Paris: L’animateur TV Michel Cool a mené l’enquête dans une vingtaine de monastères

Apic interview

Les moines contemplatifs, des « messagers du silence »

Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic à Paris

Paris, 21 mai 2008 (Apic) Producteur à France Culture, animateur d’une émission littéraire au Jour du Seigneur et essayiste, Michel Cool vient de publier « Messagers du silence » (1). Après avoir mené pendant six mois l’enquête dans 22 monastères, en France, en Belgique et en Suisse, il nous fait découvrir, au fil de ses pérégrinations, une étonnante galerie de portraits de moines et moniales.

Il livre pour l’Apic son analyse et ses réflexions sur les défis actuels du monachisme contemplatif. Les monastères, affirme-t-il, sont les derniers endroits où tout un chacun est accueilli, sans distinction de classe sociale, de fortune, de parcours ni même d’appartenance confessionnelle.

Apic: Qui sont ces contemplatifs et contemplatives que vous avez rencontrés?

Michel Cool: J’ai rencontré, bien sûr, des moines et moniale de la famille bénédictine – bénédictin(e)s, cistercien(ne)s -, mais aussi des carmélites, des visitandines, des clarisses ainsi que des religieux des nouvelles communautés contemplatives: Fraternité de Tibériade (Belgique), Fraternités de Jérusalem (dix implantations en France, Italie, Belgique et au Canada) Fraternité Saint Paul, à Marseille. Ceux et celles que j’ai retenu(e)s, une quarantaine, sont les porte-parole de l’esprit général qui règne dans les monastères aujourd’hui. Monastères d’esprit conciliaire s’entend, donc ouverts à l’accueil d’hôtes laïcs. Lesquels, faut-il le rappeler, sont toujours plus nombreux à vouloir s’y ressourcer.

Apic: Vous-même, qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce livre ?

M.C.: C’est une envie qui remonte loin. Enfant, j’ai eu la chance de séjourner en famille dans les monastères de Wisques (Pas-de-Calais) et de Saint-Wandrille (Normandie). Les odeurs d’encaustique et d’encens, la beauté du chant grégorien, l’atmosphère quelque peu mystérieuse de ces endroits: tout m’enchantait. Ces impressions ne m’ont jamais quitté. J’ai ensuite retrouvé le chemin des monastères comme journaliste-reporter. Ce fut pour moi l’occasion de démystifier la vie monastique. J’ai compris que ces hommes et ces femmes que je croyais protégés par la grâce devaient mener un rude combat contre les aléas de la vie et contre eux-mêmes. Plus tard, j’ai écrit « Je danserai pour toi » (2), en collaboration avec Mireille Nègre, première danseuse de l’opéra de Paris, devenue carmélite, mais qui a dû, au bout de dix ans, quitter l’état religieux car elle n’avait pu réaliser son rêve: danser sa foi. Cette vocation contrariée m’a davantage sensibilisé à la question de fond: quand on embrasse la vie contemplative, comment reste-t-on un homme ou une femme? Que devient notre humanité profonde? C’est pour creuser cette interrogation que j’ai fait ce livre. Une plongée en profondeur dans l’univers monacal qui m’a beaucoup remué.

Apic: Qu’est-ce qui vous a le plus interpellé ?

M.C.: Avant tout, le silence. Silence incarné, habité, transcendé. Silence que notre société fuit, à tort. Pour ma part, je réserve désormais chaque jour un temps de silence aussi profond que possible dans mon emploi du temps, même si celui-ci est chargé. J’ai également été interloqué par la liberté de ces hommes et femmes à me raconter leur vie, sans en cacher la part d’ombre. Les moines vivent « cachés » mais ils n’ont rien à cacher dès l’instant où ils sont en confiance. J’ai reçu des témoignages humains et spirituels d’une incroyable richesse. Et très encourageants pour nous. Leur persévérance dans la fidélité à leur vocation, sur des chemins souvent escarpés, nous invite en effet à suivre nos propres parcours sans fléchir, même quand ils sont, eux aussi, tortueux.

Apic: Sur quoi porte principalement l’ascèse des moines et moniales?

M.C.: A l’évidence, sur la capacité de vivre en communauté. Accepter l’autre, qu’on n’a pas choisi, lui faire de la place, assumer et surmonter ses résistances et ses agacements, souscrire, dans une adhésion aussi profonde que possible, au voeu d’obéissance, alors que la culture contemporaine fait de nous des individualistes assumés: c’est « un combat plus dur que la bataille d’hommes » (Arthur Rimbaud). Un combat à mains nues. On peut certes être porté par la vie communautaire mais aussi profondément entravé par elle. Vivre une communion forte mais aussi s’entredéchirer. Les moines et moniales mènent une aventure spirituelle risquée: ce sont des êtres démunis parce que obligés de regarder en face leur propre misère. Ils entrent dans une pauvreté radicale qui creuse leur désir de Dieu. Je vois, du reste, un lien fort entre silence et pauvreté intérieure.

Apic: Les moines sont « démunis » mais néanmoins enracinés !?

M.C.: Oui et c’est toute la force de la vie monastique. Nous qui sommes aujourd’hui si déracinés, mondialisation oblige, nous nous sentons auprès d’eux reliés à l’histoire. Il y a dans les cloîtres une continuité extraordinaire au fil des siècles. N’oublions pas que l’aventure du monachisme chrétien a commencé au IV° siècle après JC dans les déserts d’Egypte, de Syrie et de Palestine! Les moines sont des témoins persévérants du Christ. Certes moins nombreux en Occident; ils sont toujours là, toujours accueillants. Les monastères sont en effet les derniers endroits où tout un chacun est accueilli sans qu’on lui demande rien, sans distinction de classe sociale, de fortune, de parcours ni même d’appartenance confessionnelle. Ce n’est pas rien! Tous ceux qui y font une retraite, que ce soient des « cathos » de toutes sensibilités ou des chercheurs de sens, peuvent y boire l’eau du puits qui désaltère. Dans nos déserts spirituels, ces oasis font toute sa place à la beauté. Beauté des lieux et des bâtiments mais aussi de l’hospitalité offerte généreusement. Beauté, encore, de certains visages qui rayonnent de joie et de sérénité.

Apic:Sérénité acquise au fil des ans, sinon sur le tard ?

M.C.: Etre moine, s’unifier dans la quête de Dieu, c’est le combat de toute une vie! Et, il faut le dire et le redire, on ne mène pas en clôture une vie supérieure à celle que l’on mène dans le monde (cela voudrait dire que Dieu n’aime pas le monde, ce qui est absurde!). Ce n’est pas pour rien que les jeunes contemplatifs et contemplatives que j’ai rencontré(e)s ont beaucoup hésité avant de franchir le pas.

Ce qu’ils font aujourd’hui plutôt vers l’âge de 35 ans. D’ailleurs, les supérieur(e)s les testent longuement avant de les accepter. En fait, ils testent leur amour.

Apic:Cette occasion leur est de moins en moins souvent donnée. Les vocations se font rares …

M.C.: La situation est paradoxale. Dans les pays pauvres ou émergents, en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, on compte jusqu’à six fondations nouvelles par an! Ce développement est très encourageant. Par contre, en Occident les effectifs baissent, sans aucun doute possible. Deux exemples: il y a cinquante ans, l’abbaye de Maredsous comptait quelque cent vingt moines bénédictins, l’abbaye de Soligny abritait elle une soixantaine de moines trappistes. En un demi-siècle, les effectifs de la première se sont réduits de trois quarts et ceux de la seconde d’une bonne moitié. On peut dire, sans exagérer, que les communautés monastiques, dans leur très grande majorité, sont vieillissantes et que les noviciats sont déserts. C’est une période sèche de l’histoire monastique. Mais il y en a eu d’autres! Et ce n’est pas étonnant: quand la chrétienté est en plein essor, les monastères le sont aussi. Et inversement. Dom Armand Veilleux, le Père abbé de Scourmont, dit: « Nous vivons une situation normale: celle des Eglises primitives, quand le monachisme débutait ». Autrement dit, une situation marginale qui a pour effet, par exemple, de conduire à des regroupements communautaires.

Apic: Certaines communautés contemplatives attirent pourtant des jeunes. Quelles sont leurs caractéristiques ?

M.C.: Les communautés nouvelles se distinguent par des « touches » modernes. Elles se situent plutôt en ville qu’à la campagne. Elles ne sont pas propriétaires mais généralement locataires de locaux à la surface adaptée. Exit les bâtiments conçus autrefois pour accueillir jusqu’à cent moines et plus, aux coûts de chauffage et de restauration exorbitants. Ces religieux(ses) travaillent souvent à mi-temps à l’extérieur. Autre trait commun: ils font une large place à la spiritualité et à la liturgie de l’Orient chrétien. Enfin, ce sont souvent des communautés à double branche, masculine et féminine. Tel est le cas de la Fraternité de Tibériade (Belgique). D’esprit franciscain, très sensibles à la cause de la nature, vivant auprès d’elle et exploitant une grande ferme, ces jeunes religieux/religieuses sont animé(e)s par une spiritualité où la joie a toute sa part. De surcroît, ils ne vivent pas en clôture. Dans notre monde de transhumance généralisée, c’est important. Quant aux communautés « classiques », celles qui s’en tirent plutôt bien, je pense par exemple aux monastère cistercien de l’île de Lérins (près de Cannes, en France) ou au monastère bénédictin de Chevetogne (dans les Ardennes belges), elles font aussi place à l’Orient chrétien, à la beauté de ses chants et de sa liturgie. Comme les communautés nouvelles, elles sont cosmopolites. L’abbé de Chevetogne dit ainsi de son monastère que c’est un lieu de dialogue des cultures. Comme si dans ces endroits, pourtant en « retrait » du monde, la mondialisation était aussi au rendez-vous.

(1) chez Albin Michel. 270 p; 18 euros.

(2) Chez Desclée de Brouwer, 1984.

(apic/jcn/bb)

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