L’encyclique Humanae Vitae a 40 ans
Beaucoup de dégâts, selon, Maryse Durrer
Fribourg, 15 mai 2008 (Apic) A l’occasion du 40ème anniversaire de la parution de l’encyclique Humanae Vitae de Paul VI, l’agence Apic a questionné plusieurs personnalités du monde de l’Eglise pour leur demander leur avis sur ce texte très controversé.
Aujourd’hui, le troisième volet de notre série donne la parole à Maryse Durrer, militante catholique et féministe depuis quatre décennies. Veuve et mère de deux filles, elle a longtemps été membre du Comité central de la Ligue suisse des femmes catholiques. Elle a également représenté cette association au sein de l’Union mondiale de organisations féminines catholiques (UMOFC).
Apic: Depuis sa parution, il y a quarante ans, l’Encyclique Humanae Vitae a fait couler beaucoup d’encre et a été l’objet de nombreuses critiques. Quels sont selon vous les aspects positifs d’Humanae Vitae?
Maryse Durrer: Aucun, si l’on met en regard les dégâts causés. Par contre je pense qu’elle aura permis à quelques-uns de mûrir leur attitude face à la transmission et l’accueil de la vie. Mais à quel prix ?
Apic: A l’ère du sida, des couples infertiles et des progrès de la médecine dans le domaine de la procréation assistée, la question de l’éthique sexuelle se pose autrement qu’il y a quarante ans. L’Eglise doit-elle revoir ses positions à ce sujet?
Maryse Durrer:Aujourd’hui l’Eglise devrait amorcer un vaste débat sur tout ce qui concerne la vie – comment l’accueillir dans une société de plus en plus individualiste, comment assurer des conditions de vie digne, aussi bien physiques, que morales et spirituelles pour chacun, comment aborder la fin de vie (mon mari vient de mourir après une véritable descente aux enfers à cause de la maladie et je pourrais vous en dire long sur l’hypocrisie de la société . et aussi des Eglises). Peut-on se limiter à dire que la vie est un don de Dieu et que lui seul peut la reprendre, sans avoir une vaste discussion sur ce que cela implique ?
Apic: Le monde actuel est-il capable de vivre selon les prescriptions de Humanae Vitae?
Maryse Durrer: Non, il ne l’était pas ni avant, ni après la parution de l’encyclique. C’est un texte idéologique sur une problématique qui ne touche pas seulement au plus intime de la femme et de l’homme, mais qui a des retombées sur tous les domaines de la vie des personnes comme individus, et de la société. Et cet aspect n’est pas du tout pris en compte. Comment peut-on développer une conception de la vie, sans se préoccuper de ce que cette vision implique sur le plan privé et sur l’ensemble de la société ?
Apic: L’image de la femme donnée dans l’Encyclique se heurte à l’incompréhension de beaucoup de personnes. On peut y voir une certaine idée de la soumission de la femme à l’homme: " que chacun aime son épouse comme lui-même et que l’épouse respecte son mari (37) «. Pour beaucoup, les femmes sont les principales victimes de l’encyclique. Partagez-vous cette analyse?
Maryse Durrer: Il est intéressant de voir que le texte fait toujours référence à l’amour conjugal et à la paternité responsable, mais que la responsabilité de respecter ou faire respecter ce que l’encyclique implique repose entièrement sur les épaules des femmes, puisque la seule régulation tolérée par le magistère est celle dite des méthodes naturelles. Ce qui a entraîné un triple mouvement : d’innombrables femmes se sont détournées de l’enseignement de l’Eglise (pas de la foi), d’autres ont pris la liberté de faire ce qui leur paraissait juste par rapport à leur vie de couple et par rapport à leurs conditions de vie, d’autres enfin ont vécu dans une culpabilité permanente.
Je pense tout particulièrement aux femmes qui se sont trouvées prises entre les exigences de l’encyclique et les exigences de leur conjoint, et même souvent de la société qui jetait un regard noir sur les familles nombreuses (à tort bien entendu, mais l’ostracisme était réel) et qui ne mettait pas – ne met toujours pas – à disposition des familles nombreuses des logements assez grands, des salaires adaptés etc. Que de fois ai-je entendu dire à des parents de plus de deux enfants, êtes-vous inconscients, égoïstes, voire criminels, faites-vous fi de la surpopulation, de l’épuisement des ressources de la terre etc.
L’autre échec grave est que l’apport que l’Eglise catholique aurait pu apporter à la réflexion sur les changements dus à l’évolution de la société a été disqualifié. Le débat s’est focalisé sur la contraception et l’avortement et le rejet, la confrontation ont pris la place de la réflexion.
Remarques :
Pour avoir souvent siégé non loin du St Siège lors des conférences onusiennes, j’ai pu observer que la vision que l’Eglise vaticane a des femmes et que ses prises de positions dans le domaine de la fécondité et de la sexualité, la range systématiquement aux côtés des Etats les plus obscurantistes et les moins respectueux des droits humains pour unir leurs forces et tenter d’empêcher l’approbation de textes – moins idéologiques, mais en prise avec les réalités quotidiennes.
Les documents de travail préparés par les diverses instances onusiennes dans le cadre de la condition féminine pour être débattus et approuvés par les Etats, ne mentionnent la religion que comme un facteur d’oppression ou d’asservissement des femmes. Si l’on sait que les seules religions pouvant s’exprimer par la voix officielle d’un Etat sont le catholicisme et l’islam, cela rend songeur ! Maryse Durrer (apic/js)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/l-encyclique-humanae-vitae-a-40-ans-1/