Discernement et principe de proportion pas respectés

Lausanne: Les journalistes catholiques analysent la médiatisation des abus sexuels

Bernard Bovigny, Apic

Lausanne, 9 avril 2008 (Apic) Pourquoi les cas d’abus sexuels dans l’Eglise catholique ont-elles connu un tel retentissement dans les médias? Que révèlent ces affaires sur le fonctionnement de l’Eglise? Et sur celui des médias? Une dizaine de journalistes catholiques de Suisse romande se sont réunis, le 9 avril à Lausanne, pour analyser le traitement par la presse des affaires de pédophilie qui secouent actuellement l’Eglise.

Invité par la section romande de l’Association suisse des journalistes catholiques, Christophe Büchi, correspondant romand pour la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), a décrit les affaires de pédophilie dans l’Eglise comme un «cas d’école pour analyser le fonctionnement et de dysfonctionnement médiatiques». Il s’est dit «gêné face au monde des médias, qui n’a pas assez discerné, ni respecté le principe de proportion face à ces affaires». Le plus inquiétant, selon lui, c’est qu’il n’a pas repéré d’erreurs professionnelles graves – si ce n’est le goût douteux de certaines photos à caractère privé qui n’ont rien à voir avec l’intérêt du public – mais au total, le résultat de cette déferlante médiatique aboutit à un résultat plus que douteux. «Jour après jour, presque un tiers des pages nationales de certains journaux était consacré à ces affaires d’abus sexuels. Il s’agit là d’une disproportion manifeste», lance-t-il.

Deux principes différents ont motivé la couverture de ces affaires par certains médias, selon Christophe Büchi:

– Le mimétisme (»Comment se fait-il que nous n’ayons pas encore parlé de ça dans notre journal?»)

– Une différenciation «artificielle» (»Parlons des même choses, mais autrement, avec des exclusivités»).

Depuis le dramatique suicide d’un prêtre sur Neuchâtel, l’affaire s’est dégonflée. «C’est dramatique, mais il a presque fallu ça pour que l’on revienne à la réalité», a lancé le correspondant de la NZZ, qui invite ses confrères journalistes à réfléchir sur le risque de dérive dans leur profession.

La rumeur devient soupçon, puis un fait avéré

L’abbé Claude Ducarroz, prévôt de la Cathédrale St-Nicolas à Fribourg et collaborateur à l’Echo Magazine, s’est dit personnellement «triste, surpris (donc un peu naïf) et déçu par ce qui pouvait se passer dans l’Eglise». Il estime cependant que les médias ont rendu un service à l’Eglise et aux victimes, en mettant le phénomène des abus sexuels en évidence. Cela dit, est-il suffisant d’utiliser le conditionnel pour faire état de rumeurs et de soupçons non contrôlés? «Cela peut provoquer des victimes innocentes», déplore Claude Ducarroz. Ajoutant: «Une rumeur lancée à la Migros devient un soupçon à la Coop et un fait avéré au Café du Commerce».

Joseph Bossart, journaliste à l’agence Apic, a mis en évidence la rapidité avec laquelle les informations ont circulé et évolué. Un blog sur internet est repris par un journal gratuit, puis par les journaux payants. Il s’ensuit des dossiers, enquêtes très rapides et interviews, tout cela à une vitesse époustouflante. «On perd vite la tête. La concurrence entre médias, tout comme l’effet de meute, sont très marqués. Et les dérapages arrivent très rapidement», affirme Joseph Bossart.

Jean-Brice Willemin, responsable de l’information pour l’Eglise catholique en Pays de Vaud, relève pour sa part que ce sont les victimes d’actes pédophiles qui ont insisté pour faire passer leur message dans la presse. Elles ont perdu leur confiance dans l’Eglise, la justice ne peut plus rien en raison de la prescription, donc les médias constituent leur seul recours.

Coupables déplacés de paroisse en paroisse

François Gross, ancien rédacteur en chef du quotidien fribourgeois «La Liberté», a relevé que les affaires d’abus sexuels commis par des hommes d’Eglise ne datent pas d’aujourd’hui. Il a eu vent de certains cas alors qu’il était étudiant au Collège à St-Maurice, et plus tard comme journaliste. Les coupables étaient alors simplement déplacés de paroisse en paroisse, parfois avec la complicité silencieuse des forces de l’ordre. Quant au déferlement médiatique des affaires d’abus sexuels, François Gross y voit notamment un phénomène de mise en vedette des victimes, que l’on constate également face à d’autres événements.

Le journaliste André Kolly, directeur du Centre catholique de radio et télévision à Lausanne, a été très sensible au harcèlement subi par certains confrères indirectement concernés par ces affaires de pédophilie. Il a également relevé que dans les forums de discussion, tout se disait, même des affirmations inadmissibles. «On n’est pas à l’abri de n’importe quelle dérive. Et cela est d’autant plus navrant de le constater en tant que journaliste», a-t-il lancé.

Nicolas Betticher, attaché de presse du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, présent à la rencontre en tant que membre de l’Association suisse des journalistes catholiques, s’est trouvé dans l’oeil du cyclone des médias au moment où les affaires de pédophilie ont été révélées. Cette tourmente médiatique a aussi eu du bon: elle a permis à plusieurs victimes de s’exprimer. L’évêque en a reçues plusieurs ces derniers mois. Cela dit, Nicolas Betticher a dû, en l’absence de l’évêque qui était malade, gérer la situation au mieux et contribuer à ce que les informations diffusées par les médias soient correctes. Ce qui n’était pas facile au vu du flot qui s’est déversé durant plusieurs semaines. Et de relever que la presse a entretenu la pression jusqu’à ce que l’évêque s’exprime sur ce sujet.

Beaucoup d’accusations – injustifiées – ont été lancées à l’égard de l’évêché sur le traitement de ces affaires. Une des plus importantes a été la rétention d’informations sur les cas de pédophilie. «Mais comment pouvais-je informer sur des affaires dont j’ignorais moi-même l’existence?», a relevé Nicolas Betticher. Car si «tout se savait», comme l’affirment certains membres l’Eglise, la transmission d’informations n’a pas toujours dépassé le cadre de la paroisse ou de quelques initiés . (apic/bb)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/lausanne-les-journalistes-catholiques-analysent-la-mediatisation-des-abus-sexuels/