Fribourg: La Faculté de théologie veut s’engager en faveur des chrétiens d’Irak
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg, 11 mai 2008 (Apic) La Faculté de théologie de l’Université de Fribourg veut s’engager en faveur des chrétiens d’Irak, qui font face à une situation de précarité qui menace leur existence même en Mésopotamie. Une soixantaine de personnes ont répondu vendredi 9 mai à l’invitation de la Faculté pour « entendre deux témoins du martyre de la minorité chrétienne en Irak », Mgr Louis Sako, archevêque chaldéen de Kirkouk, et Mgr Jacques Ishaq, recteur du « Babel College », la seule Faculté de théologie catholique en Irak.
Saluant les participants – étudiants, professeurs, Irakiens vivant en Suisse – , le doyen de la Faculté Max Küchler a rappelé qu’à plusieurs reprises déjà, l’Université de Fribourg s’est engagée en faveur de ces chrétiens qui vivent entre Tigre et Euphrate depuis les débuts de la chrétienté, il y a 2’000 ans. La Faculté a écrit au Vatican pour appuyer ses démarches en faveur des chrétiens d’Irak, et a envoyé une délégation au Département fédéral des Affaires étrangères. Des contacts ont été pris pour étudier les possibilités d’échanges entre la Faculté de théologie de Fribourg et le «Babel College» et de voir les possibilités de mieux tirer profit des richesses culturelles et historiques existant dans ce pays biblique. Le recteur de l’Université, le professeur Guido Vergauwen, a apporté son plein soutien à ces démarches.
Le doyen Max Küchler a rappelé que cet engagement de la Faculté «ne tombe pas du ciel», «mais tout a commencé comme souvent avec une femme», citant la co-organisatrice de la soirée, une doctorante en théologie de Fribourg, Soeur Lusia Shammas, une religieuse chaldéenne fondatrice de l’ONG « Basmat al-Qarib » (Le sourire du prochain).
Cette dernière a insisté sur le fait que la terre d’Irak et une terre de «mémoire abrahamique» : «Chrétiens comme musulmans dans ce pays sont en droit de se dire ’fils d’Abraham’. En effet, a-t-elle rappelé, l’Irak est une vieille terre de chrétienté, et déjà au 1ère siècle de l’ère chrétienne, des missionnaires venus de Palestine allèrent annoncer l’Evangile «à l’Orient de l’Orient», en Mésopotamie, dans l’ancien pays de Sémiramis et de la tour de Babel.
Les chrétiens, les plus anciens habitants de l’Irak
La religieuse originaire de Zakho, dans le Nord de l’Irak, a souligné que la situation dramatique de son pays à l’histoire mémorable est une tragédie pour le christianisme oriental, «dépositaire d’une richesse inouïe sur le plan spirituel, liturgique, intellectuel, gardien de traditions multiséculaires». «La trace du christianisme des premiers temps est en train de disparaître entre le Tigre et l’Euphrate, et c’est une perte effarante aussi pour le christianisme occidental !» Et citant une journaliste française, elle a relevé que sans l’Orient, le christianisme est amputé de sa plus profonde et sa plus durable source évangélique et biblique.
Malheureusement, a insisté Mgr Louis Sako dans sa conférence, les chrétiens d’Irak se sentent seuls, isolés dans leur épreuve, et ils sont souvent victimes de violences ouvertes qui les visent en tant que chrétiens. «Pourtant, ils sont les plus anciens habitants de ce pays et ils sont partie prenante à sa civilisation». L’évêque de Kirkouk a déploré le «grand silence de la communauté internationale et même de l’Eglise. si l’on excepte la voix du pape et de quelques évêques européens».
Dans un français impeccable, il a évoqué cette terre biblique qui part de l’Ur d’Abraham, en Chaldée, en passant par Babylone et la Ninive de Jonas. «Une partie de l’Ecriture Sainte a été écrite en Irak, et en araméen, qui est la langue de la majorité des chrétiens irakiens».
Et de rappeler que les chrétiens de Mésopotamie ont reçu la foi grâce à la prédication de l’apôtre Thomas, en route pour l’Inde, et des disciples Addai et Mari. La chrétienté, majoritaire à l’époque, y était installée bien avant l’arrivée de l’islam au 7ème siècle.
Au Moyen Age, l’Eglise de l’Orient disposait de 220 diocèses en Irak, en Perse, en Turquie, en Afghanistan, en Inde, en Chine. Une histoire presque effacée des esprits ! Aujourd’hui, la chrétienté d’Irak fond comme neige au soleil, dans une grande indifférence. «Nous étions 5% de la population totale il y a encore 30 ans. Nous sommes désormais moins de 3% tandis que les musulmans chiites et sunnites forment le 96% de cette population multiculturelle et multiconfessionnelle, composée d’Arabes, de Kurdes et de Turkmènes».
Certes, a-t-il reconnu, l’ancien régime a protégé la population « parce que tout était contrôlé par le gouvernement». Après trois guerres et 12 ans d’embargo – et à une époque où les fonds de l’Etat étaient avant tout dépensés pour l’achat d’armes et non pour développer la prospérité du pays – l’Irak, de pays riche grâce à son pétrole, est devenu pauvre.
La chute du régime de Saddam Hussein lors de l’invasion américaine a créé une situation très troublée. On peut à l’évidence noter quelques résultats positifs, comme une certaine liberté inexistante auparavant, l’amélioration du statut de la femme (elles sont 25% au Parlement de Bagdad, une première dans un pays arabo-musulman), la connexion avec le reste du monde grâce à internet, aux téléphones portables, aux voyages à l’étranger. Mais cette médaille a un revers: «le pays est devenu le champ d’action des terroristes», et la population, qui doit faire face à un chômage massif et à un manque de sécurité personnelle total, cherche son salut dans l’émigration. Les extrémistes armés veulent établir en Irak un Etat islamique théocratique.
Des cibles privilégiées
«Ils appellent au djihad, la guerre sainte, pour établir la loi islamique, et en général, ils ne tolèrent pas l’Etat laïc ni une société multiculturelle avec d’autres valeurs. Certains clercs musulmans radicaux les soutiennent et encouragent la violence. La ceinture d’explosifs sur le corps devient ainsi une voie directe vers le ciel. En Irak, ce phénomène est nouveau, car les Irakiens sont de nature modérés». Quant à la minorité chrétienne, sa situation diffère selon les régions ou les quartiers : dans certains endroits de Bagdad ou de Mossoul, les chrétiens, qualifiés d’infidèles, sont appelés à se convertir sous peine de mort. Ils sont forcés à quitter leur maison et à chercher le salut dans la fuite. «Le meurtre de plusieurs prêtres, la mort de l’archevêque chaldéen de Mossoul, enlevé par des extrémistes, les attaques contre les églises, ont complètement détruit la confiance de beaucoup de chrétiens».
Aujourd’hui, les réfugiés chrétiens sont 100’000 en Syrie, 30’000 en Jordanie, d’autres au Liban, en Egypte, en Turquie, sans parler de ceux qui cherchent refuge au nord de l’Irak, dans la Plaine de Ninive ou au Kurdistan. Nombre d’entre eux, qui avaient du fuir la région durant la dictature, retournent dans une région qu’ils avaient été forcés de quitter. Le gouvernement kurde, par l’intermédiaire du ministre des Finances, un chrétien, leur a reconstruit une cinquantaine de villages. Mais ils manquent d’installations sanitaires, d’écoles, d’infrastructures et de places de travail.
Mgr Sako a mis en garde contre la mise en place en Occident de plans d’accueils officiels pour les chrétiens d’Irak, car ces plans auront un effet d’aspiration pour vider ce qui reste des chrétiens de son pays. «Les chrétiens qui partent affaiblissent ceux qui restent et ils donnent un argument supplémentaire aux islamistes pour que nous partions. Il ne faut pas priver le pays de cet élément spécifique de spiritualité, d’ouverture et de capacité de dialogue». Quant à ceux qui sont déjà sur la route de l’exil, il faut les aider, a-t-il lancé. «Les Eglises de l’Occident doivent prouver leur solidarité non seulement par des mots, mais également par des actes et des mesures appropriées pour aider les chrétiens à rester dans leur pays».
A la fin de la rencontre, le recteur de l’Université a souligné la nécessité de renforcer les liens avec les chrétiens d’Irak. Le Père Vergauwen, soulignant la difficulté qu’ont les étudiants de ces pays, notamment l’Irak, d’obtenir des visas pour pouvoir venir étudier dans les Universités suisses, a évoqué un plan de la Conférence des recteurs. Il s’agit d’interpeller les instances fédérales et la police des étrangers pour alléger les procédures à leur encontre. Le recteur a également suggéré le parrainage de paroisses chrétiennes en Irak. «On peut faire beaucoup de choses concrètes». (apic/be)
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