Suisse: Le théologien Leo Karrer donne sa leçon d’adieu

Apic interview:

L’Eglise est capable de se connecter au temps présent

Josef Bossart, Apic / Traduction: Jacques Schouwey

Fribourg, 7 mai 2008 (Apic) « Le vêtement canonique de l’Eglise menace de se déchirer à toutes les coutures. Il est devenu trop étroit », selon Leo Karrer. Agé de 71 ans, ce professeur a enseigné durant 26 ans la théologie pastorale à l’Université de Fribourg. Il s’est plus particulièrement penché sur l’Eglise catholique en Suisse et la voit comme tout à fait capable de s’adapter au monde actuel.

Le 15 mai, Leo Karrer donnera sa leçon d’adieu à l’Université de Fribourg. Il a accepté de répondre aux questions de l’agence de presse Apic.

Apic: En 1991, vous avez publié un livre sur l’Eglise catholique en Suisse. Il portait le sous-titre: « Le difficile chemin vers l’avenir ». Ce chemin est-il toujours aussi difficile? Ou bien est-il devenu, depuis 17 ans, encore un peu plus difficile?

Leo Karrer: Le chemin est devenu plus difficile, même si je ne veux pas généraliser. Plus difficile en particulier pour le « personnel » de l’Eglise dans la vie de tous les jours. Cela concerne aussi bien les hauts responsables que les bénévoles. Dans les années 1990, le problème dans ce que l’on a appelé les « troubles de Coire » était personnalisé dans l’évêque Wolfgang Haas. Sur fond d’un contexte de société modifié, les questions adressées à l’Eglise sont devenues encore plus directes et plus différenciées, mais aussi plus pointues et provocatrices.

Apic: Parce que la société a si rapidement évolué?

Leo Karrer: Bien sûr, ce sont d’abord des facteurs de société qui jouent un rôle dans les bouleversements au sein de l’Eglise. Mais il y a aussi les tensions dans l’Eglise quant à la transmission de sa propre tradition. L’architecture interne canonique et historique de notre Eglise elle-même constitue un obstacle pour une ouverture prophétique.

Apic: L’accès à l’Eglise et à la religion est en général devenu plus individuel et individualiste.

Leo Karrer: Oui, et avec des tendances à l’isolement. L’individualisation est certes à saluer. Mais, si elle se transforme en isolement, on doit se demander si les visions de solidarité ont encore une chance. Qu’il s’agisse de groupes de solidarité, d’organisations internationales de théologiens ou de mouvements comme la Diète dans l’évêché de Bâle, ce sont souvent des personnes d’âge moyen ou des personnes âgées, mais pas souvent des jeunes, qui portent ces mouvements. Ce sont des personnes qui ont encore vécu le temps du Concile Vatican II et la période qui l’a immédiatement suivi comme alternative à l’atmosphère ecclésiale actuelle.

Jusqu’au Concile, une image très statique de l’Eglise avait cours. Elle était en quelque sorte administrée par le clergé et garantie par le Magistère. Le système était clairement structuré et fondé sur le droit canon, il était très peu remis en question. L’Eglise ne s’est pas beaucoup occupée de la nécessité de se justifier.

Elle reposait en quelque sorte sur elle-même et était considérée comme une patrie sécurisante. Puis vint le Concile. L’Eglise a alors commencé à réfléchir sur elle-même et à tenir compte de la réalité (« Gaudium et spes »). De plus en plus, elle se met sur la défensive par rapport à ces réalités.

Apic: C’était le début d’une évolution salutaire?

Leo Karrer: L’image statique de l’Eglise a été remplacée par des lignes directrices dynamiques: peuple de Dieu, Corps du Christ, ville sur la montagne, champ et oeuvre de Dieu, fiancée de Dieu. Les idées sur ce qui compte dans l’Eglise se sont également pluralisées. En ce sens, l’Eglise est devenue « compatible » au pluralisme qui règne dans la société. Les formes sociales de la vie ecclésiale sont aussi en pleine mutation, avec la formation d’unités pastorales.

Nous nous trouvons donc dans une situation où nous devons apprendre comment la pastorale reste accessible pour l’individu et comment l’Eglise peut s’insérer avec compétence dans le domaine public. Non seulement la crise bancaire et les informations terrifiantes sur la famine dans de nombreux pays, mais aussi les questions d’un ordre économique plus équitable, de la justice et de la paix ainsi que des valeurs porteuses pour l’ensemble de la vie humaine en société exigent avec force une Eglise crédible et courageuse et des sources pour un dessein humain de l’avenir. La desserte pastorale est aussi devenue plus nuancée et professionnelle, et donc plus spécialisée: aujourd’hui il n’y a à peu près plus d’agents pastoraux généraux. On ne trouvait pas il y a 30 ou 40 ans de chapelles dans un centre commercial, à la gare ou à l’aéroport comme cela existe aujourd’hui, par exemple à Zürich.

Apic: C’est aussi allé de pair avec une forte différenciation personnelle.

Leo Karrer: Oui. Partout dans la pastorale, il y a des femmes et des hommes mariés et célibataires, clercs et laïcs qui travaillent. Cela était encore inconcevable il y a quarante ans, à l’époque du Concile. Tout s’est différencié dans l’Eglise et pour ainsi dire adapté aux types d’action de la société. Le système clérical, par contre, ne s’est pas transformé. Il est resté préconciliaire et souffre d’une incroyable distance par rapport à la réalité. A la base, les choses ont certes un peu changé. Mais le système est toujours « super centralisé » et il est resté patriarcal.

Pour des positions-clés, on appelle des gens qui sont « dans la ligne ». Pour moi, c’est du népotisme idéologique. Ce qui s’est passé de manière sournoise à Coire lors de l’élection du nouvel évêque n’aurait plus dû être possible après l’affaire Haas! Mais le système n’a pas changé. Le vêtement canonique de l’Eglise menace de se déchirer à toutes les coutures. Il est devenu trop étroit pour ce qui est devenu différent après une croissance.

Apic: Ceci n’est-il pas valable pour chaque système, qui en principe résiste fortement au changement ?

Leo Karrer: Oui, il faut toujours beaucoup de temps, c’est clair. Mais le système devrait maintenant déployer une élasticité synodale, grâce à laquelle les Églises particulières (conférences épiscopales, diocèses, .) auraient davantage de liberté dans la conception de la vie ecclésiale dans des contextes très différents.

D’un autre côté, le lien à l’Eglise universelle est une chance indispensable, surtout si cela peut conduire à une mise en réseau oecuménique et finalement à une collaboration avec tous les « hommes de bonne volonté ». Mais le dialogue avec « l’extérieur » ne peut réussir que si l’on a prévu également à l’interne des instance et instruments de dialogue. A cet égard, la participation pourrait constituer un important mot-clé.

Apic: Jusqu’où pourrait aller cette liberté des Églises particulières? La Conférence des évêques suisses pourrait-elle, par exemple, dire: L’interdiction du préservatif par l’Eglise n’est plus tenable face à la prévention du sida, nous proposons alors notre propre direction ?

Leo Karrer: Il serait intéressant de poser cette question aux évêques. Les avis de la base sont bien différents à cet égard. Même à l’intérieur de l’Eglise, peu de gens comprennent pourquoi l’Eglise se sent obligée de se prononcer de manière casuistique à ce sujet. Sur la question du célibat des prêtres, une Eglise particulière ne pourrait pratiquement pas prendre de décision allant à l’encontre de l’Eglise universelle, sinon, il y aurait rupture. Mais les Eglises particulières doivent insister pour que l’on en discute. Ce qui empoisonne, ce n’est pas que l’on soit démuni pour résoudre les problèmes, mais que l’Eglise comme lieu du problème ne se préoccupe pas d’une solution ni n’en discute! L’Eglise n’a pas seulement de la peine avec elle-même et ses problèmes, mais elle est aussi le lieu de résolution des problèmes. Si elle ne le fait pas bientôt dans un esprit ouvert et bienveillant, elle ne pourra éviter les infractions aux règles et prises de position personnelles « schismatiques » de la base, qu’elle le veuille ou non.

Cela est extrêmement regrettable, parce que beaucoup de forces se fixent davantage sur des questions relatives à l’institution que sur l’importance de sa mission et de son témoignage dans le monde d’aujourd’hui. En fait, l’Eglise catholique est, avec son réseau territorial dans le monde entier, la richesse et la sagesse bimillénaire de son histoire et avec l’élan spirituel de tant de personnes, un gigantesque système. Mais elle doit être dynamique, sinon il y a des ruptures.

Apic: Les Eglises particulières doivent davantage développer leur propre dynamique.

Leo Karrer: Oui, et c’était naturel dans les premiers siècles de l’Eglise. Encore une chose: ce qui aujourd’hui constitue la crise – un processus de différenciation au niveau du personnel, dans les formes sociales de l’aumônerie, des concepts de pastorale, des concepts d’image de l’Eglise – tout cela est aussi ce qui sauvera l’Eglise! Même si le nombre des membres actifs de l’Eglise diminue, ceux qui portent encore la vie ecclésiale ont déjà produit un effet interne de différenciation Et c’est cela qui permet de se connecter au temps présent. Ce qui sauve, le salut, est donc déjà là. C’est le germe de l’avenir.

Apic: Il doit être simplement reconnu comme tel?

Leo Karrer: Exactement. Il y a toutefois le risque d’en rester à des questions d’instruments.

Nous nous concentrons tellement sur les mécanismes internes de l’Eglise! Nous nous occupons en permanence du système et non de la richesse au service de laquelle se tient le système.

Apic: C’est toujours le vêtement ou l’emballage qui est le thème, mais pas le contenu?

Leo Karrer: A l’ère des médias, la papauté a, bien sûr, une opportunité d’être présente au monde. La question est de savoir si, sur la durée, une présence baroque et évènementielle ne sera plus perçue que comme un rituel. Ce serait alors peu convaincant et vide de contenu. Mais l’Eglise catholique a ainsi fait, grâce aux médias, un énorme pas dans sa visibilité. Une question tout à fait autre est celle de savoir si l’on accepte ce qu’elle dit. On la perçoit encore volontiers de loin (« télé ») comme une espèce de monde opposé au monde froid du marché mondial et du constant arrosage médiatique dans le grand public, et on se réjouit aussi de sa performance. En même temps, on s’insurge contre sa morale sexuelle, le célibat des prêtres et le refus de l’ordination des femmes, ainsi que contre le manque de participation, etc. L’Eglise tire de son message un « système immunitaire » efficace contre toutes les menaces venant d’elle-même: à savoir sa profondeur charismatique de la foi en Jésus Christ. Mais partout où elle ne permet plus le dialogue, où elle excommunie, où elle ne tolère pas ce qui est possible théologiquement et pastoralement nécessaire, elle se blesse encore davantage elle-même.

Si la direction de l’Eglise n’aborde pas activement cela ou si, au moins elle ne le discute pas, je crains alors que toujours plus de croyants se fatigueront tout simplement, deviendront cyniques à l’égard de l’Eglise ou prendront de leur propre gré leurs distances avec une Eglise non idéale.

Apic: Vous avez 71 ans. Pensez-vous vous voir le jour où il y aura dans l’Eglise catholique des prêtres mariés?

Leo Karrer: Comment pourrais-je le savoir? Cela peut naturellement arriver d’un seul coup. L’Eglise ressemble sur ce point aux systèmes totalitaires: elle est un système centralisateur, structuré de manière monarchique de haut en bas. Mais tout à coup quelqu’un peut amener le sujet en discussion, et quelque chose pourrait très rapidement se produire. Rappelez-vous seulement l’exemple de Jean XXIII et du Concile.

L’Eglise a appris à réfléchir théologiquement sur soi, et, là, elle a bien élagué, ce qui lui a beaucoup apporté. Maintenant, elle doit encore apprendre à regarder sa réalité en face et à ne plus toujours dépendre des images idéales du passé et des images fantomatiques éloignées de la réalité. Toutefois, elle est au service d’un amour, qui ne se comble pas de lui-même. Que peut-on vouloir de plus? (apic/job/js/bb)

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