mandat pour soutenir les populations qui ne vivent pas dans les camps. Notre partenaire local avait déjà travaillé dans la région avant la crise. Il connaît bien la complexité de la situation, et sait que l’arrivée de réfugiés crée des tensions énormes. Dans les camps, les réfugiés ont de l’eau, des latrines, de la nourriture, tandis que les populations locales très pauvres qui ont tout partagé avec eux ne recevaient rien. On essaie d’équilibrer, car suite à la guerre, ces gens ne pouvaient plus se rendre aux champs, en raison du danger. Ces camps ne sont pas totalement à l’abri des incursions armées. Des stocks de nourriture sont pillés, des voitures volées ou incendiées par différents groupes de rebelles soudanais ou tchadiens.

Apic: L’insécurité est partout dans cette région du Tchad!

Susanne Enz Dia: C’est très difficile de faire la distinction entre rebelles, groupes armés, armée gouvernementale. Ainsi, des rebelles ont intégré l’armée officielle, comme le groupe du Front uni pour le changement démocratique (FUC) emmené par le capitaine Mahamat Nour Abdelkérim, qui a signé un accord de paix avec le président Idriss Déby. Le chef rebelle a été nommé ministre de la Sécurité nationale, mais ses milices sur place agissent pour leur propre compte. Les militaires sont très mal formés, il y a des fractions ethniques au sein de l’armée. Les gens de Mahamat Nour sont par exemple des Tamas, une ethnie de l’Est. Sur la route, malgré les tenues militaires, on ne sait jamais à qui l’on a affaire.

Apic: L’insécurité ne se limite pas à l’Est du pays ?

Alfred Gugler: Non. même à N’Djamena on craint toujours que les rebelles ne s’infiltrent. Dans certains quartiers, on a coupé tous les arbres car les rebelles s’y réfugiaient. On est en train de construire une immense tranchée autour de la capitale pour empêcher la pénétration de véhicules blindés. Le but est d’entourer ainsi toute la capitale. En fait, c’est une vision du Moyen Age.

Apic: Le pays ne va-t-il pas un jour connaître enfin la stabilité, après tant d’années de conflits armés récurrents ?

Susanne Enz Dia: Ce qui est problématique dans ces crises, c’est que l’on essaye toujours d’amener des solutions militaires, même si l’EUFOR, la force opérationnelle de l’Union européenne, est censée être là pour maintenir la paix. C’est toutefois l’aspect militaire qui est perçu par la population locale, qui n’est pas à même de faire la distinction – volontairement ou involontairement – entre les militaires français qui sont stationnés sur les bases militaires au Tchad dans le cadre du dispositif « Epervier », et les troupes de l’EUFOR, qui sont aussi en majorité composées de Français.

On oublie qu’il y a une grave crise politique au Tchad. Le gouvernement actuel a refusé d’entrer en dialogue avec l’opposition et a interrompu le processus démocratique qui avait suscité beaucoup d’espoir au Tchad. La présence de troupes étrangères ne va pas amener la paix, tant que l’on ne reprend pas le dialogue, pas seulement avec les rebelles, mais avant tout avec la vraie opposition qui est maintenant prise en otage. Deux opposants ont disparu: l’un est déclaré prisonnier de guerre depuis la bataille de N’Djamena, Lol Mahamat Choua, arrêté début février; on ne sait pas ce qui est advenu de l’autre, Ibni Oumar Mahamat Saleh, porte-parole de la Coordination Pour la Défense de la Constitution (CPDC), également arrêté à la même époque.

Apic: La richesse pétrolière, qui représentait un grand espoir de faire reculer la pauvreté, semble s’évaporer.

Susanne Enz Dia: Le pétrole a en effet suscité beaucoup d’espoir, mais cela ne s’est pas traduit dans les faits: le clivage entre riches et pauvres ne fait que s’agrandir. A part la petite minorité qui s’est enrichie, la majeure partie de la population ne voit pas de progrès. Sauf peut-être les quelques tronçons de route qui ont été construits.

Pendant longtemps, les fonctionnaires n’étaient pas payés, ce que les gens ne pouvaient pas comprendre, le budget de l’Etat ayant doublé grâce à la manne pétrolière. D’autre part, le coût de la vie augmente.

Sans parler de la crise sociale qui frappe le pays, les barrages et les pillages sur les routes. Les gens sont frustrés: ils ne voient pas arriver le partage des richesses tant attendu. Cela accélère une dynamique négative, car le projet pétrolier prévoyait une grande partie de ces nouvelles ressources pour le développement.

C’est également à ce moment-là que le président Déby a changé la Constitution pour rester au pouvoir. Il aurait normalement dû terminer son mandat en 2006 et ne plus se représenter. Formellement, c’est le Parlement qui a voté le changement de la Constitution, mais il fallait voir également comment ont été menées les élections parlementaires. Tout était prévu de longue date. Et lorsque le président Déby a changé la Constitution, la France l’a félicité. La France a ses propres intérêts et essaie de garder son influence en Afrique, vis-à-vis de nouveaux concurrents, comme les Etats-Unis ou la Chine.

Apic: La désillusion est grande par rapport aux promesses attendues du pétrole!

Susanne Enz Dia: Même la société civile s’était engagée en faveur de la convention avec la Banque Mondiale pour que le peuple tire profit de la rente pétrolière. Mais elle n’était pas assez critique, elle avait confiance dans les promesses du pouvoir et ne regardait pas vraiment ce qui se passait ailleurs en Afrique avec les ressources pétrolières.

Alfred Gugler: Le fait qu’il y ait des ressources supplémentaires – le budget de l’Etat a doublé en moins de cinq ans – rend le pouvoir plus attractif pour l’opposition aussi. La perspective d’avoir accès à cette richesse en motive plus d’un! Non seulement le pétrole, mais toutes les matières premières sont en quelque sorte une malédiction pour les pays d’Afrique.

Apic: Pour en revenir au travail des ONG sur le terrain, le scandale de « L’Arche de Zoé » a-t-il eu des conséquences négatives sur des oeuvres d’entraide comme Caritas?

Susanne Enz Dia: Pour le moment non, mais on ne peut l’exclure. Prenons un autre exemple: vers l’an 2000 quand la compagnie française Elf a déclaré vouloir se retirer du consortium pétrolier, cela a mis la population en rage contre les Français. Cela peut tourner à tout moment à l’extrême. A l’époque, il y avait des attaques violentes contre la France et tous les Blancs étaient ciblés. On a essayé de se protéger en mettant des drapeaux suisses sur nos maisons. De même le scandale de « L’Arche de Zoé » a désigné tous les Blancs comme des voleurs d’enfants, provoquant la colère indistincte de la population.

Alfred Gugler: Dans cette réalité, une simple étincelle peut rapidement mettre le feu aux poudres. Si la rage se généralise contre les ONG, même si elles ne sont pas françaises, cela peut devenir dangereux également pour nous. La population ne va pas faire la différence!

Apic: Concrètement, que fait Caritas Suisse sur le terrain?

Alfred Gugler: Caritas Suisse est en effet engagée au Tchad depuis 1973. Elle a d’abord contribué au financement du programme d’aide d’urgence mis sur pied par l’Eglise catholique tchadienne lors de la guerre et de la famine qui ont miné le pays. Elle a commencé son engagement dans le diocèse de Pala (1973), suivi du diocèse de Moundou (depuis 1977).

Ensuite, Caritas Suisse a poursuivi son partenariat avec l’Eglise tchadienne par le biais d’un cofinancement des associations Caritas régionales (SECADEV et Bureau d’Etude et de Liaison des Actions Caritatives et de Développement – BELACD).

On travaille dans diverses régions du pays, comme l’Ancien Moyen Chari autour de Sarh et Koumra, dans l’Ancien Mayo Kebbi Ouest, autour de Pala, et dans le Logone, autour de Moundou. Caritas met l’accent sur le développement rural, en particulier sur l’économie. Un de nos domaines d’intervention principaux est la microfinance, car sur un volume annuel d’environ un million de francs suisses, nous investissons les deux tiers de notre budget dans deux réseaux de Caisses d’Epargne et de Crédit (PARCEC et UCEC), un peu sur le modèle des Caisses Raiffeisen.

On aide notamment l’Union des clubs d’épargne et de crédit (UCEC) du Mayo Kebbi, qui regroupe 40 caisses dans le sud du pays. Plusieurs villages gèrent en commun une caisse. L’union compte 35’000 membres. Ceux-ci bénéficient d’une offre bancaire de base qui n’existe pas ailleurs dans ces contrées reculées. Le système bancaire commercial ne les prend pas en compte.

Caritas Suisse apporte également une aide depuis 2005 à une ONG tchadienne qui n’appartient pas au réseau de l’Eglise catholique, l’Association Tchadienne pour la Non Violence (ATNV). Pour nous, c’est un secteur – celui de la promotion de la paix, des droits de l’homme et des droits de la femme – qui revêt une très grande importance.

Apic: S’engager dans la promotion de la non violence, dans le contexte tchadien, n’est-ce pas un luxe ?

Alfred Gugler: Bien au contraire! Dans le contexte tchadien, c’est fondamental de nous engager pour faire avancer ce que nous appelons une culture de la paix. Je crois que justement en ces temps troublés, il faut travailler à cette promotion, qui est un travail de très longue haleine. On pourrait croire que dans le chaos le plus complet où ne parlent que les armes, une formation à la paix serait inutile.

Mais l’on voit que les conflits actuels sont une accumulation de frustrations passées, et surtout le fruit d’une culture où l’on pense que l’on résout les problèmes par les armes. C’est une culture très enracinée dans la société, qui prend aussi ses racines dans les conflits pour l’accès aux ressources naturelles comme la terre et l’eau, les problèmes entre éleveurs et agriculteurs. Ces conflits sont répandus dans toute l’Afrique sahélienne. Ils se sont encore aggravés avec les changements climatiques – augmentation de la sécheresse – et la croissance démographique.

Les éleveurs sont ainsi forcés à émigrer de plus en plus vers les terres cultivées. Pour éviter cette pression, on aide les éleveurs à faire du foin, pour qu’ils se déplacent moins et puissent rester dans une région toute l’année. Il ne faut pas seulement intervenir là où les conflits existent déjà, mais les prévenir en amont. C’est surtout au niveau local que Caritas s’engage au niveau de la promotion de la paix et de la médiation. JB

(*) Caritas Suisse a soutenu les Caritas nationales et régionales au Tchad pour un montant de 600’000 à 1’200’000 francs suisses par an, avec une moyenne annuelle d’environ 870’000 francs suisses au cours des 11 dernières années (1994 à 2004). Ce volume financier comprend à la fois le montant attribué au financement ordinaire des associations et les montants exceptionnels accordés à titre d’aide d’urgence, notamment le soutien au SECADEV (Caritas régionale tchadienne) qui gère les camps de réfugiés soudanais venus du Darfour dans l’Est du Tchad (notamment les camps de Farchana – 40’000 réfugiés – et Goz Beida). (apic/be)

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