Rencontre avec Frère Hans Stapel, fondateur des « Fazendas da Esperança »
Des milliers de jeunes drogués retournent à la vie, transformés
Jacques Berset, agence Apic
Zurich, 22 avril 2008 (Apic) Des milliers de jeunes drogués ont déjà pu se libérer de l’emprise des stupéfiants et de l’alcool grâce à l’expérience assez unique des « Fazendas da Esperança », ces « Fermes de l’espérance » qui croissent désormais comme des champignons au Brésil, en Amérique latine et au-delà. Cette oeuvre qui se développe désormais au Mozambique, en Allemagne ou en Russie, est celle d’un franciscain d’origine allemande, le Père Hans Stapel, « Frei Hans » comme on l’appelle familièrement au Brésil.
« Frei Hans » était ces jours-ci en tournée de conférences en Suisse à l’invitation de l’oeuvre d’entraide « Aide à l’Eglise en Détresse » (AED), qui lui apporte une aide financière, et qu’il représente au Brésil. Le religieux de 63 ans est désormais à la tête d’une cinquantaine de fermes et d’une communauté religieuse nouvelle de plus de 350 membres, la « Famille de l’Espérance », qui se consacrent à la réhabilitation des drogués et des alcooliques. Cette communauté devrait être bientôt reconnue par le Saint-Siège.
La recette de « Frei Hans », un colosse aux cheveux blancs et à la voix douce, est simple et s’inspire de son idéal franciscain: vie communautaire, travail au contact de la nature, moments intenses de prière et de spiritualité. Au-delà de la « désintoxication » des drogues, il s’agit d’un véritable programme de « retour à la vie » pour ces jeunes qui auraient autrement fini dans le caniveau ou les geôles surpeuplées du Brésil. Ce mouvement original a reçu un nouvel élan depuis la visite l’an dernier du pape Benoît XVI à Guaratingueta, où le curé de paroisse Hans Stapel a lancé il y a 25 ans la première « Ferme de l’Espérance ».
Apic: Frère Hans, décrivez-nous les premiers pas de ces « Fermes de l’espérance » que vous avez fondées au Brésil et dans d’autres pays comme centres de réhabilitation par le travail et la Parole de Dieu.
Frei Hans: Je suis né dans la ville allemande de Paderborn, en Westphalie, et j’avais acquis une formation de graphiste. J’ai travaillé en Afrique, plus précisément dans la région du Biafra, au Nigeria. C’était pendant la guerre du Biafra, j’acheminais des vivres et des médicaments. J’ai vu là une situation atroce, les injustices de ce monde. Je me suis alors décidé pour la mission et je suis venu au Brésil à 26 ans. Je voulais offrir ma vie, pas seulement apporter du matériel. C’est ainsi que je vis au Brésil depuis 36 ans.
J’y ai fait le noviciat comme franciscain dans l’Etat de Santa Catarina do Sul, et mes études de philosophie et de théologie à Petropolis, dans l’Etat de Rio de Janeiro. J’ai connu la théologie de la libération: Leonardo Boff a été mon professeur durant de nombreuses années et je connais bien Frei Betto. J’ai ensuite été envoyé comme jeune prêtre dans la paroisse de Guaratingueta, à huit kilomètres du célèbre sanctuaire marial d’Aparecida, dans l’Etat de Sao Paulo. Comme le curé était malade, j’ai dû rapidement prendre la paroisse en charge. J’ai essayé de vivre la Parole de Dieu dans la communauté, car l’Evangile nous pousse à nous dépasser.
Apic: C’est dans votre paroisse que vous avez rencontré les premières personnes dépendantes de la drogue ?
Frei Hans: Effectivement, ces jeunes sont venus chez moi, et je les ai accueillis. Un soir, une jeune fille enceinte a sonné à la porte. Ses parents l’avaient rejetée. Je l’ai fait dormir au presbytère, même si je savais que l’on ne devrait pas le faire, car cela ferait parler les gens. Mais l’Evangile dit: « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. »
Après, la police m’a encore amené trois enfants abandonnés, et je les ai accueillis. Finalement j’ai trouvé des familles qui ont adopté ces enfants. Nous avons fondé une maison pour héberger ces enfants, et nous avons déjà eu plus de 500 adoptions depuis 1979. Dans le même temps sont arrivés les premiers drogués et des gens sans travail.
Je leur ai proposé de vivre la Parole de Dieu, et je suis toujours étonné de la façon intense avec laquelle ils vivent cette Parole, de façon bien plus radicale que beaucoup d’autres. Ils étaient désormais libres, heureux, ouverts, et la drogue n’était plus du tout un thème pour eux. Nous avons alors loué une maison et nous avons lu la parole de saint Paul disant que celui qui ne travaille pas ne doit pas manger.
Apic: C’est-à-dire ?
Frei Hans: Nous avons dit que nous ne voulions pas d’argent des parents, mais que nous allions vivre de notre travail. Nos pensionnaires ont pris cela très au sérieux, et ils se sont mis à tondre le gazon chez les particuliers, travailler dans les jardins, etc. Ils ont mis l’argent en commun et c’était une communauté, comme une vraie famille. C’est en 1983 que tout a commencé, et toujours plus de monde est venu pour participer au mouvement. Je n’avais pas de projet précis, c’est arrivé ainsi. Des gens de la paroisse nous ont ensuite offert un terrain, une ferme.
En 1991, après 12 ans comme curé de Guaratingueta, mes supérieurs m’ont dit que l’oeuvre – qu’ils trouvaient sympathique, dans l’esprit franciscain – devenait trop grande. Ils m’ont alors libéré pour diriger la fazenda. De plus en plus de fermes nous ont été offertes, au Nordeste, dans divers Etats du Brésil, dans d’autres pays. Aujourd’hui, nous avons une quarantaine de fermes de ce genre dans tout le pays, et une dizaine à l’extérieur, qui accueillent plus de 2’000 jeunes. Ils vivent un an chez nous, pour devenir des hommes nouveaux. A ces cinquante « fazendas da esperança », il faut ajouter les huit autres que nous allons ouvrir cette année encore.
Apic: Le mouvement s’est accéléré avec la visite du pape Benoît XVI à la « Fazenda da Esperança » de Guaratingueta, en mai dernier.
Frei Hans: Effectivement, après la visite du pape dans notre communauté de Guaratingueta, nous avons reçu d’innombrables appels de jeunes qui voulaient sortir de la drogue. De nombreuses personnes veulent nous offrir des fermes pour développer notre oeuvre sociale « Nossa Senhora da Gloria »: nous en avons pour le moment une trentaine sur la liste. Ce sont des offres venant de personnes privées, d’instances étatiques, de l’Eglise.
Il y a deux mois, une femme du Nord du Brésil, qui vit en ville, m’a invité à la visiter. Elle m’a alors offert un terrain de 300 hectares de terres, avec 100 hectares de forêt, et une maison de maître vieille de plus d’un siècle avec une vingtaine de pièces garnies de meubles anciens. La fazenda disposait même d’une église. Elle m’a remis les clefs en me disant qu’elle était âgée et qu’elle pouvait désormais mourir en paix, sachant que la maison était en de bonnes mains!
Je n’ai pas pu dire non, évidemment! Ce mouvement se développe et j’ai reçu des offres du Pérou, de Bolivie, de Colombie, d’Uruguay, du Chili. On va aussi s’implanter au Vietnam, aux Philippines.
Apic: Vous êtes déjà implanté hors du Brésil.
Frei Hans: Au Guatemala, notre « Famille de l’espérance » – c’est un groupe que nous avons fondé après quelques années sur proposition du cardinal Lorscheider, évêque d’Aparecida – dispose déjà d’une fazenda pour les garçons et une autre pour les filles. Nous sommes présents aussi au Mexique, au Paraguay, en Argentine, aussi pour les jeunes garçons et filles.
Le cardinal Lorscheider, qui était à l’époque mon évêque, voyant l’extension que prenait le mouvement, nous a dit: « Vous avez tant de jeunes qui offrent leur vie à Dieu et qui sont avec vous dans ce travail. Vous devez absolument fonder une famille spirituelle ». Je ne voulais pas fonder une nouvelle congrégation religieuse, comme d’ailleurs je n’avais pas voulu créer des fazendas.
C’est venu, tout simplement, et j’ai maintenant plus de 350 membres qui ont mis toute leur vie au service de Dieu. La moitié d’entre eux n’ont jamais touché à la drogue, les autres s’en sont libérés. Certains d’entre eux sont entre-temps devenus prêtres. C’est ainsi que nous sommes en mesure d’ouvrir toujours plus de nouvelles fazendas. Car ces jeunes peuvent être transférés partout dans le monde; ils appartiennent à la « Famille de l’espérance », c’est comme un ordre religieux où l’on fait des voeux.
Apic: La « Famille de l’espérance » est une nouvelle communauté religieuse ?
Frei Hans: Effectivement, la « Famille de l’espérance » est une nouvelle communauté religieuse – comme les Béatitudes ou les Focolari – qui a déjà été reconnue au niveau diocésain, et la demande est pendante à Rome, et cela pourra peut-être se faire cette année déjà. Nous avons d’ailleurs beaucoup en commun avec les Focolari, et j’apprécie beaucoup les valeurs dont ils s’inspirent.
Quand le pape nous a visités il y a un an à la « Fazenda da Esperança » de Guaratingeta, il nous a dit: « Cette communauté est née tout à la fois de l’esprit de saint François et de celui du mouvement des Focolari ».
Apic: Quel est votre secret pour attirer les jeunes en si grand nombre ?
Frei Hans: Nous ne parlons pas tellement de la drogue. Ces jeunes travaillent à la fazenda durant un an pour devenir des hommes nouveaux. Celui qui vit l’amour laisse tomber la drogue, ce n’est plus un thème pour lui, mais pas seulement: il laisse de côté aussi l’égoïsme, qui est presque la racine de tous les maux d’aujourd’hui. Si je ne pense qu’à moi, comment une société peut-elle se développer ? 70% des jeunes que nous accueillons viennent de familles déchirées, de mariages brisés. Les jeunes souffrent à l’évidence d’un manque d’amour, c’est une des raisons pour lesquelles ils tombent dans la drogue.
Comme l’envie, la recherche effrénée de l’argent et du sexe, la drogue est une illusion amère. Nous essayons, à partir de l’Evangile, de vivre concrètement l’amour du prochain. Déjà plus de 10’000 jeunes ont vécu cette expérience, et quand ils partent, ils restent en contact et tissent des liens. Ils se rencontrent dans des groupes que nous appelons « Esperança viva ».
C’est une vraie communauté solidaire. Très peu retournent à la drogue, et plus de 80% s’en sortent définitivement. Les alcooliques sont plus fragiles, car la société ne considère pas l’alcool de la même manière que la drogue et les tentations sont plus vite là.
Apic: Et les personnes dépendantes de la drogue peuvent s’en libérer ?
Frei Hans: Nous avons besoin de construire de nouvelles maisons tant sont nombreux les jeunes qui viennent chez nous. Et si nous ne pouvons pas les accueillir, ce sont tous des candidats pour la prison, pour l’asile psychiatrique ou le cimetière. Un drogué a perdu toute liberté, il vole père et mère, détrousse ses amis. Il fait des choses qu’il n’aimerait pas faire et qu’il regrette après.
J’ai moi-même été détroussé par certains de nos pensionnaires, la drogue les transforme en bandits! Parfois, les personnes sont tellement affectées par des traumatismes qu’elles ne peuvent s’en tirer sans l’apport de spécialistes, comme des psychologues ou des médecins. Je dis toujours: « Nous vivons dans une famille, et parfois on doit appeler le médecin! ».
Sortir de la drogue est un chemin difficile, mais le travail peut transformer ces jeunes. Chacun qui vient chez nous ne doit pas se sentir comme un malade, et chacun doit pouvoir comprendre qu’il a un grand potentiel en lui. C’est ce potentiel que nous devons stimuler. Les familles sont également impliquées, notamment dans la vente de ce que nous produisons dans nos fermes. Nous sommes désormais implantés en Allemagne (deux fermes près de Berlin) et une troisième a été ouverte près de Kaufbeuren, en Bavière. Plusieurs autres nous sont promises au Nord de l’Allemagne. Nous sommes sollicités de partout! JB
Encadré
L’enfer de la prison de Cascavel
Le Père Hans Stapel s’est rendu il y a deux ans, avec l’évêque du lieu, en visite à la prison de Cascavel, une ville de l’Etat de Paraná, au Sud du Brésil, pour visiter un ancien de la « fazenda ». « Le jeune empestait, et je lui ai demandé s’il n’y avait pas de douches. Il m’a répondu qu’ils ne pouvaient se laver qu’une fois par semaine, en toute hâte, car il n’y avait pas d’eau. Chaque jour, les prisonniers recevaient de la drogue, et le chef de la prison me l’a confirmé. C’était pour éviter les révoltes des détenus dans cette prison surpeuplée », témoigne Frei Hans. Les prisonniers gisaient par terre et se relayaient pour pouvoir dormir. Si les geôliers n’avaient pas distribué de la drogue, il y aurait eu des morts et des révoltes de détenus. Les prisons brésiliennes sont toujours surpeuplées et très souvent dans un triste état. « Mais je m’avais jamais vu une situation aussi extrême », témoigne le religieux allemand.
Une grande partie des prisonniers ont eu affaire à la drogue. « Les responsables – et j’ai rencontré de nombreux gouverneurs – admettent qu’il faut faire quelque chose. Ils reconnaissent qu’il est bien moins cher de subventionner nos ’fazendas’ qu’entretenir des prisons. Certains politiciens nous aident désormais. Mais il ne faut pas oublier que la drogue est aussi un gros business, celui qui rapporte le plus d’argent dans le monde après le trafic d’armes! », poursuit le franciscain. Des juges, des policiers, des hommes politiques sont impliqués dans ce trafic mortifère. Le mouvement se veut indépendant politiquement, et c’est ainsi qu’il réussit à se frayer un chemin dans une réalité souvent marquée par la corruption et les luttes d’influence. « Si l’Etat veut nous aider, il le peut, mais nous restons farouchement indépendants, nos jeunes veulent vivre de leur travail ». Rappelons que la drogue est l’un des plus grands problèmes sociaux du Brésil, source de mort et de violence. JB
Des photos de Frei Hans et des « fazendas da esperança » peuvent être commandées à l’apic: tél. 026 426 48 01 ou jacques.berset@kipa-apic.ch Vous pouvez aider le Père Hans Stapel par le biais de l’Aide à l’Eglise en Détresse CCP 60-17200-9; Crédit Suisse, Lucerne, Compte 0463-997.427-10-1 (apic/be)
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